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Quatrième de couverture :

Un conducteur coincé dans un embouteillage, un jour de tempête à Bruxelles, est arrêté devant une maison de style éclectique. Étrange maison pour une étrange famille, les Dutilleul. Il y a Emma, la grand-mère qui aime choquer ; Simone et Philippe, les parents professeurs aspirés par la tornade qu’est leur vie familiale ; ainsi que les quatre enfants autour desquels se noue l’intrigue. À mesure que le récit progresse, des relations défendues se tissent entre les protagonistes et s’installe une atmosphère pesante où folie, suicide et « bonheur dans le crime » se côtoient.

Pour cette journée consacrée à Jacqueline Harpman, j’ai sorti de ma PAL Le Bonheur dans le crime. Cela faisait longtemps que j’avais envie de relire ce roman qui, il y a longtemps (il a paru pour la première fois en 1993), m’avait éblouie et je me demandais avec un peu d’appréhension si le même bonheur de lecture serait au rendez-vous.

Eh bien j’ai eu la même impression de brillance, d’élégance, d’intelligence. Jacqueline Harpman crée avec brio et pourtant elle s’inspire de la nouvelle éponyme de Barbey d’Aurevilly (que je n’ai pas lue), qui raconte elle aussi une relation amoureuse hors-normes dans une maison de maître. La romancière maîtrise la mise en abyme avec le récit dans le récit (un homme profite d’un arrêt forcé pour évoquer l’histoire d’une maison de l’avenue Franklin-Roosevelt à Bruxelles)  et la maison dans la maison (des passages secrets mènent à des chambres cachées à l’intérieur de la maison). Ces mises en abyme sont enrichies par de multiples jeux de doubles et de miroirs dans lesquels évoluent les personnages, ceux des générations précédentes et ceux de la famille actuelle : des prénoms semblables, des couples, des rôles identiques, ceux qui regardent et comprennent, médusés, ceux qui voient sans voir, ceux qui se regardent et ignorent tout superbement autour d’eux. Simone et Philippe, Clément et Emma, Emma et Emma, Delphine et Hippolyte, Dutilleul et Gaveau : jeux de miroirs aussi entre intime et image de soi, dedans et dehors, le tout brillamment orchestré par une grande dame de la littérature belge qui était aussi psychanalyste, rien d’étonnant à cela quand on observe la complexité de ces personnages et les racines profondes qui gouvernent leurs actes, leur être tout entier. Cela concerne aussi le narrateur, à la fois prêtre et médecin. Malgré les nombreux effets d’annonce, le lecteur qui découvre ce texte ne manquera pas d’être surpris en découvrant l’identité de la personne qui accompagne ce narrateur : la finesse de Jacqueline Harpman va jusque là. Le tout servi par une écriture élégante (avec des imparfaits du subjonctif jouissifs), dont les périodes n’ont jamais ôté chez moi le sentiment de vivacité, de pétillement, un vrai bonheur de lecture, je e répète.

Ce fut une relecture passionnante !

« Avez-vous déjà observé une chatte qui vient d’avoir des petits ? Pendant quelques semaines, elle se livre voracement à la maternité, rien d’autre ne lui plaît, elle ne consent que par politesse aux caresses du maître jadis bien-aimé et s’éloigne vite, d’un air agacé qui dit qu’elle a mieux à faire. Elle ne vit que pour les chatons, elle est ivre d’amour. Puis elle change. On prétend que son lait se tarit, c’est une sottise de gens sans imagination : en vérité, la passion s’éteint. Les petits qui l’aiment toujours, l’importunent, elle veut retourner à sa vie personnelle, qui est de se promener dans le jardin, d’y chasser et de rentrer quand elle le veut. Les mères humaines ne se conduisent pas ainsi, mais peut-être quelque chose en elles regrette cette liberté qu’elles ne peuvent pas reprendre et les attache d’autant plus férocement à la progéniture qu’il faut étouffer le désir de l’écarter d’un coup de patte ? »

Jacqueline HARPMAN, Le Bonheur dans le crime, Espace Nord, 2012 (Stock, 1993)

RDV Jacqueline Harpman

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