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Quatrième de couverture :

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n’avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n’admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l’intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l’unique mesure de la pertinence morale et politique.»
John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d’un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l’histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s’est érigé en garant de la morale.
Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d’écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d’Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd’hui, aucun ne s’appartenait vraiment de son vivant.

Après avoir lu Le Poète où le FBI tient une place importante, je me suis dit que j’allais enfin sortir de la PAL La malédiction d’Edgar, qui raconte l’histoire de John Edgar Hoover, le célèbre patron du FBI de 1924 à 1972. Ou plutôt son histoire vue à travers le témoignage de Clyde Tolson, son second et amant, à partir du moment où la famille Kennedy entre en scène. Clyde est chargé de collecter le maximum d’informations et de surveiller d’abord Joe Kennedy, le père, homme d’affaires d’une ambition sans bornes pour lui et ses fils, en collusion avec la mafia, ambassadeur des Etats-Unis avant la seconde guerre mondiale (croyant dur comme fer qu’Hitler est une chance pour l’Europe). La suite, tout le monde la connaît : il va reporter ses rêves de présidence sur son fils aîné, qui mourra au combat, laissant ainsi la porte ouverte à John (et à Robert) jusqu’à la mort tragique de JFK. En attendant l’arrivée au pouvoir de ce dernier, les mémoires de Clyde Tolson passent en revue les différents présidents américains depuis Roosevelt en passant par Truman, Eisenhower et évoquera bien sûr les « successeurs » de Kennedy, Lyndon Johnson et Richard Nixon. Plus justement, Tolson raconte les liens entre les présidents et le patron du FBI, qui va tout faire pour rester inamovible malgré l’animosité plus ou moins larvée que tous éprouvent envers lui. Le leitmotiv de Hoover et de garantir la moralité des Etats-Unis, un système de valeurs qu’il estime le seul valable, basé sur le racisme, la discrimination sociale, la misogynie, le puritanisme. Tous ceux qui n’entrent pas dans ce moule sont considérés par lui comme des ennemis de l’Amérique, des « communistes » (étiquette commode pour ce vaste fourre-tout « ennemi »).

La force du roman de Marc Dugain, c’est son côté documentaire (très bien documenté, si j’ose l’association de mots), c’est aussi son ambiguïté : qu’a inventé l’auteur sur l’implication de Hoover dans l’assassinat de John Kennedy ? J’ai vu le film sur ce personnage, avec Leonardo Di Caprio dans le rôle, il n’empêche que j’étais toujours sidérée par cette personnalité, par ce puritanisme si contradictoire, par ces valeurs qu’on pourrait qualifier d’un autre âge – mais la montée des mouvements nationalistes et la théorie du complot avalisée par un certain président à la mèche blonde n’avalisent-elles pas la présence toujours bien réelle de ce modèle américain ? La leçon que donne Marc Dugain à la fin du roman avec l’exposé sur la pensée d’Albert Camus paraît bien dérisoire face à cette machine de bien-pensance autoproclamée…

« L’écoute agissait comme un rayon X qui dévoile la moindre tache suspecte. Nous avions un étrange sentiment de puissance en faisant céder cette barrière du mensonge, que chacun se plait à installer pour circonscrire son territoire. Nous ressentions comme un pouvoir absolu le fait d’en savoir plus sur un individu qu’il n’est prêt à vous en dire, de l’entendre de sa propre voix s’abandonner à la vérité de ce qu’il est, happé par ses sens et leur inestimable dictature. Pris dans le filet de nos écoutes, personne ne pouvait plus prétendre s’appartenir. Le chemin de l’asservissement des individus au service du bien de la nation nous était grand ouvert. »

« La démocratie c’est un peu comme une famille avec des enfants très jeunes. Un jour, il leur vient l’idée de demander comment on fait les enfants et on leur répond : dans les choux. Et puis avec le temps, ils finissent par comprendre par eux-mêmes. Si vous me demandiez si j’ai voulu laisser un témoignage sur une période donnée, je vous répondrais : certainement pas. Dans dix ans, vingt ans, cinquante ans et même des siècles ce sera toujours la même chose. L’électeur nous laissera toujours le sale boulot. Il sait bien que là-haut les choses ne sont pas si claires. Mais il ne sait pas toujours à quel point. Quand il le découvre, il fait mine de s’en offusquer. Mais tant qu’il est devant son téléviseur avec une bière bon marché et qu’il y a de l’essence dans le réservoir de sa voiture, il est plutôt satisfait que d’autres fassent ce sale boulot à sa place. Il est comme tout le monde, pris entre le rêve et la réalité. Le rêve c’était Kennedy, mais notre pays n’avait pas les moyens de rêver plus longtemps. Il y a toujours eu deux types de personnes dans nos métiers. Ceux qui veulent se faire aimer et ceux qui s’en moquent. Edgar et moi avons fait partie de la deuxième catégorie. Le pouvoir au fond, c’est faire ce qui est dans l’intérêt de la nation et ne lui faire savoir que ce qu’elle peut entendre. » (p. 282-283)

« Marilyn Monroe faisait partie de ces rares femmes qui figuraient au panthéon photographique d’Edgar, sur les murs de l’escalier qui menait à l’étage. Il l’avait rencontrée à plusieurs reprises et il gardait le souvenir d’une femme délicieuse, fragile, et d’une beauté touchante. Edgar manifesta toujours une grande mansuétude à son égard et une tolérance surprenante pour ses écarts de conduite avec les hommes. Ce n’est jamais elle qu’il incriminait, mais il préférait voir dans sa conduite critiquable le désespoir d’une femme seule, incapable de résister à des hommes qui la convoitaient comme un trophée. La femme la plus désirable d’Amérique ne pouvait pas être ignorée par le plus grand coureur du pays. Compte tenu de l’attrait irrépressible de John Kennedy pour les femmes, il n’était pas pensable qu’il fît l’impasse sur le symbole sexuel le plus adulé d’une génération. »

Marc DUGAIN, La malédiction d’Edgar, Folio, 2006 (Gallimard, 2005)

Une belle sortie de PAL !

Petit Bac 2022 – Prénom 3