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Quatrième de couverture :

Un matin, Manuel, seize ans, et Angelica, vingt-quatre ans, découvrent que leur mère Daniela est partie en pleine nuit, sans prévenir personne, pas même leur père, un homme désœuvré, au chômage depuis des mois. Comme de nombreuses femmes de sa génération, elle s’est résolue à quitter la Roumanie post-communiste pour l’Italie, où il serait possible de s’enrichir très rapidement. Elle espère pouvoir ainsi payer des études à ses enfants et leur offrir un avenir.

Mais la réalité est bien différente, et les mois d’absence deviennent des années. Le fossé se creuse entre Daniela et ses enfants qui, malgré la nouvelle et relative aisance matérielle offerte par l’exil de leur mère, se sentent abandonnés. Jusqu’au jour où Daniela est précipitamment rappelée en Roumanie à la suite d’un événement tragique.

Il y a un an, j’ai lu le premier roman de Marco Balzano traduit en français et Je reste ici était une de mes meilleures lectures de 2021. Avec Marilyne, nous avons décidé de faire aujourd’hui une lecture commune « auteur » : elle vous présente Je reste ici et je vous propose un avis sur Quand je reviendrai.

Etrange résonance entre ces deux titres, du moins en français (pour ce deuxième roman, c’est la traduction exacte de l’italien) : et de fait, si dans le premier, c’est une mère qui parle à sa fille qui a été enlevée par sa tante, ici c’est une mère roumaine qui décide de quitter sa famille et son village sans rien dire pour aller trouver du travail en Italie, à Milan, croyant ainsi gagner de quoi faire vivre décemment ses deux enfants, leur permettre des études correctes et revenir plus riche à Radeni. Daniela va se heurter à la réalité de plein fouet : les seuls emplois accessibles aux Roumaines (et à d’autres étrangères venues de l’est) sont des postes de garde-malades, d’auxiliaires de vie pour des personnes âgées atteintes de maladies comme Parkinson ou Alzheimer. Leurs employeurs ne les déclarent pas toujours et leur espoir de rentrer rapidement au pays s’éloigne de jour en jour. Quand elles rentrent pour les vacances de Noël par exemple, elles mesurent l’éloignement physique et psychologique qu’elles subissent et qu’elles font subir à leur famille – avec les meilleures intentions du monde.

C’est ce que déploie Marco Balzano à travers ce roman choral qui donne ‘abord la parole à Manuel, le cadet, lycéen que l’argent gagné par Daniela parvient à faire inscrire dans un lycée huppé qui ne lui convient pas du tout. Le garçon va « mal tourner » jusqu’à ce que son grand-père lui redonne une certaine stabilité affective. Mais la mort du grand-père va gravement perturber Manuel, qui se retrouve à l’hôpital dans le coma après un grave accident.

La deuxième partie – la plus longue – nous fait entendre Daniela, revenue au chevet de son fils. Elle va lui raconter ce qu’elle a fait à Milan, pour qui elle a travaillé, révélant ainsi les trésors d’humanité et de « prendre soin » dont font preuve ces travailleuses immigrées envers des personnes dépendantes dont les proches ne savent pas ou ne veulent pas s’occuper. Cela n’empêche pas Daniela de se sentir écartelée entre ce désir de donner le meilleur d’elle-même à ses enfants à travers l’argent gagné dans ce travail ingrat et l’éloignement, la solitude, le burn-out (le « mal d’Italie ») qui guette les femmes comme elle.

La dernière partie donne la parole à Angelica, la fille aînée, huit ans plus âgée que Manuel et qui a dû assumer la vie de famille tout en continuant ses études et en cherchant à se construire sa propre vie. Une autre forme de manque et de ressentiment contre sa mère qui la poussera elle aussi à s’éloigner du village et de la Roumanie.

Dans ce roman, pas de fond historique particulier comme dans Je reste ici mais une réalité sociale et humaine bien précise. Au départ, Marco Balzano voulait écrire un roman sur ces migrantes qui viennent travailler en Italie et assumer un travail difficile, dans l’ombre. Un voyage en Roumanie lui a fait découvrir l’autre « maillon » de la chaîne : les enfants et adolescents restés au pays, parfois confiés à des institutions quand la famille restante ne peut s’en occuper. Il a alors compris qu’il devait donner la parole aux unes et aux autres. Il le fait une fois de plus sans pathos, nous donnant à sentir les aspirations, les frustrations, les rêves et les déceptions des uns et des autres, nous montrant les conséquences des choix effectués. Il donne ainsi une belle dignité à ses personnages et offre un point de vue inattendu sur l’exil et sur l’amour maternel.

Marco BALZANO, Quand je reviendrai, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Philippe Rey, 2022