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Quatrième de couverture :

A Argelouse, petit village entouré de landes et de pins, les mariages sont arrangés pour aller les familles et réunir les terrains. Thérèse Larroque devient ainsi Mme Desqueyroux, femme singulière d’un homme ordnaire, enfermée dans sa solitude, piégée par le poids du clan et des intérêts, les convenances et les rumeurs.

Ce roman envoûtant de Mauriac est celui d’une femme prisonnière, un être « coupé de tout, de tous les côtés », une héroïne sombre qui tentera ainsi, quoi qu’il en coûte, sans plus de scrupules, de se libérer du joug de son mariage et du destin qu’on lui impose.

Quand, il y a quelques semaines, Marilyne a proposé une lecture commune autour de l’auteur François Mauriac, j’ai sauté sur l’occasion pour relire ce roman au personnage assez fort pour lui donner son titre. Je l’ai lu il y a longtemps, en fin de secondaire, et j’ai pris beaucoup de plaisir à sa relecture. Je craignais qu’il ne soit vieilli, mais pas du tout, du moins à mes yeux. Bien sûr, il a été publié en 1927, à l’époque les jeunes femmes passent de la tutelle de leur père à celle de leur mari et il faut le lire ainsi, dans ce contexte social. Désolée pour ceux qui ne l’ont pas lu, je vais sans doute dévoiler des éléments importants de l’intrigue.

C’est un roman très court, 140 pages environ, où les choix narratifs et le traitement du temps son très intéressants. Dans la majeure partie du texte, un narrateur externe raconte la fin de journée et la longue soirée où Thérèse Desqueyroux vient de bénéficier d’un non-lieu pour la tentative d’empoisonnement de son mari Bernard et où elle rentre à Argelouse, en train et en carriole, pour retrouver son mari dans la maison familiale. Durant ce voyage interminable, Thérèse se souvient de sa propre histoire et dresse la confession qu’elle veut adresser à son mari. Jeune femme éduquée, intelligente, sans doute plus que les autres de son milieu, singulière – ne serait-ce que par les cigarettes qu’elle enchaîne régulièrement – elle a suivi les conventions de son milieu et a épousé Bernard Desqueyroux, lui apportant des pinèdes et des sources de revenus assez importantes. Très vite, elle va se lasser de cet homme aux goûts un peu frustes. Elle n’a pas non plus l’instinct maternel, sa jeune belle-soeur Anne semble avoir un meilleur contact avec sa propre fille. Une après-midi de canicule et d’incendie, elle saisit l’occasion d’empoisonner peu à peu Bernard à l’arsenic. Elle le fait apparemment sans affect particulier, avec détachement. Quand elle rentre à Argelouse, Bernard lui signifie sa décision : certes il a témoigné de telle sorte que le scandale soit étouffé mais il ne veut plus rien avoir d’intime avec Thérèse, qu’il garde pourtant sous surveillance étroite. Quelques pages pour narrer l’enfermement physique et mental de la jeune femme et quelques pages encore pour comprendre comment elle en sort.

Un roman très court donc, très ramassé, dont le personnage féminin est omniprésent et complexe, sans doute parce qu’elle ne comprend pas clairement elle-même ses propres aspirations ni comment les réaliser sans passer par le modèle tout fait proposé aux femmes de son milieu et de sa génération. J’ai lu dans la postface que Thérèse Desqueyroux est sans doute homosexuelle et qu’elle n’a même pas conscience de cette orientation sexuelle (on est dans les année 1920, rappelons-le). J’avoue que cette « explication » ne m’a même pas effleuré l’esprit mais c’est vrai qu’en contrepoint du couple formé par Thérèse et Bernard, il y a Anne, la soeur de Bernard, à qui Thérèse était très liée avant son mariage, et Jean Azévedo, un jeune homme dont Anne s’est entichée avec passion et que sa famille refuse de la voir épouser sous peine de mésalliance.

Pour me souvenir un peu du Mystère Frontenac, lu aussi en secondaire, je croyais que la religion tenait une grande place aussi dans ce roman , mais en fait pas vraiment, sinon que Thérèse n’a aucun scrupule, on la sent athée, elle suit simplement les convenances de sa belle-famille, en pressentant dans la solitude du jeune prêtre de la paroisse la même solitude que la sienne, le même enchaînement.

« Que peut-elle redouter ? Cette nuit passera, comme toutes les nuits ; le soleil se lèvera demain : elle est assurée d’en sortir, quoi qu’il arrive. Et rien ne peut arriver de pire que cette indifférence, que ce détachement total qui la sépare du monde et de son être même. Oui, la mort dans la vie : elle goûte la mort autant que la peut goûter une vivante. »

« Elle ne comprendrait pas que je suis remplie de moi-même, que je m’occupe toute entière. Anne, elle, n’attend que d’avoir des enfants pour s’anéantir en eux, comme à fait sa mère, comme font toutes les femmes de la famille. Moi, il faut toujours que je me retrouve; je m’efforce de me rejoindre… »

« Les êtres que nous connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu’ils ne sont plus là ! Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée à son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; mais, du premier coup d’œil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d’autrui ; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit. »

Merci à Marilyne d’avoir proposé cette lecture commune autour de François Mauriac, j’ai vraiment apprécié ma relecture et le style de l’auteur, son intelligence romanesque, son art de faire sentir l’enfermement intime de Thérèse en le liant à la nature environnante.

« Et c’était le silence : le silence d’Argelouse ! Les gens qui ne connaissent pas cette lande perdue ne savent pas ce qu’est le silence : il cerne la maison, comme solidifié dans cette masse épaisse de forêt où rien ne vit, hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre, dans la nuit, le sanglot que nous retenions). »

François MAURIAC, Thérèse Desqueyroux, Le Livre de poche, 2022 (c’est la 95è édition au Livre de poche !) (Bernard Grasset, 1927)

Marilyne a choisi Le Noeud de de vipères. Voyons aussi les choix des autres participants.

Et maintenant j’aimerais vraiment relire Madame Bovary et Le grand Meaulnes.