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Ce premier tome de la saga des Cazalet s’étale sur deux étés de 1937 à 1938. La famille Cazalet s’apprête à se retrouver pour les vacances dans la maison familiale dans le Sussex et nous allons suivre les trois générations de cette famille de la haute bourgeoisie anglaise : les parents William et Kitty (dits le Brig et la Duche), leurs quatre enfants et belles-filles, Hugh et Sybil, Edward et Viola dite Villy, Rachel la fille célibataire qui habite avec ses parents, Rupert et sa seconde épouse Zoé et enfin les huit (bientôt neuf) petits-enfants. Nous suivrons aussi de temps en temps les domestiques, cuisinière, nounous, préceptrice et autres chauffeurs.

A l’été 1937 Hitler est encore considéré comme un pantin risible mais en 1938 la crainte d’une nouvelle guerre se fait de plus en plus forte et le roman s’achève d’ailleurs sur les accords de Munich. La première guerre mondiale est encore bien présente dans les esprits, les deux fils aînés l’ont faite et Hugh en est revenu amputé d’une main et avec de violentes migraines. Celui-ci est presque le seul à comprendre que personne ne coupera à une seconde guerre et tente de rassurer les angoisses de sa fille Polly.

Dans cette famille, les hommes travaillent, commandent, organisent, mènent une vie très libre tandis que les femmes restent à la maison, élèvent leurs enfants, administrent le foyer ou s’occupent de leurs vieux parents comme Rachel. Un modèle traditionnel parfois étouffant et qui ne correspond pas toujours à leurs aspirations mais qu’il est difficile de remettre en cause. Les petites-filles pensent quand même à un futur métier. Durant ces deux étés, on pourrait dire qu’il ne se passe pas grand-chose mais en réalité, en suivant un personnage après l’autre, l’histoire fourmille de mille et une aventures enfantines, de mille et un détails qui nous font découvrir l’histoire individuelle des adultes, leurs personnalités si diverses, leurs sentiments, leurs secrets les hauts et les bas, tout ce qui fait la richesse d’une grande famille et qui finalement forme une vraie trame romanesque.

J’ai du mal à rendre compte du coup de coeur que fut cette lecture : petit à petit je suis entrée dans l’intimité de cette famille, de ces personnages si attachants et j’ai eu du mal à les lâcher. J’ai particulièrement aimé l’attention que la romancière porte aux enfants, à leurs jeux, leurs rêves, leurs désespoirs, leurs projets secrets pour déjouer les exigences des adultes. La maison, le jardin et les environs font aussi partie du plaisir de lecture. J’ai aimé aussi les allusions à la vie culturelle de l’époque : la Duche et Rachel écoutent Toscanini en direct à la radio, Viola s’offre un roman d’Angela Thirkell (autrice que l’on redécouvre aujourd’hui grâce à 10/18) et Zoé décide de lire le déjà controversé Autant en emporte le vent.

Un peu comme dans la série Downton Abbey (impossible de ne pas y penser, même si Elizabeth Jane Howard a publié ce premier tome en 1990, bien avant la série télé donc), les membres de la famille Cazalet, cachés derrière cette sublime couverture, me semblent maintenant proches, familiers, ce sont de nouveaux amis de papier que j’aurai plaisir à retrouver dans la suite qui paraît déjà en octobre prochain.

« Quant à Hitler…on se moquait de lui, on l’appelait Schicklgruber, ce qu’on trouvait désopilant, alors que c’était son nom, on le traitait de peintre en bâtiment, ce qu’il avait été, et on jugeait l’homme non seulement absurde mais fou, ce qui, d’une certaine façon, permettait de ne pas le prendre au sérieux. Les Allemands, à l’évidence, le prenaient on ne peut plus au sérieux. »

« La Duche appartenait à une génération et à un sexe dont l’opinion n’avait jamais été sollicitée pour quoi que ce soit de plus sérieux que les maux des enfants ou d’autres préoccupations ménagères, mais ça ne voulait pas dire qu’elle n’en avait pas. »

«  » Quand même Zoë finira bien par fonder une famille.
– Jamais de la vie ! Je suis sûre qu’elle ne veut pas d’enfants.
– Comme nous le savons, la question n’est pas toujours d’en vouloir ou pas. »
Villy jeta à Sybil un coup d’oeil stupéfait.  » Ma chérie ! Tu ne… voulais pas…
– Pas vraiment. Bien-sûr, maintenant, je suis contente.
– Bien-sûr. » Ni l’une ni l’autre n’osèrent se mouiller davantage : elles avaient touché l’eau, sans se risquer à plus avant. »

« Lorsqu’il l’embrassa, elle dit : ‘Papa ! Tu sais la qualité que je préfère chez toi ? Le fait que tu doutes. Toutes les choses que tu ne sais pas.’ Tandis qu’il atteignait la porte, elle ajouta : ‘Je t’admire vraiment pour ça.' »

Elizabeth Jane HOWARD, Etés anglais (La saga des Cazalet I), traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Quai Voltaire, 2020