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Dans la foulée de Le dernier hiver du Cid, j’ai sorti un livre arrivé récemment dans ma PAL et un plus ancien, les deux lectures se sont enchaînées spontanément. Ca me faisait un peu peur parce que j’ai connu des situations semblables de très près dans ma famille mais voilà, le temps (et l’occasion) semblaient venus de lire ces romans.

Quatrième de couverture :

Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.

Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver. 

Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.

Cette quatrième de couverture peut épouvanter certains lecteurs potentiels, mais je vous l’assure, ce roman est plein de vie. Paradoxalement, il nous est raconté par Sarah, depuis les limbes dont elle espère sortir quand son deuil sera accompli par son compagnon Théo. Il faut qu’elle raconte son histoire pour permettre à tout le monde ‘aller de l’avant, elle y compris.

« J’imagine que vous serez d’accord : ce que tout le monde veut, dans la vie, c’est laisser une trace, non ? Résister à l’oubli éternel ? Et bien le scoop, mes amis, le truc pas croyable que je vais vous annoncer ici, dans ces pages et même dès la première, c’est que le but ultime de tout le monde, dans la mort, c’est exactement l’inverse : se faire oublier des vivants. Couper le cordon une bonne fois avec l’avant, pour, enfin, accéder à cette absolue félicité, ce repos parfait des sens et de l’esprit dont on nous rebat les oreilles depuis les siècles des siècles. Avouez que ça remet les choses en perspective. Moi-même, j’ai mis un moment à comprendre ça et, quand j’ai fini par y arriver, je me suis décidée à en faire quelque chose, histoire que ça vous rentre dans le crâne, pour le « jour où » (parce que, vous le savez, ou alors il serait temps, ce sera votre tour à un moment ou à un autre). Décidée avec un « e », ça n’a as échappé aux premiers de la classe, parce que je suis une fille, enfin une femme. J’étais une femme quand je suis morte – une jeune femme, 42 ans, ça vous donne déjà une idée de l’ampleur du drame à venir. » (p. 9)

Une bonne partie du roman, lumineuse, raconte le parcours qui a fait se rencontrer et s’aimer Théo et Sarah , le bonheur original qu’ils ont construit et qu’ils ont osé élargir à leurs deux enfants, Simon et Camille. Mais vers la fin de la deuxième grossesse, « Lutin » et « Moineau » (leurs surnoms d’amour) vont prendre de plein fouet l’annonce d’un cancer incurable en l’état. Avec l’aide de leur inoxydable « Dr House » à eux, ils vont entamer un long combat, faisant même la nique à la maladie. Armé d’un courage incroyable, Théo se bat avec énergie, tandis que Sarah s’accroche – dans les deux sens du mot : elle s’accroche pour survivre et elle s’accroche (sans trop d’illusion) aux rêves de Théo. La maladie leur offrira une rémission avant le combat final, héroïque malgré tout.

« Il est juste que les forts soient frappés

La phrase s’affiche tel un blason en lui. Et elle lui semble parfaitement logique, évidente – appropriée, là encore. Il est juste, oui, précisément parce c’est plus injuste que tout ce qu’on puisse imaginer, plus absurde, plus cruel, et donc plus éloigné de l’entendement des simples mortels, que lui et moi, qui sommes jeunes, pleins de vie, si forts, nous soyons frappés. Nous plutôt que d’autres, qui ne s’en relèveraient pas. »  (p. 116)

L’intérêt de ce récit, c’est le point de vue narratif, la relecture de son histoire par Sarah qui nous donne de comprendre de l’intérieur à quoi est confronté un malade du cancer. C’est la lumière insolente qui se dégage de ces pages, l’humour, l’amour comme armes – peut-être dérisoires mais qui survivent à tout, même à la mort. Ce sont deux personnages à la fois hors-normes et ordinaires dans leur combat et la galerie de personnages savoureux qui les entourent et les accompagnent jusqu’au bout. Je l’avoue (ne lisez pas ce qui suit si vous ne voulez pas en savoir trop), j’ai d’abord été un peu choquée par la relation nouvelle que Théo noue déjà avant la mort de Sarah, tout en continuant à accompagner celle-ci et à tout assurer du quotidien tant bien que mal, mais après tout, ce sont peut-être les nouvelles façons d’aimer et on n’a jamais trop d’amour pour affronter cette saleté de maladie et vivre la fin de la vie.

Un roman malgré tout solaire, où le pouvoir salvateur des mots mène sur la voie de la résilience.

« « Tout ira bien », Benjamin. Ces mots-là, je suis soulagée d’avoir pu les prononcer. Pour les autres, tout ira bien. Pour les amis, la famille, tout ira bien. Pour Théo… Pour lui, je ne veux pas y penser. Par moments, je l’imagine dans les bras d’une autre femme, avec qui il élèverait nos enfants – et dans ces moments-là, je lui souhaite vraiment d’être heureux, libre, en vie à nouveau… mais pour être franche, ça ne dure pas. Cette image est trop dure. Trop violente. L’accepter reviendrait à m’accepter morte déjà, et je ne peux pas. Soudain je veux lutter, et vaincre, et marcher, faire un miracle et regagner ma vie à coups de griffes dans le réel, et écraser quiconque se mettrait sur ma route ! Je refuse qu’on m’oublie, je refuse qu’on me laisse crever ! La minute d’après, je prie pour que tout s’arrête et que le monde soit en paix sans moi. Je clignote en noir et blanc sans cesse, c’est épuisant. Mais là, face au visage franc et simple de Benjamin, je peux me payer le luxe d’être tranquille. De lui annoncer, depuis le lit où bientôt je vais mourir, de beaux présages de vie douce. Tout ira bien, Benjamin. »

Thibault BERARD, Il est juste que les forts soient frappés, Les éditions de l’Observatoire, 2020

 

Quatrième de couverture : 

J’aurais préféré que ma mère me dise : « Tu sais, je crève de trouille et je ne peux rien te promettre. » Ou bien qu’elle pleure franchement, à gros bouillons. Oui, qu’elle pleure !
Au lieu d’afficher ce sourire de façade. Le sourire « tout-va-bien-je-gère ». J’aurais voulu qu’elle crie, qu’elle hurle, qu’elle se roule par terre en tapant des pieds,
qu’elle fasse un truc pas calculé du tout, un truc qu’on ne voit pas dans les séries françaises à la télé, un truc pas bien élevé, pas conseillé par le guide J’élève mon ado toute seule, au chapitre « Comment lui annoncer votre cancer ?  »

Entre rires et larmes, Tania nous raconte six mois de complicité avec sa mère malade, mais aussi les nouveaux défis qu’elle s’est lancés : devenir championne de cross… et tomber amoureuse.

Evidemment différent du roman de Tibault Bérard, celui d’Anne Percin adopte le point de vue de Tania, de la fille, de l’ado de quatorze ans précipitée bien malgré elle dans une tempête qui va la forcer à mûrir plus vite que prévu.

Depuis la séparation de ses parents, Tania vit seule avec sa mère, qui fait tout pour donner le change, sauver les apparences : elle tient un blog (si, si) genre  « Lectures et confitures », tout dégoulinant de sucre et… de réalité sacrément enjolivée. Tania vit sa vie d’ado de quatorze ans, une vie qui sera forcément bouleversée par l’annonce du cancer du sein de sa mère.

« OK, on habite près d’une forêt. Mais c’est un champ de tir militaire dont l’accès est interdit, alors pour batifoler dans les feuilles mortes avec son petit panier en osier tout en sifflotant, on peut rêver mieux. Si on traverse les barbelés malgré les panneaux à tête de mort, on trouvera plus de douilles de balles que de châtaignes, et si on en ressort, ce sera avec l’aide de Dieu et quelques champignons irradiés. » (p. 8)

Je pense qu’il y a un petit côté exagéré dans la vie de Tania durant ces six mois : une ado de quatorze ans peut-elle vraiment rester seule aussi longtemps ? A-t-elle vraiment autant de ressources dans le courage, l’humour, la résistance dont elle fait preuve, seule et avec sa mère ? Je n’en suis pas sûre, mais après tout c’est possible. Et puis ici aussi, comme chez Thibault Bérard, il y a une lumière, une opiniâtreté, un humour qui se jouent de tout, peut-être par une certaine forme d’inconscience mais ça fait du bien quand même. Le roman est peut-être une « commande » pour parler du cancer du sein, ceci explique peut-être cela. On pourrait lire à haute voix le roman d’Anne Percin et se régaler de l’univers intérieur et du langage de Tania.

« Le bombardement chimique qui se poursuivait dans ses veines, via la petite boîte magique, c’était son petit Hiroshima personnel. On n’aurait pas cru, à la voir, mais il y avait une guerre en elle. Et la guerre, ça dévaste. » (p. 66)

« On marchait entre filles, sans nous apercevoir que quelques mecs de la classe nous suivaient. Tout à coup, on a entendu la voix de Zlatan, le balourd des Balkans, alias le Yéti slovaque, alias La Patate qui venait du froid. Une carrure de rugbyman en pleine expansion hormonale. Un gros rire d’ogre probablement fatal si on l’entend résonner dans un couloir sombre (Dieu merci, ça ne m’est encore jamais arrivé). »

Anne PERCIN, Ma mère, le crabe et moi, Le Rouergue, 2015

Bon, je crois que j’ai encore un livre en réserve sur le sujet, mais je le garde pour plus tard 😉