Anvers, 1940. Wilfried Wils, 22 ans, a l’âme d’un poète et l’uniforme d’un policier. Tandis qu’Anvers résonne sous les bottes de l’occupant, il fréquente aussi bien Lode, farouche résistant et frère de la belle Yvette, que Barbiche Teigneuse, collaborateur de la première heure. Incapable de choisir un camp, il traverse la guerre mû par une seule ambition : survivre.
Soixante ans plus tard, il devra en payer le prix.

 

C’est avec un sentiment étrange, « trouble », que je sors de ce livre. Il m’avait intriguée à sa sortie, mais j’avais déjà une pile tellement grande que je ne l’avais pas mis à l’ordre de mes priorités. Ce rendez-vous du mois belge était l’occasion de m’y plonger. Il y a quelques jours, j’ai entendu l’auteur à la radio et je l’ai trouvé très intéressant. Ce qui a attisé ma curiosité.

Dès le début de ma lecture, j’ai été aspirée dans ce roman « confession » d’un homme à son arrière-petit-fils. Je ne m’attendais pas à cette forme et j’ai aimé être surprise. Être emportée à la suite du narrateur, à la fois dans la peau de ce petit-fils inconnu et dans la tête de ce double Wilfried (celui d’aujourd’hui et celui d’hier). Des phrases simples et sublimes agissent comme des formules magiques nous transportant en un clin d’œil dans le passé :

Une soudaine chute de neige. Ça me fait penser à la guerre. Pas à cause du froid ou d’autres désagréments, mais à cause du silence qui tient brièvement la ville entre ses griffes. (p. 11)

ou encore

Viens te promener avec nous, mon garçon. C’est dimanche après-midi, le 22 juin 1941, comme indiqué à l’encre au dos de la photo que je tiens dans la main. Ta future arrière-grand-mère marche entre son frère Lode et moi. Elle a accroché ses bras aux nôtres. Nous formons une troïka sur la Keyserleï. Il fait beau, pas un nuage ne trouble le ciel. Donne-moi le bras, qu’on forme un joyeux quadrige. Tu vois comme tous les habitants rient et se disent bonjour ? Le beau temps fait tout oublier. (p. 108).

J’ai été bouleversée et interpellée par des réflexions implacables et douloureuses, car elles nous invitent à nous pencher sur nous-mêmes, à nous poser cette fameuse question : « Et si… ? » Et si moi, j’avais vécu cette époque, aurais-je été lâche ou aurais-je fait preuve de courage ? Aurais-je suivi le cours des événements, me laissant ballotter d’une rive à l’autre comme un vulgaire objet porté par le courant ? Ou aurais-je tenté d’infléchir la marche des choses ? De faire barrage contre vents et marées ?

Parmi les passages qui m’ont touchée de plein fouet (certains sont amputés, car je ne peux retranscrire des pages entières) :

Ce qu’on considérait jadis comme la loi est à présent remplacé par des accords tacites, des magouilles et, çà et là, un risque calculé des deux côtés. Chacun évalue son avantage, pèse le pour et le contre. Celui qui trouve ça déshonorant perd. Celui qui hausse les épaules apprendra. Tu comprends que tout ceci n’est pas sans danger. Les Boches exigent des punitions sévères et n’auront aucune pitié pour nous non plus. Les journées se succèdent et, au terme de chacune, ton futur arrière-grand-père se contente de faire un signe à son reflet dans le miroir. Chacun pour soi. (pp. 108-109)

Comment expliquer l’impuissance et ce qu’un homme est capable de faire, quand ton interlocuteur n’a jamais ressenti ce que ça fait d’être soi-même un salaud potentiel, comment expliquer que c’est à la fois un bien et un mal de ne jamais l’avoir vécu, et que s’indigner dans un fauteuil n’est rien d’autre que de l’hypocrisie qui s’ignore ? Les gens disent parfois qu’il faut se mettre dans la peau de l’autre pour comprendre certaines choses. Mais ça aussi, c’est de l’hypocrisie parce que, par la peau de l’autre, on entend toujours celle de la victime. Pas un mot sur la peau de ceux qui se sentent peut-être incités à participer. (pp. 178-179)

Peut-on regretter de ne pas avoir fait ce dont on n’avait de toute façon pas envie ? Regretter une chose qui ne peut pas être et s’en sentir quand même coupable d’une manière ou d’une autre ? Regretter d’être qui tu es et que l’autre soit qui il est ? Regretter néanmoins, à cause de ce cœur qui battait la chamade ? (p. 235)

Un livre fort, qui heurte et trouble son lecteur. Pourtant, ça n’est pas un coup de cœur pour moi. En effet, j’ai fini par me perdre un peu dans les circonvolutions du récit, les va-et-vient de Wilfried, le manque de précision dans la chronologie. Et pour être honnête, j’ai fini par me lasser et m’ennuyer dans le dernier quart. Cela n’enlève cependant rien à la force de ce roman et au fait que je suis contente de l’avoir lu. Merci Anne, pour ce rendez-vous !

Trouble, Jeroen Olyslaegers, Stock