Étiquettes

, ,

Présentation de l’éditeur :

Librement inspiré de la vie du peintre Francis Bacon, Tableau final de l’amour fait le récit d’une quête artistique sans compromis, viscérale, voire dangereuse. Dans une Europe traversée par deux guerres s’impose la vision d’un artiste radical dont l’œuvre entière, obsédée par le corps, résonne comme un cri. S’adressant à l’amant qui lui a servi de modèle – ce « petit voleur inexpérimenté » qui, en pleine nuit, s’est introduit dans son atelier –, le narrateur retrace les errances de leur relation tumultueuse. Avec ce roman, rappelant l’érotisme de Bataille ou de Leiris, Larry Tremblay poursuit son œuvre de mise à nu de l’être humain. 

Avant de lire ce livre, j’ai juste été regarder quelques reproductions d’oeuvres de Francis Bacon, mais je n’ai rien lu sur lui. Je me sus donc laissé embarquer par la plume toujours aussi stylée de Larry Tremblay et par cette première phrase qui entrera sans doute au panthéon des premières phrases de roman célèbres : « Tu es venu pour me voler. » Francis Bacon s’adresse directement à George Dyer, ce petit délinquant sans envergure venu le cambrioler et qui, dès la première nuit, se retrouve dans le lit de Bacon, inaugurant une relation complexe, compliquée, qui s’achèvera brutalement avec le suicide de Dyer à Paris, en 1971, deux jours avant l’inauguration de la grande rétrospective consacrée au peintre. Dans le roman, Bacon raconte cette liaison tumultueuse, violente, la reliant à la brutalité de son propre père, à sa fascination pour cette figure paternelle et à sa création artistique.

Larry Tremblay était chez TuliTu le 7 octobre dernier pour présenter son roman. Il a expliqué que les seuls documents dont il s’est inspiré sont les interviews que le peintre a données au cours de sa carrière, des informations directes donc. L’auteur est depuis longtemps imprégné de ces oeuvres et s’il avoue bien volontiers avoir totalement inventé certains personnages clés du roman – alors que cela paraît tellement vraisemblable – tout l’art du roman -, il a parfaitement fait ressentir dans cette histoire d’amour hors-normes l’essence de la création de Francis Bacon : la peinture comme un acte sexuel, le sexe comme moteur de création, la violence comme moteur relationnel. C’est rude, c’est souvent cru, mais le roman – pour autant qu’on en accepte le pacte – se lit avec fluidité, servi par une plume d’une grande élégance.

« Je grattais ton image jusqu’à percer le réel, jusqu’à faire apparaître l’excrément du vrai. Pas beau, ça, ce mot: excrément. On le sent – et il pue – avant d’en saisir le sens. On le bloque, on l’envoie chez le Diable. La vérité, comme toutes choses, produit des excréments. Et c’est l’art qui se charge de les ramasser. Et de les vendre. Et de les rendre admirables. Quitte à forcer l’oeil, à le faire saigner. » (p. 61)

« Te peindre, c’était aussi plonger mes doigts dans le gris de mon cerveau, étaler ma main gluante sur la toile consentante, toile junkie en manque de visage, quêtant sa perfusion de couleurs. Mais j’étais rarement satisfait. La toile avait toujours trop soif, elle buvait, buvait, ne séchait pas devant le feu de mon regard. Elle méritait l’assassinat, et je passais trop souvent à l’acte. » (p. 72)

« Pour moi, il n’y a toujours eu qu’une seule chose à peindre : le corps et son cri. Et si la sainteté et le tragique avaient la chance de se marier, c’était assurément au sein de la figure humaine. L’art abstrait l’avait évincée de la toile, remplacée par des paysages de points, de lignes, de taches, l’avait déconstruite pour signifier l’insignifiance de toute vérité humaine, voire son inexistence absolue. Il n’y avait que du vent dans cet art aseptisé. Pour peindre des crucifiés ou me hisser moi-même en haut d’une croix, je n’avais pas besoin de croire. N’importe qui pouvait se retrouver dans cette position. Et toi, le voyou, le voleur, le petit boxeur, au moment où dans ma nuit tu avais fait intrusion, j’étais enfin prêt à accepter les bassesses, les joies, les blessures nécessaires pour peindre le corps que tu m’offrais et son cri que j’aspirais à étaler à la grandeur de ma toile. L’amour avait déjà commis tous les crimes. Un défi pour moi d’en imaginer de nouveaux. » (p. 110-111)

Larry TREMBLAY, Tableau final de l’amour, La Peuplade, 2021

Petit Bac 2021 – Objet 6