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Quatrième de couverture :

« Il m’a fallu des nuits et des nuits pour aimer l’enfant que je fus. »
Lorsque son père meurt en 1917 sur le front belge, Louis est placé dans un pensionnat loin de sa mère et de ses frères et sœurs. À l’ombre d’un conflit qui s’éternise, il rêve d’un bateau pour échapper à ce temple de la discipline et des mauvais traitements.
Comment se construire dans un lieu où les enfants sont livrés aux agissements les plus barbares des adultes ? Comment rêver un avenir quand la guerre anéantit l’espoir ? Face à la fragilité des siens et à la violence de l’Histoire, Louis, marqué pour sa vie entière par une profonde entaille, reste au port à contempler ce bateau qui le fascine et qu’il ne parvient pas à prendre.
Mais le nom d’Elephant Island va résonner à son oreille et l’arracher à son silence.

Le petit Louis rêve de bateaux et d’héroïsme, et pour cause : il a assisté au départ de l’Atlas V, le bateau qui a défié le blocus allemand sur la Meuse pendant la première guerre à Liège et qui a réussi à faire échapper des soldats belges qui ne voulaient pas être envoyés en Allemagne. Mais voilà, Louis fait partie d’une famille pauvre, d’autant plus fragile en ce temps de guerre que l’occupation pèse durement sur les Belges et que le père de l’enfant se fait tuer sur le front de l’Yzer. La mère n’a bientôt plus d’autre choix que d’envoyer sa fille aînée travailler et de placer Louis et sa petite soeur Rose en orphelinat tandis qu’elle garde le plus jeune fils, Paul, avec elle. Louis découvre ainsi cette implacable institution qu’est l’orphelinat du Vertbois, où les privations, les vexations et les punitions corporelles sont le quotidien des enfants qu’on lui « confie ». Il réussit à ne pas sombrer dans la folie ou dans la délinquance grâce à ses rêves de bateaux, entretenus par un soldat canadien réfugié qui lui parle de l’expédition de Shackleton en Antarctique, grâce aux quelques lettres qu’il parvient à échanger avec Rose et grâce à ce qu’il entrevoit du monde extérieur quand il peut regarder à travers les fenêtres. Pendant ce temps, sa mère finit par céder à la folie et est internée tandis que Paul est envoyé dans une maison de redressement pour ce que l’on jugerait aujourd’hui des broutilles.

La guerre se termine et Louis est renvoyé bien plus tard dans ce qui lui reste de famille. Sa soeur se laisse absorber par son propre orphelinat et rentre dans le moule religieux, une façon sans doute d’accepter son sort d’enfant abandonnée et les violences subies. Louis cherche sa place dans la famille et le monde. Incapable de réaliser ses rêves d’évasion en bateau, il trouve le « salut » dans l’écriture et devient journaliste. Il fondera une famille malgré ses fragilités et sa peur de devenir père et deviendra le témoin de la marche inexorable vers la deuxième guerre. Il n’aura de cesse de retrouver son petit frère Paul.

L’histoire de Louis, c’est l’histoire d’une enfance abîmée, maltraitée dans les conditions atroces de l’orphelinat et aussi des bagnes pour enfants de l’époque que Luc Baba décrit avec lucidité, sans fioritures mais sans omission. C’est aussi l’histoire d’une résilience, une résilience qui ne dit pas son nom car elle marche sur le fil de l’abîme, entre courage et désespoir, entre désolation et goût de la liberté. L’auteur raconte cette histoire sur fond d’histoire de la Belgique, de 1917 à 1953, en évoquant notamment la mutinerie de l’Atlas V, les charbonnages et les industries mosanes, la résistance pendant la seconde guerre mondiale, l’expo universelle à Liège. Son réalisme est éclairé par les rêves de Louis et la poésie qui se dégage de son écriture, envers et contre tout. Une très belle lecture qui me permet, après Chronique d’une échappée belle, de découvrir la plume romanesque de Luc Baba.

« Je me détournai des copains, sauf pour les aider, ce qui m’évita l’isolement. Je dessinais des bateaux quand il fallait écrire, j’écrivais quand il fallait compter, je rêvais quand il fallait courir. Cela me valut quelques punitions qui m’accablaient à peine. D’ailleurs les pions me punissaient sans entrain avec l’air de s’excuser, vu que je ne gaffais plus que par distraction, rien de nuisible. En outre, j’étudiais, j’honorais mon surnom de Rimbaud, je tuais les mouches et je m’intéressais autant à la littérature qu’à la fonderie. » (p. 64)

« Angèle me laissa l’essentiel du travail de la terre, mais je regardais plus souvent le ciel que la terre et je pestais contre l’insecte, le soleil dur ou la maigreur d’un plant. J’aimais les coquelicots et le mouron rouge, ça oui, j’en aurais semé autant que possible pour colorier le monde et laisser tout éclore au hasard des averses, m’asseoir ensuite et m’étonner, mais sarcler et planter droit, ce n’était pas un métier pour mes mains. (…) Si je restais chez Angèle, au lieu de suivre Gustave à Ciney, si je restais là, auprès de cette femme qui pourrissait l’air de ses sarcasmes, c’était en attendant la raison suprême de partir, la raison pour laquelle on perdrait la vie. » (p. 121)

« -Si je reste chez Angèle, c’est parce que je ne sais pas comment on fait pour aller quelque part. Je m’occupe des patates et des pois, voilà ce que je fais. Des fois je suis debout au milieu de la chambre et j’ai envie de demander mon chemin, je le connais pas et je regarde par la fenêtre et je me dis putain de rosiers, saloperies d’abeilles, et je maudis les moineaux en me demandant pourquoi on ne me les a jamais présentés. C’est trop tard, maintenant. On nous a bien appris à bénir les murs, et le jour où tu veux passer de l’autre côté, t’as l’horizon qui te fauche les jambes, t’es à genoux, et tu rentres et tu regardes par la fenêtre. Enfin j’essaye, je me dis que c’est juste une question de semaine. » (p. 138-139)

Luc BABA, Elephant Island, Belfond, 2016

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