Les grandes marées

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Quatrième de couverture :

Seul sur une île au milieu du Saint-Laurent, un traducteur de bandes dessinées voit son havre de paix envahi par des individus loufoques et une jeune femme belle, mystérieuse et indépendante avec laquelle il se lie d’amitié. C’en est fini de sa solitude créatrice.
Déjà reconnu comme un classique de la littérature québécoise, ce livre dit avec force et dans une langue somptueuse que le paradis sur terre ne dure jamais longtemps.

Ce roman est plutôt une fable moderne aux caractères bien typés (et si elle date de 1995, son acuité est particulièrement percutante aujourd’hui). Le traducteur Teddy est un caractère original par son goût de la solitude au milieu d’un open-space. Son nouveau patron, qui veut rendre les gens heureux, l’envoie travailler sur une île déserte dont il sera aussi le gardien au milieu des oiseaux sauvages. Sur l’île Madame, il traduit minutieusement ses bandes dessinées, jouant avec les mots dans les dictionnaires, prenant le temps de choisir les plus justes. Les promenades, le tennis complètent cette vie simple. Le patron n’a sans doute pas la même conception du bonheur et amène une jeune femme sur l’île. Marie aime les livres, les mots et respecte le mode de vie de Teddy. C’est une sorte de paradis originel ; j’ai un peu pensé à Adam et Eve, je l’avoue, et le serpent, celui qui dans la Genèse divise et veut gommer les différences essentielles aux relations humaines, consiste sans doute ici à l’arrivée d’une série de personnages, certes tous très originaux (pas piqués des vers non plus…) mais qui vont définitivement casser la solitude bienheureuse de Teddy et Marie.

Sous des dehors simples et non dénués d’humour, Jacques Poulin touche à toute une série de thèmes qui parlent de et à notre époque : la solitude, le respect, la différence, la création, la lecture, entre autres, des valeurs qui sont bien souvent mises à mal dans notre monde. On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux, ce bonheur est fragile comme un banc de sable qui accueille des oies sauvages en migration. Ce n’est pas mon roman préféré de l’auteur parce qu’il y manque un peu d’émotion à mon goût mais il est marquant, notamment par sa fin très cruelle et sans illusions.

 » Teddy partageait son temps entre la traduction, la surveillance de l’île et diverses occupations comme l’entretien des bâtiments et la réfection du court de tennis. La priorité allait évidemment à la traduction, sa tâche principale, qu’il accomplissait suivant un plan de travail très précis.
Or, certains jours, les mots ne lui venaient pas… Il ne les attendait plus, il se préparait à dormir et c’est alors qu’ils arrivaient, comme des invités qui ont oublié l’heure; ils le tenaient éveillé une bonne partie de la nuit.
Les mots tourbillonnaient dans sa tête. »

« Il y en a qui m’appellent ‘‘le poète de la Finance’’. Ça ne m’insulte pas du tout parce qu’ils ont compris que, maintenant que je suis riche, j’essaye de réaliser un vieux rêve. Je vous en ai déjà parlé la première fois qu’on s’est vus. Mon rêve, c’est de rendre les gens heureux. C’est pour ça que vous êtes ici, dans l’île. Et c’est pour ça que j’ai amené Marie. Evidemment, je ne me prends pas pour Dieu le Père et je ne me suis pas dit : ‘‘Il n’est pas bon que l’homme soit seul’’ ou quelque chose du genre, mais j’ai pensé que vous auriez plus de chances d’être heureux à deux. »

Jacques POULIN, Les grandes marées, Babel, 1995 (Leméac, 1978)

Rendez-vous classique aujourd’hui au Québec – Ysallysun a lu même roman.

 

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Me voici…

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Me voici

voyageur obstiné

ne trouvant le repos qu’en présence du péril

disposé entre les pierres chutées par milliards

dans la toundra

Me voici

saltimbanque obligé

dans la splendeur juteuse des camarines

attentif aux simulies en quête de sang

de cou et d’oreilles

amoureux d’une perdrix aux yeux noirs

de chaque truite qui cherche à mordre mon canot

Me voici

coureur de froid et de nord

avec une histoire de parlures métissées

histoire cassée de bois et de portageurs

cherchant les paroles qui jouent avec le vent

Dans une tente ronde

je rêve de la meilleure métisserie qui soit

mangeant du lagopède

cuit par une grand-mère ridée sur un feu d’amour

Me voici

dans ma langue à venir

univers d’épinettes serrées

Enlacé aux écorces

j’attends le meilleur pour courir chanter frémir

voler dans de grands canots rouges

vers les plus divins enchantements

Jean DESY, Chez les ours, Mémoire d’encrier, 2012

Les notes du jeudi : La Grande Guerre (2) Maurice Ravel

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Maurice Ravel était trop petit et chétif pour faire son service militaire, il avait été réformé bien avant 1914. Mais il voulait faire la guerre et devint ambulancier du côté de Bar-le-Duc et de Verdun. Victime de dysenterie puis d’une péritonite, il sera opéré en octobre 1916 et démobilisé en mars 1917. Entre temps il a appris le décès de sa mère, qui le marquera durablement.

De 1914 à 1917, il a composé Le Tombeau de Couperin, une oeuvre qui peut être jouée au piano ou à l’orchestre. Un Prélude précède quatre danses (Fugue, Forlane, Rigaudon, Menuet) et une Toccata, dans l’esprit des danses françaises du 18è siècle, mais surtout chaque partie est un hommage à un soldat français ami du compositeur tombé pendant la guerre.

Au piano par Samson François

A l’orchestre avec l’Orchestre symphonique de Francfort dirigé par Jaime Martin

Le coureur de froid

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Présentation de l’éditeur :

Médecin venu du Sud, Julien soigne les gens du Nord avec compassion, « à l’ancienne », en ayant autant à cœur la personne que le traitement de la maladie qui l’affecte. Mais il lui manque quelque chose, dans ce Nord : sa fille, restée au Sud. Sur un coup de tête, il entreprend d’aller la retrouver en motoneige, de traverser l’implacable désert blanc, qui, soudain, brise l’élan de son rêve fou. Incapable de poursuivre son voyage à cause d’un bris mécanique, il apprend à survivre seul dans ce froid immense, mais à quel prix ? Se nourrir, se réchauffer, croire en soi afin que l’impossible printemps arrive et permette de terminer son périple.

Peut-être aussi que, pour survivre à un tel froid, il faut la chaleur d’une certaine foi. Et la présence d’un certain renard, qui ressemble à s’y méprendre à celui d’un certain Petit Prince…

C’est l’histoire d’un honnête homme qui a déjà trouvé des réponses à une part de son « mal être » (il quitte régulièrement le Sud du pays pour aller pratiquer la médecine dans le Nord, de manière plus humaine, en communion aussi avec la nature) mais qui n’a pas encore trouvé l’équilibre qui comblera ses béances. Ecartelé entre ce Nord où une compagne aimante lui demande un enfant et ce Sud où vit sa petite fille Marie, qu’il veut rejoindre sur un coup de t^te, il se retrouve suite à un accident plongé dans l’entre-deux, perdu dans une étendue glacée immense. Confronté à ses limites, il réussit à tenir pendant deux mois en chassant, en trouvant une cabane pour s’abriter, et aussi avec l’aide mystérieuse d’un renard presque apprivoisé qu’il surnommera Alex. A ce moment-là, sa communion forcée mais toujours poétique avec la nature tient d’une spiritualité bien nécessaire pour survivre.

Quand il décide de repartir, avec un traîneau qu’il a bricolé lui-même, le renard semble le conduire vers une autre cabane (plus proche de la « civilisation ») où vit un homme seul. Et c’est cette rencontre qui donnera à Julien la clé de cet équilibre dont il a soif depuis si longtemps.

Bon, il me faut avouer que j’ai trouvé le personnage un peu exalté et certaines coïncidences un peu téléphonées mais ce lien à la fois poétique et sauvage à la nature (Jean Désy est médecin et écrivain, poète aussi), cette quête de sens qui trouve sa réponse à la fin sont particulièrement touchants, interpellants. C’est la juste place de la mort dans la vie qui ouvre le sens à Julien. Je relirai la poésie de Jean Désy pour y puiser là aussi de la nourriture spirituelle.

« Quand je me laisse emporter par le tourbillon de la vie humaine, je me sens exactement comme ce grand brûlé. Je n’ai plus d’âme ; je cours après mes jouissances dans des centres commerciaux et après mon repos dans des vidéos. Il suffit que certains patients passent tout près de leur mort et que je me sente responsable de leur mort pour que, chaque fois, j’aie envie de me rapetisser, de me sauver, de me libérer de ce poids de souffrance qui m’écrase le coeur et la tête jusqu’à la nausée. » (p. 22-23)

« Pour rendre visible la splendeur des lacs enneigés et empêcher qu’il soit totalement absurde de s’y perdre les jours de grands froids, il faut la parole et ses lumières, plus un peu de pain à portée de la main. Et la prière. » (p. 47)

« Alex à mes côtés, sous l’appentis, accroupi devant un feu de petite joie fait de branches d’épinette, j’ai senti que ce n’était plus la conviction de ma survivance qui me dirigeait, mais ma fille à aimer, tout comme j’aimais le monde inuit. L’idée ne suffit pas pour survivre ; il faut la foi, irrationnelle foi en la folie amoureuse qui mène toute vie. » (p. 73)

Jean DESY, Le coureur de froid, Bibliothèque québécoise, 2018 (Les Editions XYZ, 2001)

La Bibliothèque québécoise fête ses 30 ans cette année.

In Flanders fields

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In Flanders fields the poppies blow

Between the crosses, row on row,

That mark our place; and in the sky

The larks, still bravely singing, fly

Scarce heard amid the guns below.

 

We are the Dead. Short days ago

We lived, felt dawn, saw sunset glow,

Loved, and were loved, and now we lie

In Flanders fields.

 

Take up our quarrel with the foe:

To you from failing hands we throw

The torch; be yours to hold it high.

If ye break faith with us who die

We shall not sleep, though poppies grow

In Flanders fields.

 

Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l’autre,
Marquent notre place ; et dans le ciel,
Les alouettes, chantant valeureusement encore, sillonnent,
À peine audibles parmi les canons qui tonnent.

Nous, les morts, il y a quelques jours encore,
Nous vivions, goûtions l’aurore, contemplions les couchers de soleil,
Nous aimions et étions aimés ; aujourd’hui, nous voici gisant
Dans les champs de Flandre.

Reprenez notre combat contre l’ennemi :
À vous, de nos mains tremblantes, nous tendons
le flambeau ; faites-le vôtre et portez-le bien haut.
Si vous nous laissez tomber, nous qui mourons,
Nous ne trouverons pas le repos, bien que les coquelicots fleurissent
Dans les champs de Flandre.

 

In Flanders Fields est un poème de John McCrae, médecin militaire et poète canadien.

Il l’écrivit au début du mois de mai 1915, alors qu’il se trouvait à son poste de secours à Essex Farm, à 2 km au nord du centre d’Ypres. Les coquelicots ont repoussé très vite sur les champs dévastés de Flandre et cette fleur est devenue l’emblème de cette première guerre mondiale. Bien sûr la dernière strophe contraste avec la leçon pacifiste – ô combien légitime – que nous retenons de la guerre aujourd’hui. Mais c’est un poème emblématique quand même, il a donné son nom au magnifique musée consacré à cette guerre en Belgique, à Ypres.

John McCrae mourut le 28 janvier 1918, alors qu’il dirigeait le No 3 Canadien General Hospital à Boulogne. Il est enterré au cimetière de Wimereux (Pas-de-Calais, France).

Je publie ce poème ce 11 novembre 2018 à 11 heures. Il y a exactement cent ans, les cloches de l’Armistice sonnaient à toute volée sur le front occidental.

La Bataille d’Occident

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Quatrième de couverture :

De l’ambition d’un stratège allemand à l’assassinat d’un archiduc, du Chemin des Dames à la bataille de la Somme, du gaz moutarde aux camps de prisonniers, La Bataille d’Occident alterne portraits intimes et scènes épiques ou émouvantes pour offrir un récit très personnel de la Grande Guerre irrigué d’une érudition et d’une ironie constantes.

Revisitant de manière polémique le premier conflit mondial, cet « Art de la guerre » met en parallèle les stratégies militaires et leurs conséquences désastreuses à travers quelques journées décisives. Le gâchis est sans précédent, la chair à canon n’aura servi que les intérêts financiers et politiques de décideurs sans scrupules : l’Occident est bel et bien entré dans la modernité.

Pour évoquer la mémoire de la fin de la guerre de 14-18, j’ai sorti ce récit de ma PAL. Eric Vuillard l’appelle « la Bataille d’occident » non seulement parce qu’il parle surtout de la guerre sur le front occidental mais aussi parce que ce conflit a cristallisé des éléments constitutifs des divers pays engagés et qu’il a aussi créé l’Occident moderne.

Eric Vuillard prend son temps pour raconter les événements qui ont amené aux divers ultimatums posés entre la fin juillet et le tout début d’août 14. Et pourtant personne ne veut la guerre, ni les soldats « de base » ni leurs chefs. Mais des experts en art militaire qui ont passé leur vie à élaborer des plans, des stratégies, finissent par imposer leur vision et entraînent des peuples dans un conflit sans fin : c’est le cas du fameux plan Schliffen (et là, chapeau, monsieur Vuillard, j’ai tout compris à la stratégie et ça n’est pas barbant du tout !)

Mais l’auteur ne s’arrête pas là : il fait comprendre aussi – si besoin en était – que la barbarie n’est pas d’un seul côté et que les cruautés les plus raffinées (ou plutôt les plus grossières) de la première guerre mondiale se reproduiraient bien sûr à plus grande échelle en 39-45 mais elles avaient déjà été testées parfois dans des guerres précédentes. Exemple sinistre : les squelettes ambulants qui sont sortis des camps de concentration nazis se voyaient déjà dans les camps de prisonniers, femmes et enfants y compris, faits par les Anglais lors de la guerre des Boers.

Le livre est court, 180 pages seulement, suffisantes pour nous faire percevoir à la fois la dérision et le poids de cette guerre en termes de bilan humain et moral. L’ironie d’Eric Vuillard est mordante, bien servie par son style vif (j’ai trouvé celui-ci plus sobre que dans 14 juillet, livre plus récent, et ma foi, plus lisible). J’ai beaucoup aimé retrouver ainsi ce conteur hors pair.

« Ce fut un carnage. La conscription est le nom de ce déchaînement, de cette terrible générosité de corps, où la jeunesse est envoyée mourir au milieu des champs de betteraves sucrières. »

« Il faut que les sociétés humaines s’affrontent dans le grand paradoxe de leur souffle et de leur déclin. Il faut qu’elles se fracturent et s’ouvrent à la vérité de leur nature contradictoire. Car elles sont vivantes et pour cette raison cherchent à vaincre en elles leur propre ennemi et à atteindre hors d’elles leur propre centre qui sont les points décisifs de leur haine ou de leur amour. Sans cesse, l’Occident aura découvert en lui un abîme nouveau. Toute la science du monde et tous les plaisirs ne le consoleront pas. »

Eric VUILLARD, La Bataille d’Occident, Babel, 2014 (Actes Sud, 2012)

Si je mourais là-bas…

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Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

 

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier

 

Souvenir oublié vivant de toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

 

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

 

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur –

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

 

O mon unique amour et ma grande folie

 

30 janvier 1915, Nîmes

La nuit descend

On y pressent

Un long un long destin de sang

 

Giullaume APOLLINAIRE, Poèmes à Lou, Poésie/Gallimard, 2018 (1è édition 1969)

 

Il y a cent ans, le 9 novembre 1918,  mourait Guillaume Apollinaire, des suites de la grippe espagnole.

        

Les notes du jeudi : La Grande Guerre (1) Claude Debussy

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Quelques oeuvres de compositeurs, notamment français, évoquent la première guerre mondiale.

De Claude Debussy, voici deux pièces composées en 1914 et en 1915 : la Berceuse héroïque, pour piano ou pour orchestre, écrite en 1914 à la demande du romancier anglais Hall Caine pour rendre hommage au roi des Belges Albert Ier (le Roi-Chevalier, héros de la guerre en Belgique) et à ses soldats – la Brabançonne, l’hymne national belge, y est citéé ; Page d’album a été composé pour l’oeuvre du Vêtement du blessé en 1915.

Je suis un écrivain japonais

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Quatrième de couverture :

C’est l’histoire d’un homme qui ne fait rien, ou presque. Il prend des bains. Relit le poète japonais Bashô. Écrit à peine. Fait l’amour avec Midori. Apprend qu’il est célèbre à Tokyo. Célèbre à Tokyo ? Un jour, dans une interview, il a annoncé que son prochain livre s’intitulerait Je suis un écrivain japonais. Et tout s’est emballé. L’histoire dérape. La police arrive.

Je n’ai lu qu’un soixantaine de pages de ce roman, avant de me décider à l’abandonner… Ma première rencontre avec Dany Laferrière est ratée et je le regrette car entendre l’auteur au tout récent Festival America avait été vraiment agréable et plein d’humour, ce qui ne gâche rien.

Dans ce roman, un écrivain a sorti à son éditeur impatient la première idée de titre de roman qui lui passait par la tête : « Je suis un écrivain japonais ». Du coup il achète un livre sur Bashô, il se met à repérer dans Montréal tout ce qui a trait au Japon et laisse dériver ses pensées et ses actes en fonction de toutes ces « rencontres » de hasard. Ca manquait donc sérieusement de fil conducteur à mon goût, j’espérais – au vu de la quatrième de couverture – plus de pages et d’infos sur Bashô. Sans doute avais-je besoin de m’attacher à une histoire ou à un personnage plus consistants ? Sans doute n’avais-je pas au bon moment la légèreté d’esprit nécessaire pour suivre Dany Laferrière dans les méandres de son imagination ? Sans doute aussi ce livre a-t-il souffert de la comparaison inconsciente avec les précédents romans d’octobre, qui étaient vraiment très marquants. Peut-être aussi n’était-ce pas le bon titre pour découvrir l’auteur ?

Je suis désolée si je choque les fans de Dany Laferrière. Je ne renonce pas : sur les conseils de libraires, j’ai aussi acheté L’odeur du café (chez Zulma) qui évoque ses souvenirs d’enfance et que je compte lire avec un autre roman d’Haïti, sans doute au mois de mars prochain, mois de la francophonie. Et qui sait ? peut-être reprendrai-je celui-ci un jour !

Dany LAFERRIERE, Je suis un écrivain japonais, Le Livre de poche, 2016 (Grasset, 2008)

LC Dany Laferrière aujourd’hui

Un billet de Nadège : Ici, ailleurs

Nous survivrons en échangeant nos mensonges comme les enfants échangent leurs jouets. Dans ce village qui ne nous ressemble pas nous apprendrons à inventer les vérités qui nous feront le plus de bien. Je sais maintenant que nous ne pourrons jamais oublier le passé, mais c’est ce que nous essaierons de faire malgré tout. Oublier le passé et nous aimer aujourd’hui. Isolés loin d’ailleurs, nous masquerons nos cicatrices à coups de fausses espérances.

Jeudi, j’ai profité du congé de Toussaint pour lire mon premier roman québécois du mois. Un roman que je n’imaginais pas autant de circonstances.

Le récit commence par l’arrivée d’un jeune couple dans la maison qu’il vient d’acheter. Marie et Simon (dont les voix alternent tout au long du roman) sont deux citadins qui ont démissionné et vendu leurs biens pour s’installer dans un village où ils ne connaissent rien ni personne. Très vite, on sent que cette décision est la conséquence d’un événement douloureux qu’ils subissent encore, malgré leur volonté de le surmonter. Au départ, on pense à une musicienne privée de la grâce de jouer de son instrument : lors de l’emménagement, Marie sort de son étui son violoncelle, mais se retrouve incapable d’en jouer. Et on sent que ce n’est pas la première fois que ce geste est tenté en vain. Peu à peu, on comprend que la souffrance dont il est question est bien plus profonde et indicible, et qu’elle touche dans leur chair les deux protagonistes. Et on comprend que s’ils ont tout quitté, c’est réellement pour tenter de construire une nouvelle vie, dans tous les sens du terme.

Autour de Marie et Simon gravitent les rares survivants d’un village qui se meurt. Ces personnages sont tout aussi mystérieux que les deux protagonistes et leur attitude envers les nouveaux arrivants est plutôt ambivalente. Marie et Simon sont à la fois accueillis – Fisher le garagiste leur propose ses services pour de petites réparations, Madeleine la serveuse du bar est souriante et bavarde, etc. – et rejetés : on n’aime pas trop les étrangers et il n’est pas question de les instruire des secrets du village ou de nouer quelque lien que ce soit avec eux. Si ce n’est les Lavoie, les autres étrangers au village qui y possèdent une résidence secondaire ; les Lavoie : une famille pseudo-parfaite, dont Anne(-Bénédicte), la maman, frise l’hystérie en applaudissant tout avec un enthousiasme plutôt débordant et se réjouit de ces nouveaux voisins.

Et puis, il y a l’antenne. Installée quelques années plus tôt dans le village, elle semble cristalliser – à l’instar du « vieux », feu propriétaire de la maison de Marie et Simon – tous les non-dits, les colères, les rancunes et les souffrances profondes des villageois.

Un récit mystérieux qui égrène les indices comme les cailloux du petit Poucet jusqu’à un final fort et surprenant.

Ici, ailleurs, Matthieu Simard, Alto