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Quatrième de couverture :

«La mort a deux visages. Un masque grouillant de tombe ouverte dont je me suis détournée avec horreur, laissant celui qui le portait dans une solitude absolue. Et l’autre, lumineux et précis, dont les traits délicats étaient constitués par les mots qu’Alexis choisissait pour m’écrire.»

Il ne s’agit pas d’un roman épistolaire mais l’intrigue de ce roman est basée sur les lettres que reçoit la narratrice d’un jeune homme suicidaire, Alexis, un être à qui la vie souriait mais que des amours malheureuses ont précipité dans une dépression profonde. La narratrice (dont nous ne connaîtrons pas le nom) est écrivain, elle vient de gagner un prix de poésie et est engagée pour écrire le scénario d’un téléfilm, grâce auquel elle croit qu’elle obtiendra enfin un statut d’écrivain reconnu. Coachée par Edith, une femme hautaine, elle se dépense sans compter dans ce travail mais la rencontre avec Alexis va bouleverser ses plans (et son scénario). Tiraillée entre Loup, son compagnon et mentor et Alexis, hypersensible mais totalement velléitaire, l’auteure ne cesse aussi de faire des liens entre sa vie, ses relations amoureuses avec celles de l’artiste Frida Kahlo et de l’actrice Dorothy Hale.

C’est difficile de parler de ce roman, il peut paraître froid comme son titre, mais j’ai eu du mal à le lâcher. Je dois avouer que cela m’a même paru bizarre de l’apprécier autant car en d’autres temps, je pense que le personnage d’Alexis m’aurait franchement insupporté. Mais ici, non, sans doute parce que tout le roman mêle création littéraire et mort dans une ambiance hypnotique, mystérieuse. Je suis contente d’avoir découvert un autre titre de Caroline Lamarche, dont j’avais lu il y a trois ans Le Jour du chien : ici les émotions sont également tenues à distance mais l’effet de la lecture n’a pas été le même. J’ai noté plusieurs extraits, car j’ai de nouveau apprécié l’élégance du style de Caroline Lamarche et j’ai particulièrement savouré la description de la librairie Tropismes à Bruxelles…

« Les mots qu’on m’écrit, je ne dois pas les lire. Il faut que je les jette. Vite. Jeter les lettres sans les ouvrir. Je me méfie de la beauté qui me vient par là, l’obsession née des mots, l’obscurcissement qui s’ensuit. Je dois m’en tenir à une vie terne et régulière, comme celle de la vieille dame au chien. » (p. 32)

« On se tue parce qu’on souffre trop. Il faut regarder le dessin d’Alexis pour comprendre. Il faut demander à sa mère qu’elle dresse ce dessin contre son propre visage et qu’elle marche, dans la rue, partout, pour témoigner que la mort, pour son fils, était juste, était une délivrance, et qu’elle a délivré ceux qui restent. Il faut dire à sa mère qu’elle nous oblige, chacun, à regarder, pour qu’en voyant l’autoportrait d’Alexis, nous découvrions le désir qui nous habite : bannir ce visage de la surface de la terre, le chasser du monde des vivants. Il faut que sa mère intercède pour notre désir criminel, qu’elle le fasse se lever, afin que nous sachions qu’aucun de nous n’est sincère. Seul est sincère celui qui ne peut interposer entre sa folie et lui une lame de rasoir. Les autres mentent, et ce mensonge les sauve. » (p. 84-85)

« Tout le monde, à Bruxelles, connaît la librairie dont je vais parler, ses miroirs, ses colonnes patinées à l’ancienne, ses chapiteaux ouvragés, la mezzanine pour les ouvrages d’art, le sous-sol pour les sciences humaines, le rez-de-chaussée pour la littérature mondiale. Tout le monde a été frappé d’un vertige doré à pousser la porte de ce lieu et à recevoir de plein fouet l’appel amoureux des livres, toujours muets, toujours à attendre qu’une porte, en réponse minuscule, s’entrouvre chez le visiteur, avec un chuintement que lui seul entend et répercute, de soi au livre et du livre à cette zone ventilée, entre deux côtes, où l’âme niche ce jour-là. Le soir, du dehors, on voit la librairie de loin, elle brille comme une maison de passe. Sans doute des gens y dorment-ils la nuit, l’élite, la crème des libraires de ce pays, tous érudits, tous diplômés de hautes écoles ou d’universités, payés au même tarif que des manutentionnaires de grande surface, comme il se doit dans les lieux de culture. La propriétaire de la librairie, riche de ses yeux transparents et de ses longs cheveux roux, y repose elle aussi, sur une table couverte de volumes, un lit d’ascète. Alexis aimait cette image, c’est lui qui me la donna en débutant son récit. Cette femme, je la voyais allongée sur un catafalque fait de romane, les titres imprimés à même la peau, une femme-livre, disait Alexis, la mère des plus belles pages, celles qu’on glisse en douce aux clients préférés, tenez, lisez moi ça. » (p. 99-100)

« Certains éléments nécessaires à la compréhension de cette histoire ne me sont parvenus que longtemps après. Je les consigne ici pour signaler combien j’adhérais à mon époque, une époque qui a rendu invisibles, à coups de lois, de thérapies remboursées, d’ordonnances, d’allocations, ceux qui ne marchent pas à son rythme. Nous aimons ne pas voir, nous aimons croire, par amour de l’ordre et souci de l’harmonie, que toute la société s’avance avec légèreté, d’un seul élan, vers le bien-être. Et lorsque les moyens techniques ne suffisent pas, nous aimons remplacer la conscience de notre aveuglement par celle de notre dévouement. » (p. 159-160)

Caroline LAMARCHE, Lettres du pays froid, Gallimard, 2003

Le Mois belge 2021 – catégorie Editions du Sablon (ça se passe en partie à Bruxelles et dans le Brabant wallon, une ville nommée L. Lasne ? Louvain-la-Neuve ?)

Petit Bac 2021 – Lieu