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Quatrième de couverture :

«Pour beaucoup, la Bible est un texte sacré. Mais ce qui me touche plus que cette valeur en soi, c’est le sacré qui s’est ajouté, l’œuvre des innombrables lecteurs, commentateurs, savants qui ont consacré à ce livre le plus clair de leur vie. Le sacré de la Bible est devenu, à travers eux, une civilisation.
Il m’arrive d’être frappé par la beauté d’un vers qui a perdu son éclat en quittant sa langue maternelle. Ainsi la ligne 39 du psaume 105, où l’on chante Dieu guidant les Hébreux dans le désert. Le texte officiel de l’Église le traduit : « Il étendit une nuée pour les protéger. » Mot à mot il s’agit au contraire de : « Il étendit un nuage comme un tapis. »
Illustrer la Bible d’une note nouvelle : non pas pour apposer en bas de page, à l’infini, une autre signature, mais pour refléter une part de la lumière qu’elle offre, même au dernier de ses lecteurs.»

Comme dans Noyau d’olive, Erri De Luca nous propose ici sa lecture de certains épisodes bibliques. Vous le savez sans doute, il n’est pas croyant mais il est familier de l’hébreu et traduit chaque matin quelques versets de la Bible.

Ce livre commence par l’épisode de la Tour de Babel où les hommes parlent la même langue et s’entendent à merveille pour construire une tour qui dépasse les nuages. Dieu se penche alors sur leur travail et décide de confondre leur langage, de les disperser sur la terre avec des langues différentes, qui ne se comprennent plus. Bien plus tard, à la Pentecôte, sorte de Babel à l’envers, les apôtres touchés par le feu de l’Esprit seront capables de parler toutes les langues parlées à Jérusalem pour témoigner du Christ. Erri De Luca suggère que la diversité des langues n’est pas un mal ni un obstacle. Il me fait penser à Charles de Foucauld, canonisé le 15 mai dernier, qui, seul dans son ermitage de Tamanrasset, a appris la langue des Touaregs, s’est familiarisé très finement avec leur culture et a traduit l’Evangile en touareg. Il se disait « le petit frère universel » mais n’a jamais, de son vivant, converti une seule personne. Il se contentait d’être là, humblement, et disait que tous les humains, quelle que soit leur appartenance religieuse, seraient accueillis par Dieu.

« Il se peut que Dieu apprécie davantage les noms variés dont les peuples l’ont revêtu dans les différentes langues. La consonne gutturale commune aux Anglo-Saxons, la dentale des Méditerranéens, le si léger yod des Hébreux sont les initiales d’une inépuisable prononciation de son nom. Des trente-six coins du monde, les chuchotements des fidèles déclinent d’innombrables fois les titres obscurs et suaves du Créateur. Éparpillés sur terre en litanies et murmures, il est bon de croire que les notes composent dans le ciel un seul nom, les chants un seul accord. » (p. 22)

Erri De Luca s’intéresse ensuite à Isaac, le fils d’Abraham et à toute sa descendance : Jacob, qui vole le droit d’aînesse à Esaü, Jacob et ses douze fils, nés de plusieurs femmes, dont Rachel, sa préférée, Joseph, le plus jeune des fils de Jacob, vendu par ses frères comme esclave et qui deviendra le favori de Pharaon en Egypte grâce à son sens de l’interprétation des songes, enfin Moïse, celui qui est sauvé des eaux et finit après bien des détours à accepter la mission divine de sauver le peuple de l’esclavage et conduit le peuple en Terre promise. Devant le buisson ardent, Moïse a osé demander à Dieu son nom ; celui-ci se révèle comme « Je serai » : c’est la traduction que propose Erri De Luca (et non le classique « Je suis qui je suis »), suggérant ainsi que Dieu ne se laisse enfermer ni par le passé ni par le présent mais qu’il vient toujours de l’avenir – de l’à venir. L’auteur évoquera également certains prophètes comme Jérémie ou Jonas, s’intéressant chaque fois à la manière dont ils se sont laissé toucher par la parole qu’ils avaient à transmettre de la part de Dieu. Plusieurs se sont d’abord dérobés avant de se laisser investir.

Erri De Luca découvre (il révèle en langage biblique) ainsi des facettes que donne à voir le Dieu d’Israël mais aussi des paroles qui peuvent être une source pour guider la vie des hommes de notre temps, croyants ou non. Si la Bible est la première mise par écrit – par des humains – de la parole de Dieu, cette parole s’actualise toujours à travers l’expérience humaine, elle dialogue avec la vie des hommes de génération en génération. « Si dans les pages que j’ai écrites n’a filtré un seul degré de sa chaleur, j’aurai accompli un acte vain » conclut Erri De Luca. Rien à craindre à mon sens, tant l’auteur propose un regard original sur cette tradition biblique toujours vivante, même si on ne croit pas.

Erri DE LUCA, Un nuage comme tapis, traduit de l’italien par Danièle Valin, Folio, 2015

C’est une lecture commune autour de cet auteur avec Marilyne, qui a lu Le plus et le moins.

Folio fête ses 50 ans cette année.

Petit Bac 2022 – Objet 3