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Je reste ici par Balzano

Quatrième de couverture :

Trina s’adresse à sa fille, Marica, dont elle est séparée depuis de nombreuses années, et lui raconte sa vie. Elle a dix-sept ans au début du texte et vit à Curon, village de montagne dans le Haut-Adige, avec ses parents. En 1923, ce territoire autrichien, annexé par l’Italie à la suite de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une italianisation forcée : la langue allemande, qu’on y parle, est bannie au profit de l’italien. Trina entre alors en résistance et enseigne l’allemand aux enfants du bourg, dans l’espoir aussi de se faire remarquer par Erich, solitaire aux yeux gris qu’elle finira par épouser et dont elle aura deux enfants, Michael et Marica.

Au début de la guerre, tandis qu’Erich s’active dans une farouche opposition aux mussoliniens et au projet de barrage qui menace d’immerger le village, la petite Marica est enlevée par sa tante, et emmenée en Allemagne. Cette absence, vive blessure jamais guérie chez Trina, sera le moteur de son récit. Elle ne cachera rien des fractures apparaissant dans la famille ou dans le village, des trahisons, des violences, mais aussi des joies, traitées avec finesse et pudeur.

Un roman magnifique, mêlant avec talent la grande et la petite histoires, qui fera résonner longtemps la voix de Trina, restée fidèle à ses passions de jeunesse, courageuse et indépendante.

Trina adresse son histoire à sa fille Marica, depuis longtemps partie loin de son village natal alors qu’elle était encore enfant et dont elle n’a plus jamais eu de nouvelles. Rassurez-vous, il n’y aura aucun pathos dans cette histoire pourtant tourmentée, liée à l’histoire de cette région du Haut-Adige ou Tyrol du Sud, autrefois autrichien et « gagné » par l’Italie à la fin de la première guerre mondiale. Les habitants étaient marqués par leurs racines autrichiennes et avaient encore le droit de parler allemand. C’est d’ailleurs la langue dans laquelle Trina fait ses études d’institutrice et elle espère bien pouvoir l’enseigner. Mais l’arrivée de Mussolini et des fascistes au pouvoir provoque l’italianisation forcée de la région, tandis qu’un projet de barrage émerge (si je puis dire), menaçant la vallée et les villages de Curon et Resia entre autres. Trina paie de sa personne la résistance à l’italien quand elle fait l’école en allemand en cachette. On sent qu’à la fois elle est attachée à cette terre et qu’elle rêve d’ailleurs, d’émancipation. Elle est aussi attirée par Erich, un paysan viscéralement attaché à son village. Elle l’épouse et ils ont deux enfants, un garçon et une fille.

Quand la deuxième guerre mondiale éclate, on sent les tensions entre les habitants, certains fidèles au pouvoir italien, d’autres attirés par Hitler dont ils croient qu’il va les délivrer des fascistes. Et quand Mussolini sera balayé du pouvoir, les divisions vont se creuser : les premiers resteront au village, les seconds partiront en Allemagne à la recherche du bonheur espéré… Erich et Trina, comme quelques autres qui ne peuvent accepter ni les fascistes ni les nazis, font le choix de prendre le maquis, de se cacher dans la montagne pendant le reste de la guerre : une existence rude, marquée par la peur, la faim, le froid mais aussi une grande solidarité. Quand ils redescendent en 1945, l’Autriche est vaincue, tout comme les nazis : le seul avantage de leur présence aura été d’avoir arrêté les travaux du futur barrage mais ceux-ci reprennent très vite, amenant sur le gigantesque chantier des ouvriers italiens du Sud, au mépris des habitants locaux. Erich va alors se faire le défenseur désespéré de Curon et des villages menacés par la mise sous eau. Trina l’aide en écrivant des lettres, en tentant d’opposer des mots à la bureaucratie aveugle qui a décidé de loin la construction de ce barrage.

Pour ma part, je ne connaissais pas du tout l’histoire de cette région, dont le barrage, qui n’alimente que peu de foyers italiens parce que l’électricité achetée en France est moins chère, existe vraiment. L’auteur Marco Balzano a découvert le lac, très touristique, et le clocher d’une ancienne église qui émerge de façon pittoresque. Comme il l’explique à la fin du livre, il a su ne pas s’arrêter à ce côté touristique et s’est intéressé à l’histoire de la région, au jeu des frontières et des langues, à l’incurie du pouvoir et il a placé au coeur de la grande Histoire l’histoire de Trina et d’Erich. Le récit de Trina est sobre, à l’image de son histoire rude, sans pathos, car comme le lui répétait sa mère, « les pensées sont des tenailles, laisse-les tomber » et elle ne pensait qu’à aller de l’avant. On ne peut qu’admirer le combat désespéré d’Erich et on sent bien que Trina se demande s’il est légitime jusqu’au bout mais elle croit toujours au pouvoir des mots, même si la vie lui a appris ou l’a forcée à se dépouiller.

C’est le genre de bouquin dont la couverture me fait craquer mais le contenu était tout aussi bon !

« Je me levais à la nuit avec Erich, lui préparais une soupe au lait et, quand il en avait besoin, l’aidais à traire les bêtes, à distribuer le foin. Me lever de bonne heure ne me pesait pas. Une fois seule, je me préparais une autre tasse de café d’orge, puis rejoignais les enfant. Le curé m’avait attribué une cabane à outils, derrière la boucherie. Désormais je n’avais plus que trois élèves. Les fascistes avaient effectué de nouvelles perquisitions dans la vallée, arrêté et frappé d’amendes d’autres instituteurs. Seuls les prêtres parvenaient encore à enseigner l’allemand grâce au prétexte du catéchisme.

Une fois la classe terminée, j’allais déjeuner chez mes parents. Je restais un moment chez eux ou rentrais et me mettais à lire. Ma ne supportait pas que je perde du temps de la sorte. Lorsqu’elle me voyait, penchée sur un volume, elle disait dans des marmonnements que j’emporterais mes livres en enfer et me chargeait des besognes domestiques, sans cesser de répéter que je devais apprendre à coudre pour le jour où j’aurais des enfants. »

« Ta grand-mère était difficile et sévère, elle avait les idées claires sur tout, distinguait avec aisance le blanc du noir et n’avait aucun scrupule à trancher à coups de hache.
Moi, je me suis perdue dans une gamme de gris. D’après elle, à cause des études. Elle voyait dans les gens instruits des êtres inutilement compliqués. Des fainéants, des pédants, qui coupent les cheveux en quatre.
Je pensais, pour ma part, qu’il n’y avait pas de plus grand savoir que les mots, en particulier pour une femme.
Evénements, histoires, rêveries, il importait d’en être affamé et de les conserver pour les moments où la vie s’obscurcit ou se dépouille.
Je croyais que les mots pouvaient me sauver. »

« Alors la vallée serait devenue au fil du temps un carrefour de gens capables de se comprendre de plusieurs manières, non un point incertain d’Europe où tout le monde se regardait de travers .Mais l’italien et l’allemand constituaient des murs de plus en plus élevés. Désormais les langues étaient des signes raciaux. Les dictateurs les avaient transformées en armes et en déclarations de guerre. »

« Un jour l’envie d’écrire me prit. Je m’assis à la table avec une feuille blanche. J’écrivis que les industries traitaient Curon et la vallée comme un lieu sans histoire. Nous étions pourtant des agriculteurs et des éleveurs. Notre terre était riche et paisible. Sacrifier tout cela pour un barrage était un acte de sauvagerie. Il est possible de construire un barrage ailleurs, mais un paysage dévasté ne peut renaître. Un paysage ne se répare ni ne se recopie. »

Marco BOLZANO, Je reste ici, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Philippe Rey, 2018

Etape dans le Haut-Adige pour le Mois italien chez Martine.