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Quatrième de couverture :

«Le 1er novembre 1968, alors que nous nous promenions sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour à Biarritz, ma sœur aînée a été emportée par une vague. Elle avait vingt ans, moi quinze. Il aura fallu un demi-siècle pour que je parvienne à évoquer ce jour, et interroger le prodigieux silence qui a dès lors enseveli notre famille. Je suis parti à la recherche d’Annie. Je l’ai vue revenir intacte dans sa fougue, ses doutes, ses enthousiasmes, ses joies et ses colères : une jeune femme d’aujourd’hui.»
Jean-Marie Laclavetine

C’est avec ce magnifique livre lu en décembre que je tente un retour aux billets de lecture (je ne promets rien quant au rythme des parutions et je ne m’engage dans aucun projet ni mois thématique pour le moment, mais j’ai passé un peu de temps à concocter la thématique musicale de janvier et je me suis dit que si je ne faisais pas « l’effort » de rédiger un billet de lecture, je ne saurais pas vraiment si j’ai envie de m’y remettre) (ok, c’est peut-être un peu boiteux comme motivation – et merci à toutes celles qui m’ont envoyé un commentaire en décembre, cela m’a beaucoup touchée.)

Une amie de la famille, donc. Vous me direz : encore de l’autofiction à la française ? Je n’i pas considéré ce récit comme un roman, mais bien comme un texte fraternel à la recherche d’Annie, la soeur aînée de Jean-Marie Laclavetine, la seule fille de la fratrie, emportée par une vague traîtresse sur la plage de Biarritz à l’âge de vingt ans. Un voile de douleur et de silence est alors tombé sur toute la famille, un chagrin impossible à exprimer, au point qu’à une personne qui demandait un jour qui était la jeune femme sur une photo, on a répondu « c’est une amie de la famille ». Un secret bien gardé, mais qui n’a pas détruit la famille, au contraire. Quand la présence d’Annie est revenue, près de cinquante ans plus tard, hanter Jean-Marie dans ses rêves, celui-ci s’est enfin décidé à lever le voile et il a mené l’enquête auprès de ses frères, en examinant les photos de famille,dans les nombreuses lettres que s’écrivaient leurs parents, auprès de la meilleure amie d’Annie et enfin auprès de son fiancé Gilles. Il reconstitue ainsi le terreau familial sur la côte Atlantique, entre Biarritz et Tours, le père qui travaillait durement à la SNCF et tentait de monter les échelons à coups de concours qui l’éloignaient de sa famille, la mère qui menait la barque avec l’aide d’une grand-mère, l’amour et la foi profonds qui guidaient ces deux parents. L’aînée des quatre enfants n’a pas le caractère facile, son exigence de vie et une rupture amoureuse la mènent dans une dépression profonde dont elle sortira grâce à l’amour de Gilles, le jeune homme qui l’a toujours aimée et à qui elle s’était fiancée en 1968. Là aussi c’est grâce à de nombreuses lettres échangées que Jean-Marie Laclavetine dessine le portrait d’une jeune femme qui avait accepté de se laisser porter par la vie et l’amour et dont les aspirations furent emportées par la vague.

C’est à petites touches, tout en retenue, que Laclavetine raconte l’histoire d’Annie et de sa famille, laissant enfin la place au chagrin, au deuil mais aussi à la vie, à l’enthousiasme qui portaient Annie. L’écriture élégante de l’auteur participe à la dignité et à la sensibilité de cette évocation qui ne veut jamais verser dans le pathos mais qui est infiniment touchante. Voici quelques extraits qui montrent ce beau style et aussi l’interrogation permanente de l’auteur sur le rôle de la littérature face au chagrin et au souvenir.

« Pourquoi cet événement m’a-t-il marqué à ce point ? C’est toute la question du livre que je suis en train d’écrire, je suppose. Que nous reste-t-il du passé, que pouvons-nous récupérer en pêchant au petit bonheur dans l’eau profonde des souvenirs ? » (p. 47)

« La mission de la littérature est-elle seulement de dominer la douleur, de l’exprimer, de l’apaiser, de la soigner ? Certainement pas. J’écris ces lignes alors que a douleur n’est plus là. Annie est désormais une ombre familière et tranquille, elle a cessé de nous hanter. Je ne vois pus cette ombre trembler, et pour cause, dans le regard de mes parents dérivant soudain dans le vague – dans la vague. Je ne l’entends plus erre dans le silence qui tombait dès qu’on l’évoquait fut-ce de manière très allusive, je n’entends plus le froissement de sa robe dans la pg-hase de chuchotements par laquelle les voix devaient alors passer avant de reprendre leur cours normal. » (p. 67)

« Le silence, les secrets : voilà sur quoi se fondent les familles. Le nôtre n’a rien de honteux, rien de sordide, il se fonde sur une douleur simplement indicible. J’aime les secrets, pourvoyeurs de mystère, et j’aime le silence, souvent plus chargé de sens que les bavardages communs. » (p. 135)

« Reste à savoir à quoi sert d’avoir ainsi voulu retracer ta vie. Est-ce pour combler enfin le manque de ta présence ? Mais tu me manques plus que jamais, maintenant que je sais mieux qui tu étais, par où tu es passée, tout ce que je n’ai pas pu voir quand tu étais tout près. Les mots ne réparent rien. Ils filent comme les heures, comme les jours et les semaines que je regarde bondir sur un torrent de plus en plus sauvage, contrairement à l’idée que l’on se fait de l’âge, censé apporter peu à peu la sérénité, l’humble faculté d’accepter ce qui vient, et nous emmener avec la lenteur convenable vers l’auguste demeure. J’ai simplement voulu mettre un peu d’ordre dans ce chaos. » (p. 177)

Jean-Marie LACLAVETINE, Une amie de la famille, Gallimard, 2019 (188 pages)

Et pour casser mes habitudes de programmer des billets de lecture les mardis et vendredis, je programme ce billet pour le premier lundi de janvier !