Étiquettes

, , , ,

Quatrième de couverture :

La vieille Théodora ne marche plus, elle ne voit plus. Mais elle se souvient et raconte. Elle nous parle de sa vie, de ses rencontres, ses amours, ses espoirs, mais aussi ses errances, ses drames et ses désillusions.
Théodora est une enfant du fleuve. Née Rom, elle a voyagé au gré des vents. Traversant le temps, elle a vécu plusieurs vies. Née à l’aube du XXe siècle, elle le traverse tout entier. Temps de guerres, de communisme, d’oppressions répétées, l’histoire des Roms se révèle au fil du roman et se confond avec celle du siècle.

Dans ma série « Mémoire et personnes âgées », après Une vie pour rien et …née Pélagie D., j’ai sorti de la PAL ce roman paru chez Esperluète et qui a été sélectionné pour le Prix des Cinq continents de la Francophonie en 2018.

Théodora appartient au peuple tsigane, elle est née dans un pays d’Europe de l’Est (qui n’est pas nommément cité par l’auteur, pas plus que les faits historiques évoqués dans le livre mais ils sont assez faciles à décrypter). Après de longues années d’exil, elle est revenue dans son pays natal pour y retrouver le fleuve qui l’a toujours portée (le Danube) et y mourir. Naître femme Rom, ce n’est pas un destin très enviable. Malgré son amour secret pour le musicien Aladin, son père l’obligera à se marier à un homme rude (et à se lier à une belle-famille méprisante). Dans ce monde, les femmes sont à la merci des pères et des maris. Mais Théodora se libérera de la violence et reviendra vivre avec sa petite fille Carmen dans sa famille d’origine. Elle apprend à lire et à écrire, elle écrit régulièrement dans un cahier tenu secret. Mais cette forme de liberté ne tiendra guère face aux exactions commises par les forces de l’ordre, au nom des lois de plus en plus répressives envers les Roms. Encore une fois, les femmes paient durement ce déchaînement de violences. C’est bientôt la deuxième guerre mondiale, l’exil forcé, la faim, le froid, les camps, l’extermination des Tsiganes. Théodora survivra, elle aura perdu sa fille mais gagné un fils adoptif, Nahum. Elle n’aura de cesse de retrouver Aladin et de construire sa vie. L’amour d’Aladin, de Nahum et de Joseph, un marin idéaliste, émailleront sa vie de lumière.

C’est vraiment un personnage attachant, Théodora, jusqu’à la fin de sa vie elle attire les gens autour d’elle, adultes ou enfants. Elle est le symbole d’un peuple fondamentalement libre mais hélas rejeté, discriminé, persécuté encore aujourd’hui. Le récit de Jean-Marc Turine est à la fois réaliste et poétique, presque onirique par moments, notamment quand il évoque le fleuve, la mer, le voyage et cela montre bien cette ambivalence entre liberté et oppression. On sent la proximité de l’auteur avec ce peuple Rom, à qui il prête sa plume. La musique, avec l’accordéon, le piano et le violon, accompagne et rythme le voyage.

« Je n’ai qu’un livre, celui que m’a donné ma mère à ma naissance et que j’ai donné à mes enfants le jour de leur naissance, la vie. Mon livre rendu fertile par la terre sur laquelle je marche en traversant les saisons. La terre me nourrit de ses fruits et me procure des plantes pour soigner nos corps, la terre qui accueille nos défunts. Mon livre se remplit de l’eau de la rivière dans laquelle je me lave et attrape les poissons, de l’eau des cascades dans laquelle jouent nos enfants nus en été et de l’eau des sources qui nous abreuvent. Je lis mon livre dans les chants et les légendes qui naissent et se recomposent autour du feu qui nous réchauffe en hiver, dans les travaux des femmes lorsque le feu cuit nos repas de tous les jours. Mon livre dit que le Tsigane ne quitte rien ni ne va quelque part, le Tsigane parcourt sa demeure, les terres qu’il traverse. La foulée tsigane est une quête infinie. »

« Théodora marche et, marchant, redonne du souffle à sa vie, elle se fait être en chemin comme une réfugiée qui porte l’avenir du monde. Théodora marche pour dompter l’espace et soumettre le temps à ses interrogations, à ses désillusions. Plus elle marche, plus elle se vide de toute pensée claire, elle crée à chaque fois un dialogue entre son corps et les sensations qu’il recueille. Le corps comme expression de l’esprit, comme exubérance de l’âme. Elle le sent : le corps vulnérable engendre les forces de l’esprit, dans la marche, en chemin, son corps à la fois puissant et fragile. Elle fuit ce qu’elle ne pourra pas oublier. Elle marche jusqu’à manquer d’air. » 

Jean-Marc TURINE, La Théo des fleuves, Esperluète, 2017