Lettres du pays froid

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Quatrième de couverture :

«La mort a deux visages. Un masque grouillant de tombe ouverte dont je me suis détournée avec horreur, laissant celui qui le portait dans une solitude absolue. Et l’autre, lumineux et précis, dont les traits délicats étaient constitués par les mots qu’Alexis choisissait pour m’écrire.»

Il ne s’agit pas d’un roman épistolaire mais l’intrigue de ce roman est basée sur les lettres que reçoit la narratrice d’un jeune homme suicidaire, Alexis, un être à qui la vie souriait mais que des amours malheureuses ont précipité dans une dépression profonde. La narratrice (dont nous ne connaîtrons pas le nom) est écrivain, elle vient de gagner un prix de poésie et est engagée pour écrire le scénario d’un téléfilm, grâce auquel elle croit qu’elle obtiendra enfin un statut d’écrivain reconnu. Coachée par Edith, une femme hautaine, elle se dépense sans compter dans ce travail mais la rencontre avec Alexis va bouleverser ses plans (et son scénario). Tiraillée entre Loup, son compagnon et mentor et Alexis, hypersensible mais totalement velléitaire, l’auteure ne cesse aussi de faire des liens entre sa vie, ses relations amoureuses avec celles de l’artiste Frida Kahlo et de l’actrice Dorothy Hale.

C’est difficile de parler de ce roman, il peut paraître froid comme son titre, mais j’ai eu du mal à le lâcher. Je dois avouer que cela m’a même paru bizarre de l’apprécier autant car en d’autres temps, je pense que le personnage d’Alexis m’aurait franchement insupporté. Mais ici, non, sans doute parce que tout le roman mêle création littéraire et mort dans une ambiance hypnotique, mystérieuse. Je suis contente d’avoir découvert un autre titre de Caroline Lamarche, dont j’avais lu il y a trois ans Le Jour du chien : ici les émotions sont également tenues à distance mais l’effet de la lecture n’a pas été le même. J’ai noté plusieurs extraits, car j’ai de nouveau apprécié l’élégance du style de Caroline Lamarche et j’ai particulièrement savouré la description de la librairie Tropismes à Bruxelles…

« Les mots qu’on m’écrit, je ne dois pas les lire. Il faut que je les jette. Vite. Jeter les lettres sans les ouvrir. Je me méfie de la beauté qui me vient par là, l’obsession née des mots, l’obscurcissement qui s’ensuit. Je dois m’en tenir à une vie terne et régulière, comme celle de la vieille dame au chien. » (p. 32)

« On se tue parce qu’on souffre trop. Il faut regarder le dessin d’Alexis pour comprendre. Il faut demander à sa mère qu’elle dresse ce dessin contre son propre visage et qu’elle marche, dans la rue, partout, pour témoigner que la mort, pour son fils, était juste, était une délivrance, et qu’elle a délivré ceux qui restent. Il faut dire à sa mère qu’elle nous oblige, chacun, à regarder, pour qu’en voyant l’autoportrait d’Alexis, nous découvrions le désir qui nous habite : bannir ce visage de la surface de la terre, le chasser du monde des vivants. Il faut que sa mère intercède pour notre désir criminel, qu’elle le fasse se lever, afin que nous sachions qu’aucun de nous n’est sincère. Seul est sincère celui qui ne peut interposer entre sa folie et lui une lame de rasoir. Les autres mentent, et ce mensonge les sauve. » (p. 84-85)

« Tout le monde, à Bruxelles, connaît la librairie dont je vais parler, ses miroirs, ses colonnes patinées à l’ancienne, ses chapiteaux ouvragés, la mezzanine pour les ouvrages d’art, le sous-sol pour les sciences humaines, le rez-de-chaussée pour la littérature mondiale. Tout le monde a été frappé d’un vertige doré à pousser la porte de ce lieu et à recevoir de plein fouet l’appel amoureux des livres, toujours muets, toujours à attendre qu’une porte, en réponse minuscule, s’entrouvre chez le visiteur, avec un chuintement que lui seul entend et répercute, de soi au livre et du livre à cette zone ventilée, entre deux côtes, où l’âme niche ce jour-là. Le soir, du dehors, on voit la librairie de loin, elle brille comme une maison de passe. Sans doute des gens y dorment-ils la nuit, l’élite, la crème des libraires de ce pays, tous érudits, tous diplômés de hautes écoles ou d’universités, payés au même tarif que des manutentionnaires de grande surface, comme il se doit dans les lieux de culture. La propriétaire de la librairie, riche de ses yeux transparents et de ses longs cheveux roux, y repose elle aussi, sur une table couverte de volumes, un lit d’ascète. Alexis aimait cette image, c’est lui qui me la donna en débutant son récit. Cette femme, je la voyais allongée sur un catafalque fait de romane, les titres imprimés à même la peau, une femme-livre, disait Alexis, la mère des plus belles pages, celles qu’on glisse en douce aux clients préférés, tenez, lisez moi ça. » (p. 99-100)

« Certains éléments nécessaires à la compréhension de cette histoire ne me sont parvenus que longtemps après. Je les consigne ici pour signaler combien j’adhérais à mon époque, une époque qui a rendu invisibles, à coups de lois, de thérapies remboursées, d’ordonnances, d’allocations, ceux qui ne marchent pas à son rythme. Nous aimons ne pas voir, nous aimons croire, par amour de l’ordre et souci de l’harmonie, que toute la société s’avance avec légèreté, d’un seul élan, vers le bien-être. Et lorsque les moyens techniques ne suffisent pas, nous aimons remplacer la conscience de notre aveuglement par celle de notre dévouement. » (p. 159-160)

Caroline LAMARCHE, Lettres du pays froid, Gallimard, 2003

Le Mois belge 2021 – catégorie Editions du Sablon (ça se passe en partie à Bruxelles et dans le Brabant wallon, une ville nommée L. Lasne ? Louvain-la-Neuve ?)

Petit Bac 2021 – Lieu

Les notes du jeudi : Du Belge de tout un peu (4) Angèle

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Comment ne pas être séduit par notre jeune et talentueuse Angèle nationale, bien sûr fille de Marka et de Laurence Bibot et soeur de Roméo Elvis, mais qui a gagné des galons prestigieux rien que par ses chansons engagées, ses clips pleins de charme ou de dérision et son Brol Tour. Voici quelques chansons connues, dont une avec son frère, bonne écoute !

Le Mois belge 2021 – Catégorie Editions du Basson

Lettres d’amour en héritage

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Lettres d'amour en héritage

Quatrième de couverture :

Dans trois boîtes au grenier se trouve leur correspondance amoureuse. Oserons-nous la lire maintenant qu’ils sont disparus ? Entrer dans la chambre des parents, c’est chercher à comprendre ce qui s’est passé avant notre naissance. Roman des origines que chacune et chacun rêve de découvrir. Au fil de leurs lettres s’écrit aussi notre histoire : sommes-nous nés de l’amour ?

Après Comment j’ai vidé la maison de mes parents, lu en 2015 (déjà !?), voici le deuxième volet de la trilogie autobiographique de Lydia Flem. Dans le premier, elle racontait le deuil, le difficile travail de vider la maison (garder, offrir, vendre ou jeter) et elle comprenait que tout ce que ses parents avaient entassé sans jamais rien jeter leur servait sans doute de rempart contre le vide de leurs débuts, marqués par la Shoah.

Après tout ce travail de tri, il reste trois boîtes remplies de lettres soigneusement numérotées. Des lettres écrites surtout entre 1946 et 1949, depuis le moment où Boris Flem rencontre par hasard Jacqueline Esser à Leysin, dans le sanatorium où elle se fait soigner de la tuberculose sévère contractée dans les camps : résistante, elle a été déportée à Auschwitz et a subi les marches de la mort jusqu’à Ravensbrück. Lui n’a plus de famille ou si peu, on ne s’est d’ailleurs jamais bien occupé de lui, il a lui aussi été déporté dans un camp de travail. Une amitié naît, qui se nourrira de longues lettres et qui se transformera en un amour plus fort que la solitude, plus fort que la maladie et la mort.

Cet amour restera fort toute leur vie. Il pèsera lourd aussi sur leur fille unique : Boris et Jacky étaient tout l’un pour l’autre, ils comblaient l’un pour l’autre toutes les pertes que la guerre leur avait fait subir, la fragilité physique de Jacky lui interdisait toute grossesse et pourtant Lydia est née, heureusement bien désirée, pas le fruit du hasard ou de l’oubli.

« Le traumatisme en héritage : l’agressivité inhibée, impossible de faire du mal, mes deux parents étaient trop fragiles. Seulement être sage et obéissante. Ne rien déranger. Rester immobile. Silencieuse, ramassée sur soi comme quelqu’un qui se cache, qui cherche à demeurer dissimulé. Faire le mort pour sauver sa peau. Ma mère disait qu’au camp elle s’était faite toute petite, invisible, pour se protéger, pour échapper au travail d’esclave, pour ne pas mourir. Tenir des heures dans le froid, à l’appel, au petit matin glacial de haute Silésie. Se cacher dans les latrines.  Elle avait 23 ans. Comment vivre lorsqu’on est un enfant de survivants ? Comment oser vivre, rire, bouger, chanter, être heureuse ? Pourtant, ils voulaient que la vie l’emporte sur l’anéantissement. Ma naissance était un miracle à leurs yeux. La vie plus fort que toutes les morts. » (p. 78-79)

La maladie a toujours fait partie de la vie de la famille : régulièrement, Jacqueline retournait en Suisse pour des cures ; plus tard, elle gardera de lourdes séquelles d’un accident de voiture. Cela lui a à la fois forgé un moral de battante mais aussi fait surprotéger sa fille.

« Survivre éveillait un sentiment de culpabilité – culpabilité du survivant, disait-on, – un sentiment de victoire aussi, sur les nazis. Mes parents n’avaient pas partagé le sort des victimes, ils avaient échappé au génocide. Ils étaient meurtris mais vivants. Deux orphelins, deux survivants, s’épaulant mutuellement pour tracer un chemin de vie, c’est ainsi que se noua leur couple. Un couple fondé sur l’interdépendance, le rêve tout-puissant de vaincre la maladie et la mort. Ils s’arc-boutaient contre le monde. Ils voulaient me préserver. Le monde recelait trop de danger. Ils voulaient me les épargner. Ils n’avaient pas confiance dans les forces que l’on peut développer en soi. Leurs expériences leur avaient prouvé que Thanatos l’emporterait toujours sur Eros. «  (p. 81-82)

En lisant et en classant ces lettres, Lydia Flem comprend mieux pourquoi elle a toujours senti qu’elle ne pourrait jamais satisfaire sa mère, si avide d’attention et d’amour. Elle a bien sûr réussi à se construire, elle raconte comment l’imagination et la lecture l’ont aidée.

« Je commençai à lire cet été-là et ne m’arrêtai plus jamais. Je me jetais sur mon lit avec volupté, je lisais toute la journée, même tard le soir, sous mes couvertures, à la lumière d’une lampe de poche. L’été de mes 9 ans, je préférai lire au lit, un matin, plutôt que d’accompagner ma mère en ville, pour acheter un cache-pot. C’est ce jour d’août qu’elle eut son grave accident de voiture. Je me suis toujours demandé ce qui serait arrivé si j’avais été présente. Serais je morte ? Ma mère aurait-elle été moins blessée ? Je me sentis longtemps coupable de l’avoir laissée seule, comme si j’avais pu lui éviter son accident. L’idée ensuite me poursuivit que je pourrais, au même âge qu’elle, avoir, à mon tour, un accident grave. Je mis beaucoup de temps à me décider à conduire, mon père m’en dissuada autant qu’il put, arguant absurdement que c’était difficile de trouver une place de parking. Heureusement, lorsque j’eus vingt ans, un ami, à qui j’avais raconté cette histoire, m’offrit symboliquement un porte-clés. Il me le tendit en déclarant que l’on trouve toujours une place pour se garer puisqu’il y a pour chacun une place dans ce monde. » (p. 182-183)

Au final, ce travail sur les lettres, commencé dans le doute, la crainte de la curiosité malsaine a permis à Lydia Flem de faire son deuil, de mieux comprendre ses parents et de se comprendre elle-même.

« Ma lecture m’a permis de passer du temps en leur compagnie. Ce fut un long voyage au pays de l’enfance et de ce qui l’a précédée, tout à la fois éprouvant et émerveillé. Je vis comme une grande chance d’avoir pu recueillir ces love letters que chacun s’attend peut-être à trouver en vidant la maison de ses parents. Par l’imagination, grâce à cette littérature « de grenier », j’ai pu assister à ce qui est arrivé avant ma naissance et l’a préparée. Une expérience unique, modeste et précieuse. » (p. 232-233)

Comme pour le premier tome, cette lecture a été très prenante. L’histoire d’amour des parents de Lydia Flem est touchante et l’expérience intime, personnelle de la fille prend des dimensions universelles par la clarté de son regard de psychanalyste, par la bienveillance qui se dégage de l’ensemble du livre. Je termine avec un passage qui m’a particulièrement parlé.

« Souvent j’ai regretté les frères et soeurs qui ne sont pas nés après moi, mais j’étais fière de savoir que j’avais été désirée. L’amour qu’on a reçu dans sa petite enfance ne disparaît pas, il nous donne une force au fond de soi qui ne peut jamais être vaincue. Malgré tous les reproches que je pouvais et pourrais encore faire à mes parents, je leur dois, à tous les deux, d’avoir été aimée. Même fort, même mal, mais aimée. Sur la partition de notre histoire ne s’effacent pas les étranges détours de l’inconscient de nos parents. Nous avons été modelés autant par ce qu’ils ont voulu nous transmettre que par ce qu’ils nous ont transmis à leur insu. Une généalogie inconsciente, sur plusieurs générations, nous traverse. Nous portons, souvent sans nous en douter, des blessures venues de nos ascendants, d’anciennes missions, de lourds secrets. Il ne nous est pas toujours donné d’en d’éclaircir les ombres, d’en dénouer les liens. Nous faisons notre vie cahin-caha, et à réfléchir à l’histoire de nos parents, de nos ancêtres, nous parvenons parfois à ne pas répéter leurs destins, mais à nous en échapper en partie. À faire un pas de côté. » (p. 178-179)

Il me reste à lire le troisième livre de cette autobiographie, j’espère que je ne mettrai pas autant de temps qu’entre le premier et le deuxième.

Lydia FLEM, Lettres d’amour en héritage, Points, 2013 (Seuil, 2006)

Le Mois belge 2021 – catégorie Esperluète (histoire de famille et d’amour)

Petit Bac 2021 – Objet

Il fait bleu sous les tombes

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Il fait bleu sous les tombes par Valentiny

Quatrième de couverture :

« Enfant, lorsqu’il était en vie, il se couchait dans l’herbe, le soir, pour observer le ciel. Aujourd’hui, depuis son carré d’herbe étanche à la lumière, il a beau plisser les yeux, il ne peut plus rien voir. »

Jusqu’il y a peu, Alexis était vivant. A présent, il ne sait plus. Il perçoit encore la vie alentour, le bruissement des feuilles, le pas des visiteurs, et celui, sautillant, de sa petite sœur qui vient le visiter en cachette.
Il se sent plutôt bien, mais que fait-il là ? Il ne sait plus. Ses proches n’y comprennent rien non plus. Quel est le mystère d’Alexis ? Qu’a-t-il voulu cacher à en mourir ?

C’est un premier roman que nous offre ici Caroline Valentiny, et elle n’a pas choisi un thème facile : le deuil, suite au suicide d’un fils de vingt ans. Accident ou suicide, d’ailleurs, les circonstances ne sont pas tout à fait claires et les questions sans réponses, les doutes empêchent Alexis de vraiment trouver le repos au fond de sa tombe. Dans sa gangue de terre, il se sent peu à peu se déliter mais quelque chose l’empêche de se libérer, de partir vraiment.

Accompagner Alexis après la mort, percevoir ses sensations, c’est déjà un point de vue original adopté par l’autrice qui nous introduit aussi dans le coeur et les pensées de Juliette, la petite amie, Madeleine, la mère, de Pierre, le père et de Noémie, la toute petite soeur de cinq ans. Juliette est en colère, contre Alexis et contre elle-même. D’abord sidérée, Madeleine éprouve le besoin d’une sorte de fuite en avant, elle lâche tout, famille, élèves, pour suivre les pas d’Alexis dans les derniers mois de sa vie. Pierre, médecin, s’abîme dans le travail et tente de rester debout. Noémie fait l’école buissonnière et vient régulièrement rendre visite à ce grand frère dont elle sent la présence et à qui elle parle en toute simplicité. J’ai été particulièrement touchée par ce personnage de petite fille et aussi par le parcours de la mère. Ces différentes voix dans le roman expriment les différentes manières de vivre le deuil, ce n’est pas un thème nouveau mais tout sonne juste sous la plume poétique de Caroline Valentiny, et bien sûr aussi le ressenti d’Alexis dans son cercueil. Qui n’a jamais tenté d’imaginer ce que pensent nos disparus, qui n’a jamais ressenti leur proximité ? Nous les imaginons encore bien humains, bien terriens, et c’est ce que donne à ressentir l’auteure avec beaucoup de douceur.

A ce thème du deuil et à la dimension un peu fantastique de la communication avec les morts, s’ajoute le thème de l’environnement et de l’anxiété face aux désastres écologiques. C’est ce qui préoccupait apparemment Alexis en tant qu’étudiant. Et avec le jeune homme, nous refaisons le parcours, nous marchons dans ses traces. Jusqu’à ce qu’Alexis lui-même ait « relu » sa vie et que ses proches aientt su trouver une forme d’apaisement sous le bleu des tombes.

Des textes pareils, aussi pleins d’intériorité, de vérité, de justesse, j’en redemande.

« C’était un bel après-midi de printemps. Les feuilles des arbres bruissaient légèrement sous la brise et le soleil accrochait ses rayons sur les pierres tombales comme si tout devait durer toujours. Il vint à peine à l’esprit de Madeleine qu’un tel endroit puisse recéler tant de beauté. Elle abandonna le prêtre à ses étranges paroles et laissa son esprit la porter jusqu’aux cimes des arbres. Là, il se pouvait que son fils ne fût pas mort. Elle s’appuya un peu plus fort sur le bras de son mari. D’une légère pression de la main il lui fit savoir qu’il la soutenait. Mais depuis quelques jours plus rien ne soutenait Madeleine.
Elle regarda distraitement la première pelletée de terre s’éparpiller sur le bois du cercueil. Elle songea à s’allonger près d’Alexis et à laisser la terre la recouvrir à son tour. Dieu sait pourquoi elle ne le fit pas. Sans doute ne raisonnait-elle plus très juste. Car il n’est pas juste qu’une mère continue à se promener à la surface du monde quand son fils dort dessous. »

« Il expirait sans fin. Doucement il se posait. Comme un baiser peut être, comme la note la plus basse que peut gémir un violoncelle. Son cœur ne battait plus. Le souffle de son désir s’échappait dans les graves. Ses yeux ne cherchaient plus. Le monde battait encore, mais en dehors de lui. Il l’entendait, alentour, sans plus rien dire, sans rien faire. En lui, petit à petit, montait le silence. »

« Évaluation de fin d’année, en maternelle. Qu’est-ce que c’était encore que cette invention-là. Qu’évaluait-on à cinq ans? La précision du picotage, lard du non-dépassage ? Il fallait que chaque enfant soit dans les temps, en avance sur le temps même, qu’il n’aille pas manquer une étape, celle des lacets par exemple, celle du pipi, celle de l’intégration sociale, de la capacité d’abstraction, de la première révolte, de… Cela valait bien la peine de se presser, si c’était pour finir dans une tombe à vingt ans. »

« S’il n’entend pas, s’il n’entend plus, elle chantera quand même, et ce chant d’amour pour son fils endormi ne s’épuisera jamais, même plus tard, quand elle sera vieille, elle continuera de chanter, elle sera mère à jamais d’un enfant, d’un jeune homme, elle restera prise dans ces commencements-là puisque aucune ride sur le visage d’Alexis ne viendra lui dire c’est bon, maman, tu peux te reposer, regarde, ça va, tu as bien fait ton travail. »

« Dans le cimetière de son village natale, six pieds sous terre comme il se doit, le corps d’Alexis poursuivait la lente décomposition qui allait le ramener à sa forme originelle. On débute en silence, sur terre, derrière le rideau des coulisses maternelles ; on termine en silence, sous des rideaux de terre, l’âme évanouie, distraite. »

Caroline VALENTINY, Il fait bleu sous les tombes, Albin Michel, 2020

Merci à Argali pour cette magnifique lecture !

Le Mois belge 2021 – catégorie Esperluète (il s’agit bien d’une histoire de famille dont les liens se modifient suite au deuil)

Petit Bac 2021 – Couleur

Les mots de Nadège : James Ensor à Bruxelles

Adolescente, je me souviens avoir visité une expo consacrée à Ensor ou la maison de l’artiste à Ostende, je ne sais plus. Une chose est sûre, j’avais été assez impressionnée et marquée par les célèbres représentations de masques. Et ce qui m’a d’abord attirée vers ce livre James Ensor à Bruxelles, c’est cette couverture représentant un tableau tout à fait différent, intitulé Le Lampiste. Quelque chose m’a émue dans ce portrait et donné envie d’en découvrir plus sur ce peintre que je réduisais à ce souvenir d’étranges et sombres carnavals. Et je n’ai pas été déçue : j’ai apprécié cette plongée dans la vie du peintre. Et cela m’a même donné envie de retourner faire un tour à Ostende pour poursuivre ma (re)découverte et/ou de lire une biographie plus générale de l’artiste. James Ensor à Bruxelles est accessible à tout lecteur pour peu qu’il s’intéresse un peu à l’art.

Le jeune James Ensor arrive à Bruxelles en 1877. Âgé de 17 ans, il entre à l’Académie Royale des Beaux-Arts où il étudiera trois ans, alignant les piteux classements en peinture, récoltant des résultats honorables en dessin. Plus tard, il dénigrera l’enseignement de ses maîtres, préférant se déclarer autodidacte (de la même manière, il niera certaines de ses influences). Il sera pourtant soutenu par Jean-François Portaels, directeur de l’Académie, qui rédigera la première recension consacrée au travail de James Ensor dans la revue l’Art Moderne. Plus qu’un lieu d’apprentissage, Bruxelles sera pour Ensor un espace de rencontres (notamment Théo Hannon, poète, critique d’art et directeur de la revue d’avant-garde l’Artiste), d’expositions, d’émulation : il fera partie du groupe des XX, une association d’artistes novateurs qui durera 10 ans. Ensor, quoique séduit par cette initiative d’artistes en marge, finira par se mettre lui-même en marge de la marge lorsque certains de ses membres se laisseront influencer par le peintre pointilliste Seurat : Ensor n’admettant pas que celui-ci lui ait volé la vedette lors d’un salon.

            Sur les questions artistiques, Ensor a des avis tranchés. Par rapport à ses collègues artistes, il n’est pas excessif d’affirmer que les avis d’Ensor sont souvent injustes, partiaux et non dénués d’une certaine intolérance envers tout ce qui ne cadre pas avec ses opinions personnelles. Cette attitude amène Ensor à se brouiller avec des personnes qui, a priori, lui sont favorables et travaillent dans son intérêt. (pp. 54-55)

C’est sans doute l’une des facettes de l’artiste qui m’a le plus marquée lors de cette lecture : ce caractère, semble-t-il imbuvable, qui le pousse à renier tout influence, à garder rancune, voire à retourner ses propres manquements en « cabale envers sa personne », accusant Octave Maus, secrétaire des XX, de refuser des tableaux annoncés pourtant au catalogue de la sixième exposition du groupe :

            Ensor transformera l’absence d’envoi de ses toiles dans les temps en une cabale envers sa personne. James Ensor se complaît à jouer le rôle de la victime christique. (p. 68)

Citant David S. Werman qui compare la figure du peintre à celle de Rimbaud – l’essentiel de sa production datant d’avant 1893 -, Vincent Delannoy parle d’une œuvre basée sur un esprit de revanche jamais tout à fait accomplie.

La dernière partie analyse la question commerciale, exposant la manière dont Ensor tente de placer ses toiles et de les vendre à des particuliers et à des musées. Et s’intéresse à un acteur essentiel dans cette optique : le train. Moyen de transport qui permet à Ensor de relier facilement Ostende et Bruxelles (ou encore Paris et Liège), mais également de faire voyager ses œuvres grâce au système efficace du transport des colis par voie de chemin de fer.

Un ouvrage à recommander pour ceux qui souhaitent en découvrir un peu plus sur le personnage de James Ensor. Un connaisseur n’y apprendra sans doute pas grand chose de neuf, mais un lecteur curieux y trouvera matière à s’instruire et à en désirer plus.

James Ensor à Bruxelles, Vincent Delannoy, Samsa.

Le Mois belge 2021 Catégories Couleurs Livres (Art) et Editions du Sablon (Bruxelles)

Venus poetica / Brûler Brûler Brûler

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Venus poetica par Lombé

Ce livre est présenté comme un premier roman, mais il est inspiré de la propre vie de Lisette Lombé qui raconte sa vie sous le prisme de la féminité, du sexe, du racisme et de la création littéraire. Femme, noire, artiste slameuse notamment, le parcours est digne d’intérêt. Mais franchement, ce qui ressort du texte pour moi, ce sont ces expériences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, sans aucun complexe, il y en a à toutes les pages et pour tous les goûts (ok ok c’est un mauvais jeu de mots). J’assume totalement mon côté naïf et prude, et/ou que je n’ai rien compris au propos réel du livre mais franchement ça m’a saoulée : heureusement que le livre ne fait qu’une soixantaine de pages sinon je l’aurais abandonné. J’espérais que Lisette Lomé parlerait davantage de son travail d’artiste et de sa création littéraire, je suis restée sur ma faim et j’ai ouvert un de ses recueils de textes publiés par ailleurs.

Brûler brûler brûler par Lombé

Quatrième de couverture :

« Te faire douter.
Te faire avoir peur.
Te faire avoir honte
De ta couleur.
Qui oubliera ?
Qu’à un noir,
On disait tu… »

Antiracistes, féministes, politiques, les mots de Lisette Lombé font battre le pavé et le cœur. Le poing levé, à coups de mots et de collages, elle dénonce les injustices et poursuit le combat de ses aînées, d’Angela Davis à Toni Morrison.

Les textes de Lisette Lombé sont rudes, durs, ils claquent, ils dénoncent le sexisme, la violence faite aux femmes, le harcèlement, le racisme, les exclus de notre société, ils réclament le droit à la liberté, le droit de disposer de son corps, surtout quand on est une femme, un changement de politique. Tout ce qui brûle de l’intérieur (et de l’extérieur). L’écriture slamée rythme ces textes qui ressemblent souvent (du moins dans la mise en page)à des poèmes en prose. Mais avec la colère, ils sont aussi empreints de compassion : j’ai été frappée par un texte écrit en mémoire de la petite Mawda, enfant de migrants tuée par la police belge en 2018 et par le texte sur la mère d’une fille radicalisée et partie en Syrie.

Cela valait la peine de lire autre chose que Venus poetica (à mon humble avis).

« Le collage, c’est pour les jours où je peux entendre,
dans les transports en commun :
« Dans quel monde on vit, Madame ! »

Ces jours-là
,jours de énième scandale pédophile,
énième bavure policière,
énième féminicide,
énième incident mortel dans une usine,
ces jours-là,
lendemains d’élections, d’attentat, de cataclysme,
ces jours-là,
une lave noire et visqueuse déboule dans ma gorge
et carbonise toutes mes belles petites phrases humanistes
qui me sauvent tous les jours sauf ces jours-là.

Jours de paires de ciseaux, d’images en noir et blanc, de précision et de silence.
Une main qui tient une paire de ciseaux
ne peut rien faire d’autre que tenir une paire de ciseaux.

Soit tu découpes des corps dans le papier glacé,
soit tu t’enfonces la pointe de tes ciseaux dans l’œil.
Ces jours-là.

Mawda Shawri.
Tuée dans la nuit du 17 au 18 mai 2018.
Née le 14 avril 2016. »

« Mon fils est gay

Mon fils est gay.
Ce matin, il portait une raie de côté, un pull cintré, un jean serré.
Coquet, guindé, endimanché.
Imaginez sa toute dernière nouveauté, après le tatoo, le piercing dans le nez : une cravate pailletée.

Mon fils est gai.
Il aime les posters de pompiers, les sauces sucrées salées, son moniteur d’athlé.
La vie. La poésie.
De celle qui fait vibrer, de celle qui fait trembler nos arrière-cours d’humanité.
Et notre routine désaxée en une danse opiacée.
Et le Grevisse contorsionné en petits avions de papier.
La vie. La poésie.

Mon fils est gay.
Il a appris que, dès le collège et au lycée,
le meneurs d’ombres, les suiveurs nombres adorent
traquer le petit gibier.
Les roux qui puent, les pauvres qui schlinguent, les grosses qui suintent et les baltringues.
Les fiottes sucées, les folles tentées, les p’tits pédés coquets, guidés, endimanchés.
C’est le swing des charniers :
Etre tabassé, être humilié, être harcelé, sans se confier !
Jamais, jamais, jamais, jamais !
Etre tabassé, être humilié, être harcelé, sans balancer !
Jamais, jamais, jamais, jamais !

Mon fils est gay.
Et ce matin, exténué,
malgré, malgré, malgré, malgré,
il n’a plus pu y retourner.
Et ce matin, dans le grenier,
perdu, pendu,
mon fils portait une raie de côté, une veste cintrée, un jean serré.
Coquet, guindé, endimanché,
Imaginez sa toute dernière nouveauté, après le tatoo, le piercing dans le nez,
comme une ultime volonté :
une cravate pailletée.
Une cravate pailletée qui je crois bien m’appartenait.

Une cravate pailletée très bien nouée, trop bien serrée,
autour du cou, entortillée.
Une cravate pailletée,
de celle qui fait vibrer,
de celle qui fait trembler
nos arrière-cours d’humanité. »

Lisette LOMBE, Brûler Brûler Brûler, L’Iconoclaste, Collection L’Iconopop, 2020

Le Mois belge 2021 – catégorie L’Ane qui butine (poésie)

La mort à marée basse

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La Mort à marée basse

Quatrième de couverture :

Non loin de Bruges, sur l’immense plage qui sépare les stations balnéaires de Zeebrugge et de Blankenberge, un cadavre est découvert, enterré dans le sable. Seule sa tête dépasse, ou plutôt ce qui a échappé à la voracité des mouettes. Van In est chargé d’enquêter mais il doit le faire en coopération avec un inspecteur de la Police judiciaire. Et cela ne plaît pas vraiment à l’irascible commissaire. D’autant qu’il ne veut pas lâcher une autre enquête, pour viol, dont la victime est la fille d’un notable de la ville. Contrefaçon, corruption, chantage sexuel… les turpitudes de la Belgique n’ont pas de secret pour l’incorruptible flic de Bruges aux méthodes peu orthodoxes mais diablement efficaces.

C’est mon Pieter Aspe annuel, le septième depuis que le Mois belge existe. Dans cet opus, rien de nouveau sous le soleil (mon billet ne sera pas très long) : l’enquête que le commissaire Van In est obligé de mener en co-saisine avec un officier de la PJ (c’était la bonne vieille époque de la guerre des polices en Belgique) (c’est de l’ironie), l’enquête donc mène une fois de plus à une association de malfaiteurs qui sont des notables de la bonne ville de Bruges, Van In n’est pas avare de plaisanteries douteuses envers son adjoint l’inspecteur Versavel et la vie du couple qu’il forme avec Hannelore Maerten est toujours émaillée de disputes improbables et de réconciliations torrides sur l’oreiller.

Rien de nouveau, vraiment ? Eh bien si, quand même. Il faut avouer que la Duvel coule beaucoup moins à flots que dans les numéros précédents : la Faculté a fait un peu peur au commissaire en lui révélant l’état de son foie et ma foi, celui-ci tente de faire attention. De plus, si on savait déjà que Pieter Van In est un flic intègre avec des valeurs, on le découvre ici très impliqué dans la recherche du violeur de Miriam, la fille d’un huissier de justice, qui refuse de porter plainte sous la pression de son père. Et pourtant Van In ne lâchera pas l’affaire, poursuivi par un vieux souvenir insistant. Derrière l’ours mal léché se cache un homme sensible, mais de cela on ne doutait pas. Autre nouveauté, le commissaire doit se rendre à Rome pour des devoirs d’enquête et voilà que pendant son séjour, le pape Jean-Paul II passe l’arme à gauche… Enfin, encore une fois, l’intrigue se termine sur une question inquiétante concernant la famille Van In, je serai obligée de lire la suite…

Pour terminer, quelques petites perles d’observation façon Pieter Aspe :

« Les sourcil en accent circonflexe, Versavel guetta la réaction du taulier. Van In avait l’allure passe-partout, d’accord, mais dans la peau d’un rocker, il faisait à peu près autant illusion que la moumoute d’un sosie d’Elvis made in Las Vegas. » (p. 44)

« Van In tambourinait à la porte depuis dix bonnes minutes quand King Kong y pointa enfin sa mine de déterré, la braguette à mi-parcours et l’étiquette du T-shirt aux avant-postes. » (p. 48)

« Un détenu libéré de nuit, c’est aussi rare qu’un écrivain sincère quand il prétend se désintéresser du succès. » (p. 299)

Pieter ASPE, La mort à marée basse, traduit du néerlandais par Marie Belina-Podgaetsky et Emmanuèle Sandron, Le Livre de poche, 2012 (Albin Michel, 2010)

Le Mois belge 2021 – catégorie Noir Corbeau et ça se passe bien sûr à Bruges.

Une mort pas très catholique

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Une mort pas très catholique par Dumont

Quatrième de couverture :

Un cadavre sur un lit derrière une porte fermée à clé de l’intérieur : classique. Dans la ville universitaire de Louvain-la-Neuve : plutôt inédit !
S’il y a meurtre, qui aurait tué ? Voleur dérangé ou tueur missionné ? Étudiant shooté ou sugar baby affolée ? Arpentant la ville piétonne, un flic retraité et un inspecteur débutant unissent leurs forces pour secouer les apparences…

Nous sommes à Louvain-la-Neuve, le siège de l’UCL, Université catholique de Louvain, d’où la boutade du titre sans doute. C’est aussi la ville où se sont installés les éditions Quadrature et Patrick Dupuis, qui s’est associé avec Agnès Dumont, une Liégeoise, pour ce polar à quatre mains.

La découverte suspecte ? Un homme trouvé mort et bien rangé au dessus de sa couette, trop bien rangé pour être honnête. Cela met la puce à l’oreille de René Staquet, un flic retraité qui arrondit ses fins de mois en étant gardien d’immeuble, et du jeune agent chargé des constats, Paul Ben Mimoun. Les deux hommes vont bien s’entendre et contre l’avis du supérieur de Paul qui voudrait classer l’affaire, ils vont profiter du week-end prolongé du 21 juillet pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Ils vont vite se rendre compte que le défunt, Pio Alessandri, n’était pas un saint : accointances avec la contrefaçon, goût prononcé pour les très jeunes femmes, entre autres. L’enquête va mener Paul et René sur les traces de l’associé du mort, de sa veuve soulagée de ne plus subir les pressions de son ex-mari, du médecin de son immeuble, d’une étudiante en journalisme qui défend les étudiants sans-papiers et fait un master sur les réseaux de sugar babies. Autant de suspects potentiels, autant de pistes que les deux policiers devront dénouer grâce à leur savoir-faire mais surtout grâce à la bonne vieille intuition qui vient à bout des mystères les plus opaques.

Ce duo d’enquêteurs est bien sympathique et on se plaît à arpenter les rues et les quartiers de Louvain-la-Neuve en leur compagnie. D’ailleurs la ville, vidée de ses étudiants en ce mois de juillet mais pas morte du tout, est un élément essentiel de ce roman rythmé, on aurait envie d’y vivre et de profiter de ses rues piétonnes, de ses cafés sympas et de ses coins de verdure autour du lac. La narration à quatre mains est fluide (je serais curieuse des secrets de fabrication entre Agnès Dumont et Patrick Dupuis), le final mouvementé à souhait et le tout est pimenté par une petite touche d’humour bienvenue. Encore une bonne pioche de la série Noir Corbeau !

Je ne vous propose que des extraits qui parlent de la ville et de son environnement :

« Paul ne connaissait pas encore très bien cette ville. Ici, tout se louait, et de plus en plus cher. Louvain-la-Neuve était victime de son succès. Et dire qu’à sa création, on parlait d’un campus en plein champ auquel on prédisait un avenir sombre et une mort rapide.

-On a vraiment dit cela ?

-Oui,  et bien plus encore. Louvain-la-Neuve, ville sans cimetière parce que sans vieux ; Louvain-la-Neuve, cour de récréation pour étudiants bourrés ; ville sans âme. Que sais-je encore… Ah oui, ville condamnée à terme parce que les piétons y sont prioritaire et les voitures reléguées au sous-sol, du moins dans le centre. » (p. 25)

« Le soleil qui inondait la cuisine, combiné à l’odeur du café en train de passer, lui remonta le moral. Après tout, il aimait conduire et le temps était beau. Il ne prendrait pas l’autoroute et accomplirait la trentaine de kilomètres qui le séparaient de la ville universitaire en musardant sur de petites routes de campagne. Une occasion qu’il saisissait de temps en temps, et qui lui faisait découvrir des coins charmants à deux pas de chez lui : lourdes fermes en carré typiques des paysages brabançons, placettes de village, paysages vallonnés, prairies grasses et champs de betteraves s’étendant à l’infini. Il ne fallait pas nécessairement aller au bout du monde pour l’admirer. » (p. 86)

« Paul n’aurait pas dû le lancer sur cette voie. Quand il s’agissait de défendre sa ville, Roger était intarissable. Il évoqua la circulation automobile en sous-sol dans le centre, les nombreuses voies piétonnes, la nature présente partout pour peu qu’on se donne la peine de s’aventurer dans les quartiers… » (p. 92)

Agnès DUMONT et Patrick DUPUIS, Une mort pas très catholique, Weyrich, Collection Noir Corbeau, 2020

Le Mois belge 2021 – catégories Noir Corbeau et Impressions nouvelles

Petit Bac 2021 – Adjectif

Les notes du jeudi : Du Belge de tout un peu (3) Girls in Hawaii

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Aujourd’hui je vous propose d’écouter le groupe pop Girls in Hawaii (qui n’est composé que de garçons) : quelques clips que je trouve beaux, mystérieux ou émouvants et si vous le voulez, sans trop vouloir vous faire souffrir de manque, j’ai mis à la fin du billet un concert du groupe à l’Ancienne Belgique, en espérant que la vie culturelle va enfin pouvoir reprendre et être entendue de nos autorités qui ne savent plus (ou carrément pas) ce que le mot culture veut dire.

Le Mois belge 2021 – catégorie Editions du Basson

Le Carré des Allemands – Journal d’un autre

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Couv CAD

Quatrième de couverture :

C’est un portrait double que dresse en cinq brefs carnets celui qui dit « je » dans cet étrange et envoûtant roman. Le fils parle de son père : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? – Il s’est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça. » Et à travers le père, le fils parle aussi de lui : « Tous les moi que je suis, enchâssés l’un dans l’autre depuis le tout premier. » Au fil de phrases courtes saisies entre des silences, s’écrit l’histoire d’un homme, ni pire ni meilleur que tant d’autres, happé par l’Histoire, entraîné à tuer sans même savoir s’il a vraiment choisi. Ce « Journal d’un autre » pourrait bien être le « Journal de tous les autres » et ce n’est pas la moindre prouesse de ce livre dense et poignant.

Dans ce court roman, on sent le poids du secret (mal gardé) qui a pesé et pèse sur le narrateur : le père s’est engagé dans la Légion Charlemagne (des soldats français qui ont collaboré avec les nazis dans la campagne contre l’URSS). Après la guerre, ce père a sans cesse fui sa famille, ses enfants, incapable sans doute de se fixer et d’assumer cet engagement.

Evidemment ce genre de secret ronge les descendants : le narrateur se demande dans quelle mesure il porte les mêmes dispositions à la violence que son père, il peine lui aussi à s’attacher, à se faire des amis et finit par habiter dans un entresol typique des maisons bourgeoises, un entresol où il peut en réalité se cacher de l’extérieur. Il a pour seule compagnie un chat errant et une femme, la seule qu’il puisse considérer comme son amie et à qui il n’a jamais révélé complètement son histoire familiale.

Le roman, composé de cinq carnets, joue sur l’ellipse et la métaphore. Tout comme le fils a dû deviner le secret du père, le lecteur comprend aussi entre les lignes, la réalité de l’engagement dans la Légion Charlemagne et des exactions commises par celle-ci à la suite des nazis n’est dévoilée que dans le quatrième carnet. C’est un poids tellement lourd à porter que les émotions sont tenues à distance, ce qui fait que sans doute, malgré le désir que j’avais de lire ce livre et malgré l’originalité du style, il sera peut-être vite oublié, malheureusement.

« La faute du père, tu sais, tu sais, ça écrase le fils. Le fils reprend la faute et la fuite du père. C’est un fardeau commun, pas tout à fait secret, un fardeau de famille. Un fardeau comme un autre. Tu devais te cacher, nous devons nous cacher. Personne ne doit te voir. Personne ne nous verra. Nous voir, c’est voir la faute. Un père est quelquefois un Cain sans Abel. » (p. 63)

« Il est tout seul. Je suis tout seul. Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire « il » mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis « il ». Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père. » (p. 82)

« Je vis désormais en reclus. Dans ce qui me sert de chambre, la plupart du temps. J’ai installé mon lit et ma bibliothèque dans la cuisine-cave. C’est une spécialité architecturale d’ici dans laquelle je me retrouve très bien. Ni cuisine, ni cave, elle est à l’image de cette ville, de ce petit pays ni chaud ni froid, ni bon ni mauvais, en tout cas pas plus que les autres. Vivre sous ses nuages est mon héritage maternel. Pays paisible, pays pour rire, disent ceux d’ailleurs, mais c’est sans doute qu’ils sont jaloux. Pays où la bien-pensance fait d’une certaine qualité de silence, d’un certain genre de mutisme, un devoir. Pays où les peintres font les ombres avec du brun et du noir tant qu’ils n’ont pas vu la Méditerranée. Neutre, oui. Qu’importe ici ou là, nous sommes « enfermés sur la terre » quel que soit le pays. Pas tout à fait vrai, pas tout à fait souterrain, mon sous-sol est à son image. » (p. 85)

Jacques RICHARD, Le Carré des Allemands, éditions de la Différence, 2016

Comme les éditions de la Différence ont disparu, ce roman a été réédité par Onlit en 2017.

Le Mois belge 2021 – catégorie Esperluète (histoire de famille)

Petit Bac 2021 – Etre humain 2