Étiquettes

, ,

Il fait bleu sous les tombes par Valentiny

Quatrième de couverture :

« Enfant, lorsqu’il était en vie, il se couchait dans l’herbe, le soir, pour observer le ciel. Aujourd’hui, depuis son carré d’herbe étanche à la lumière, il a beau plisser les yeux, il ne peut plus rien voir. »

Jusqu’il y a peu, Alexis était vivant. A présent, il ne sait plus. Il perçoit encore la vie alentour, le bruissement des feuilles, le pas des visiteurs, et celui, sautillant, de sa petite sœur qui vient le visiter en cachette.
Il se sent plutôt bien, mais que fait-il là ? Il ne sait plus. Ses proches n’y comprennent rien non plus. Quel est le mystère d’Alexis ? Qu’a-t-il voulu cacher à en mourir ?

C’est un premier roman que nous offre ici Caroline Valentiny, et elle n’a pas choisi un thème facile : le deuil, suite au suicide d’un fils de vingt ans. Accident ou suicide, d’ailleurs, les circonstances ne sont pas tout à fait claires et les questions sans réponses, les doutes empêchent Alexis de vraiment trouver le repos au fond de sa tombe. Dans sa gangue de terre, il se sent peu à peu se déliter mais quelque chose l’empêche de se libérer, de partir vraiment.

Accompagner Alexis après la mort, percevoir ses sensations, c’est déjà un point de vue original adopté par l’autrice qui nous introduit aussi dans le coeur et les pensées de Juliette, la petite amie, Madeleine, la mère, de Pierre, le père et de Noémie, la toute petite soeur de cinq ans. Juliette est en colère, contre Alexis et contre elle-même. D’abord sidérée, Madeleine éprouve le besoin d’une sorte de fuite en avant, elle lâche tout, famille, élèves, pour suivre les pas d’Alexis dans les derniers mois de sa vie. Pierre, médecin, s’abîme dans le travail et tente de rester debout. Noémie fait l’école buissonnière et vient régulièrement rendre visite à ce grand frère dont elle sent la présence et à qui elle parle en toute simplicité. J’ai été particulièrement touchée par ce personnage de petite fille et aussi par le parcours de la mère. Ces différentes voix dans le roman expriment les différentes manières de vivre le deuil, ce n’est pas un thème nouveau mais tout sonne juste sous la plume poétique de Caroline Valentiny, et bien sûr aussi le ressenti d’Alexis dans son cercueil. Qui n’a jamais tenté d’imaginer ce que pensent nos disparus, qui n’a jamais ressenti leur proximité ? Nous les imaginons encore bien humains, bien terriens, et c’est ce que donne à ressentir l’auteure avec beaucoup de douceur.

A ce thème du deuil et à la dimension un peu fantastique de la communication avec les morts, s’ajoute le thème de l’environnement et de l’anxiété face aux désastres écologiques. C’est ce qui préoccupait apparemment Alexis en tant qu’étudiant. Et avec le jeune homme, nous refaisons le parcours, nous marchons dans ses traces. Jusqu’à ce qu’Alexis lui-même ait « relu » sa vie et que ses proches aientt su trouver une forme d’apaisement sous le bleu des tombes.

Des textes pareils, aussi pleins d’intériorité, de vérité, de justesse, j’en redemande.

« C’était un bel après-midi de printemps. Les feuilles des arbres bruissaient légèrement sous la brise et le soleil accrochait ses rayons sur les pierres tombales comme si tout devait durer toujours. Il vint à peine à l’esprit de Madeleine qu’un tel endroit puisse recéler tant de beauté. Elle abandonna le prêtre à ses étranges paroles et laissa son esprit la porter jusqu’aux cimes des arbres. Là, il se pouvait que son fils ne fût pas mort. Elle s’appuya un peu plus fort sur le bras de son mari. D’une légère pression de la main il lui fit savoir qu’il la soutenait. Mais depuis quelques jours plus rien ne soutenait Madeleine.
Elle regarda distraitement la première pelletée de terre s’éparpiller sur le bois du cercueil. Elle songea à s’allonger près d’Alexis et à laisser la terre la recouvrir à son tour. Dieu sait pourquoi elle ne le fit pas. Sans doute ne raisonnait-elle plus très juste. Car il n’est pas juste qu’une mère continue à se promener à la surface du monde quand son fils dort dessous. »

« Il expirait sans fin. Doucement il se posait. Comme un baiser peut être, comme la note la plus basse que peut gémir un violoncelle. Son cœur ne battait plus. Le souffle de son désir s’échappait dans les graves. Ses yeux ne cherchaient plus. Le monde battait encore, mais en dehors de lui. Il l’entendait, alentour, sans plus rien dire, sans rien faire. En lui, petit à petit, montait le silence. »

« Évaluation de fin d’année, en maternelle. Qu’est-ce que c’était encore que cette invention-là. Qu’évaluait-on à cinq ans? La précision du picotage, lard du non-dépassage ? Il fallait que chaque enfant soit dans les temps, en avance sur le temps même, qu’il n’aille pas manquer une étape, celle des lacets par exemple, celle du pipi, celle de l’intégration sociale, de la capacité d’abstraction, de la première révolte, de… Cela valait bien la peine de se presser, si c’était pour finir dans une tombe à vingt ans. »

« S’il n’entend pas, s’il n’entend plus, elle chantera quand même, et ce chant d’amour pour son fils endormi ne s’épuisera jamais, même plus tard, quand elle sera vieille, elle continuera de chanter, elle sera mère à jamais d’un enfant, d’un jeune homme, elle restera prise dans ces commencements-là puisque aucune ride sur le visage d’Alexis ne viendra lui dire c’est bon, maman, tu peux te reposer, regarde, ça va, tu as bien fait ton travail. »

« Dans le cimetière de son village natale, six pieds sous terre comme il se doit, le corps d’Alexis poursuivait la lente décomposition qui allait le ramener à sa forme originelle. On débute en silence, sur terre, derrière le rideau des coulisses maternelles ; on termine en silence, sous des rideaux de terre, l’âme évanouie, distraite. »

Caroline VALENTINY, Il fait bleu sous les tombes, Albin Michel, 2020

Merci à Argali pour cette magnifique lecture !

Le Mois belge 2021 – catégorie Esperluète (il s’agit bien d’une histoire de famille dont les liens se modifient suite au deuil)

Petit Bac 2021 – Couleur