Mon programme de lectures québécoises était établi quand, en déballant une caisse de nouveautés à la librairie, je suis tombée sur ce titre : Pour tout l’or de la forêt. Nouvelles du Québec. Ni une ni deux, ce livre a rejoint ma pile. En rentrant, j’ai constaté que l’auteur était Français mais, après vérification, les Québécois d’adoption sont bien acceptés dans le challenge, je peux donc vous présenter en toute légitimité et avec enthousiasme ce magnifique recueil !

Matthieu Delaunay est, comme l’indique sa mini-présentation sur la quatrième de couverture, [n]é en 1985 […] chargé de la communication d’ONG québecoises qui œuvrent dans le domaine social. Journaliste de formation […] vit à Montréal, d’où il poursuit sa découverte du Canada. Dans l’avant-propos, il reconnaît que le Québec n’était pas une destination qui l’enchantait de prime abord, ses a priori étaient nombreux, et pourtant il avoue : [a]u risque de passer pour un amoureux éperdu, j’ai vécu là un authentique coup de foudre. Je sais qu’il dure encore, et qu’il durera toujours. 

 Cet amour pour le Québec se ressent à chaque page de ce recueil, on sent à quel point l’auteur est imprégné de ce pays, de ses habitants, de ses paysages. Mais ce recueil n’est pas qu’un éloge aveugle, car l’amour s’exprime aussi dans la dénonciation de problématiques environnementales, sociales et sociétales qui malmènent et ravagent le pays aimé (voire notre société mondiale, dans son ensemble). Pour tout l’or de la forêt est un recueil engagé, documenté, les faits et les réflexions sont énoncés et développés de manière claire, précise, brutale parfois :l’auteur tend un miroir au lecteur, car nous sommes tous responsables de ce que nous faisons de ce monde, de la manière dont nous l’abîmons et dont nous nous détruisons. Chacune de ces nouvelles est un bijou, porté par une vrai talent d’écriture littéraire, ce qui ne gâche rien. Je n’ai pas envie de vous les raconter, j’aurais peur d’en dévoiler trop, mais je donnerais peut-être une mention à la première qui a l’originalité de donner la parole à… une baleine (!) menacée dans le golfe du Saint-Laurent. Et à « La Geôle », dont le narrateur, patriote condamné à mort, couche sur papier ses dernières pensées. Je ne peux pas vous la retranscrire, mais juste pour vous donner une idée de cette splendide écriture, en voici quelques lignes :

On vient de cogner plusieurs fois à la porte. Il est l’heure de gagner la potence, qui tend ses cinq bras battus par le vent. Il me reste quelques minutes pour dire une prière et mes derniers mots à qui je souhaite. Mais il n’y a que toi, mon cher ami, lecteur de ces ultimes phrases. A l’article de la mort, à l’endroit des vivants, plus qu’un conseil : je veux te mettre en garde.

Tu verras, mon ami, on va te discréditer pour ta violence, pour ton extrémisme, pour tes façons brutales, et l’on fera mine d’être effrayé en implorant le retour au dialogue. On t’humiliera quand tu pleureras et on te demandera, poliment bien sûr, de continuer de ramper en t’expliquant qu’être à genoux est la position la plus enviable qui soit. Quand tu grogneras, on te matera pour que tu te tiennes bien sage, bien civilisé dans ton chenil avec tes congénères ! A la niche, le manant ! Au cachot, le délinquant ! Ceux qui sont parvenus aux étages supérieurs à force de courbettes tiendront sur toi des discours convenus. Oubliant que leur père et leur mère ont été de ta classe, de serviles intellectuels te prendront de haut, boursouflés de savoir, couards incapables de mettre leur peau en jeu pour leurs idées. (p.46)

Pour tout l’or de la forêt, Matthieu Delaunay, Transboréal, 2020