Les enquêtes d’Enola Holmes – L’affaire Lady Alistair

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Présentation de l’éditeur :

Londres, 1889. Enola Holmes, sœur du célèbre Sherlock, ayant échappé à la vigilance de ses frères, a ouvert sous une fausse identité un cabinet de « Spécialiste en recherches, toutes disparitions ». Son premier client : le Dr. Watson en personne !… qui cherche précisément à retrouver la piste d’Enola, qu’il ne reconnaît pas . Si Enola ne peut aider Watson, elle s’intéresse en revanche à un autre cas qu’il lui mentionne : la disparition de la jeune fille d’un baronnet, Lady Cecily Alistair, une adolescente loin d’être bien comme il faut…

Ah qu’elle est attachante, cette jeune Enola Holmes et qu’elle est astucieuse dans son désir ‘être indépendante. A quatorze ans et demi, elle s’est installée, sous le nom d’Ivy Meshle, comme secrétaire du pseudo Dr Ragostin « Enquêtes en tous genres – Toutes disparitions », et elle a le génie du déguisement pour sortir incognito dans les rues de Londres, que ce soit pour aider (un tant soit peu) les miséreux de l’East End ou pour glaner des informations sur Lady Cecily Alistair, portée disparue depuis plusieurs jours. Et devinez qui lui a apporté cette affaire sur un plateau ? Le Dr Watson en personne, soucieux, lui, de retrouver la jeune Enola Holmes, afin de rasséréner son ami Sherlock Holmes (lequel, trop conscient de son immense intelligence, a dédaigneusement rejeté les parents de Lady Cecily, au motif que cette disparition était trop banale pour lui…)

Enola-Ivy-La soeur des rues va risquer gros et se triturer les méninges pour savoir ce qui est arrivé à la jeune lady (fugue ? enlèvement ?), elle va découvrir les anarchistes et les hypnotiseurs de l’époque, elle va devoir aussi échapper à la vigilance de Sherlock, qui semble avoir percé un de ses secrets. Et cette partie de l’affaire est délicate pour Enola qui porte mieux que jamais son prénom (rappelez-vous, à l’envers, Enola se lit « alone », « seule ») : malgré son immense débrouillardise et son dégoût d’une vie féminine bien rangée, elle aimerait tant pouvoir se confier à une amie, au moins parler à sa mère évaporée dans la nature ou cultiver l’amour et l’admiration qu’elle porte à son cher frère aîné. Mais l’indépendance est décidément plus forte que tout et j’ai hâte de découvrir comment la jeune demoiselle Holmes va résoudre ses aspirations un peu contradictoires. C’est cela qui la rend si touchante.

« En la dessinant, je me mettais mieux en tête qui je devais être à présent.
Quand le besoin de croquer quelqu’un à grands coups de crayons me prenait, c’était comme une démangeaison. J’aurais pu dessiner Ivy Meshle, si je l’avais voulu ; ou ma mère, ou Sherlock, ou Mycroft. Et ces portraits, indulgents u féroces, étaient toujours assez ressemblants, n’en déplaise à ma modestie. Une seule personne m’échappait vraiment : Enola Holmes. Je ne parvenais pas à me camper moi-même sur le papier. Bizarre. Ou peut-être pas. »

« C’était bien moins le froid qui me faisait frémir que le sentiment d’être prise au piège, prise entre deux feux. à cause de mon aîné Sherlock.
Il faut savoir que cet aîné-là, je l’adorais comme un dieu. Sherlock était mon héros. Mon grand rival. Je n’étais pas loin de l’aduler. Mais s’il parvenait à me retrouver, c’en était fait de ma liberté. Adieu, mon indépendance ! »

Nancy SPRINGER, Les enquêtes d’Enola Holmes, tome 2 – L’affaire Lady Alistair, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose Marie Vassallo, Nathan poche, 2010 (et Nathan, 2007)

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Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (5) Robert Schumann

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Le Concours s’est terminé dans la nuit de samedi à dimanche (premier prix à un Français, Victor Julien-Laferrière) mais la clôture officielle n’aura lieu qu’avec le concert des (premiers) lauréats le 15 juin et ceux-ci se produiront encore en Belgique jusqu’à l’automne. Et comme il y a plein de magnifiques concertos pour violoncelle, je reste avec cet instrument jusqu’à la fin du mois. Je vous propose aujourd’hui le Concerto (un peu torturé) de Schumann, interprété par Mischa Maisky (membre du jury de cette première session de violoncelle qui a remporté beaucoup de succès). Le Wiener Philharmoniker est dirigé par Leonard Bernstein. (Pour ceux qui l’apprécient, il y a sur youtube une version par Jacqueline du Pré, mais je vais essayer de diversifier les interprètes…)

Le bois du rossignol

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Quatrième de couverture :

Charmante écervelée, Viola Wither se retrouve veuve à vingt et un ans. Frivole et sans le sou, elle n’a qu’une porte de sortie : quitter Londres et emménager chez sa belle-famille. Entre ennui mortel et hystérie, la vie à la campagne est tristement cocasse. Jusqu’au jour où elle s’éprend du plus beau parti de la région, promis à une autre. Et qu’elle flirte avec lui…

Une comédie pétillante et poivrée, dans la lignée d’une Jane Austen qui aurait revisité Cendrillon.

Comme le dit le commentaire de cette quatrième de couverture, oui, nous pouvons penser à Jane Austen en lisant ce roman  mais on peut aussi penser (un tant soit peu) à Downton Abbey : nous sommes à Sible Pelden, un petit village de l’Essex, et la jeune Viola, sans aucune ressource après le décès de son père et de son mari, vient se réfugier chez ses beaux-parents, Mr et Mrs Wither. Ils vivent aux Aigles avec leurs filles, Madge et Tina, deux vieilles filles qui subissent le mode de vie terne et radin de leur père. De l’autre côté du bois vivent les Spring, la mère, le fils, sa cousine orpheline et son amie d’enfance que tout le pousse à épouser. Ils sont riches, entreprenants, ils vivent dans le luxe et les plaisirs (le travail aussi pour Victor), sauf pour la cousine, intellectuelle incomprise qui n’attend que sa majorité pour décamper. Entre les deux, il y a les domestiques, notamment Saxon, le chauffeur de Mr Wither (quand je vous disais qu’il y avait un peu de Downton Abbey). 

Différences de classes sociales, rêves et désillusions, transgressions, veuves joyeuses (ou pas), couples rassis, ragots de village, tout y est, y compris le final conte de fées pour un des couples. Ce roman parle des femmes et de l’amour, de toutes les aspirations en ce domaine au cours des années 30 (le roman a été publié en 1938) : vendeuses, midinettes, intellectuelles en mal de reconnaissance, servantes, ladies campagnardes, fortunées étourdies de plaisirs frivoles, Stella Gibbons nous en présente une belle brochette, non sans une pointe de causticité parfois. Amour amitié, amour coup de foudre, amour envers un animal de compagnie, amour languissant, amour constant, là aussi la palette est variée. Les hommes doivent soutenir ces dames, leur apporter le confort matériel, la sécurité, les plaisirs qu’elles attendent de la vie, tout en les laissant combler des aspirations qui ne portent pas encore le nom de féminisme, loin de là. Finalement, femmes et amour se conjuguent avec argent, et je me demande si la romancière n’a pas voulu créer un livre autour de ce moteur fondamental des relations sociales.

Stella Gibbons peint ces différents tableaux dans un récit construit, où les détails apparemment sans importance auront des conséquences, prévisibles ou inattendues. Elle émaille son texte de réflexions sur la vanité de certains comportements frivoles, alors que l’époque des années 30 est troublée, mais il n’y a aucune allusion vraiment historique.

Je découvrais l’auteur avec ce titre. En fait, la lecture n’a pas été désagréable, je suis allée au bout des 500 pages sans déplaisir (malgré quelques longueurs) mais…  il m’a manqué un petit quelque chose, je ne sais trop quoi, pour être vraiment emportée. Ca ne m’empêchera pas de tenter un autre titre comme Westwood ou Le Célibataire.

« Tina s’avança vers la fenêtre et regarda un instant les nuages éclatants de blancheur derrière les branches vert sombre de l’araucaria. Le monde lui paraissait si jeune, ce matin, que sa propre peau lui semblait soudain flétrie. Elle avait conscience de chacune des rides de son visage, malgré les crèmes et les massages, du durcissement de ses os. Et sur cette terre baignée d’une jeune lumière, toutes ses pensées, toutes ses aspirations étaient tendues vers l’amour. »

« Ce mot  [affectation] avait un sens spécial pour elle, assez vaste pour englober tout comportement différent du sien. Il était donc affecté d’aimer la lecture, de ne pas souffrir de la solitude, de faire du sport en professionnel ou de s’habiller en suivant trop strictement la mode. Rechercher avec constance des plaisirs conventionnels, brefs et coûteux, telle était aux yeux de Phyllis la façon idéale de mener sa vie. »

« Tina avait entretenu son intelligence en lisant des livres indigestes, qui n’étaient pas toujours pleins de sagesse mais du moins ne ressemblaient pas à ces liqueurs douceâtres, à ces meringues intellectuelles que sont les romans. »

« Aux Aigles, la famille s’était rassemblée au salon en cette heure morne où le thé est passé depuis longtemps sans que le dîner soit encore en vue. C’était une scène tranquille, qui aurait irrité un communiste. Cinq membres improductifs de la bourgeoisie étaient assis dans une pièce immense, où ils respiraient davantage d’air, se chauffaient à plus de feu et tiraient plus de plaisir et d’agrément des tableaux et des meubles qu’il n’était strictement nécessaire. Au sous-sol, dans la cuisine, trois membres de la classe laborieuse trimaient ignoblement pour leur préparer leur dîner, acheté avec les revenus d’un capital. »

Stella GIBBONS, Le bois du rossignol, traduit de l’anglais par Philippe Giraudon, Points, 2014 (éditions Héloïse d’Ormesson, 2013)

C’est le rendez-vous Campagne anglaise aujourd’hui dans le Mois anglais.

 

Fantaisie

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Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

Gérard de Nerval

Encore une autre allusion au roman Sous le ciel qui brûle

Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (4) Sir Edward Elgar

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Nous sommes le 1er juin, à la quatrième soirée de finale du Concours Reine Elisabeth (où chacun des douze finalistes joue l’oeuvre imposée et le concerto de son choix), et c’est aussi le début du Mois anglais. Cela tombe bien, il y a un concerto pour violoncelle anglais, celui de sir Edward Elgar, composé peu après la Première guerre mondiale et créé dans des conditions assez désastreuses, ce qui fait que ce concerto est rapidement tombé dans l’oubli jusqu’à ce que Jacqueline du Pré (britannique elle aussi) l’enregistre dans les années 60 et le rende très populaire. C’est sa version que je vous propose, accompagnée par son mari, le chef Daniel Barenboïm et le London Philharmonic.

Entre ici et ailleurs

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Présentation de l’éditeur :

Après une rupture, Coralie, Franco-Asiatique de 28 ans, ressent le besoin d’explorer ses origines. Pour comprendre qui elle est, cette jeune femme va décortiquer son héritage d’enfant d’immigré. Un récit introspectif, un véritable condensé d’émotions tout en douceur. Une quête identitaire contemporaine légère et fraîche comme une brise.

Quand j’ai vu cette BD à la bibliothèque, j’ai saisi l’occasion de découvrir l’univers de Vanyda et j’ai apprécié cette tranche de vie d’une année dans la vie de Coralie, qui vient de se séparer de son compagnon et doit réapprendre à vivre seule, ce qui n’est pas facile et plutôt déprimant au début. Heureusement, grâce à son frérot facétieux, elle va s’inscrire à un cours de capoeira (sport de lutte brésilien qui se joue sur fond musical), elle va aussi suivre une formation dans le cadre de son travail, toutes occasions qui lui font rencontrer de nouvelles personnes, et particulièrement trois hommes avec qui elle va nouer des relations d’amitié, d’amour, et je ne vous dirai pas jusqu’où tout cela va la mener. L’amitié avec Kamel, Kabyle d’origine, met aussi l’accent sur les racines laotiennes de Coralie.

J’ai trouvé ce roman graphique léger et profond à la fois, fin dans son approche d’une jeune femme qui reconstruit sa vie, redéfinit ses valeurs en se nourrissant d’expériences et de rencontres diverses. C’est une histoire moderne, intime, sans tabous (mais pas exhibitionniste) sur le rapport aux hommes, sur les choix à poser, sur l’identité et les origines, sur l’ouverture au autres.

Dans les scènes d’intérieur, le dessin des visages, il y a un peu du manga chez Vanyda. J’ai bien aimé les scènes de nuit, les ambiances tantôt oniriques, tantôt orageuses qui reflètent l’évolution intime du personnage de Coralie. (Et cet album est en noir et blanc, j’ai donc trouvé ces atmosphères particulièrement réussies.)

Une découverte sympathique !

VANYDA, Entre ici et ailleurs, Dargaud, 2016

Résignation

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Quand les feux du soleil inondent la nature,
Quand tout brille à mes yeux et de vie et d’amour,
Si je vois une fleur qui s’ouvre, fraîche et pure,
Aux rayons d’un beau jour ;

Si des troupeaux joyeux bondissent dans la plaine,
Si l’oiseau chante au bois où je vais m’égarer,
Je suis triste et de deuil me sens l’âme si pleine
Que je voudrais pleurer.

Mais quand je vois sécher l’herbe de la prairie,
Quand la feuille des bois tombe jaune à mes pieds,
Quand je vois un ciel pâle, une rose flétrie
En rêvant je m’assieds.

Et je me sens moins triste et ma main les ramasse,
Ces feuilles, ces débris de verdure et de fleurs.
J’aime à les regarder, ma bouche les embrasse…
Je leur dis : O mes soeurs !

N’est-elle pas ma soeur cette feuille qui tombe,
Par un souffle cruel brisée avant le temps ?
Ne vais-je pas aussi descendre dans la tombe,
Aux jours de mon printemps ?

Peut-être, ainsi que moi, cette fleur expirante,
Aux ardeurs du soleil s’ouvrant avec transport,
Enferma dans son sein la flamme dévorante
Qui lui donna la mort.

Il le faut, ici-bas tout se flétrit, tout passe.
Pourquoi craindre un destin que chacun doit subir ?
La mort n’est qu’un sommeil. Puisque mon âme est lasse,
Laissons-la s’endormir.

Ma mère !… Oh ! par pitié, puisqu’il faut que je meure,
Amis, épargnez-lui des chagrins superflus,
Bientôt elle viendra vers ma triste demeure,
Mais je n’y serai plus.

Et toi, rêve adoré de mon coeur solitaire,
Belle et rieuse enfant que j’aimais sans espoir,
Ton souvenir en vain me rattache à la terre ;
Je ne dois plus te voir.

Mais si pendant longtemps, comme une image vaine,
Mon ombre t’apparaît… oh ! reste sans effroi :
Car mon ombre longtemps doit te suivre, incertaine
Entre le ciel et toi.

Gérard de NERVAL – Juin 1839

Impossible de ne pas vous proposer un poème de Gérard de Nerval après ma lecture de Sous le ciel qui brûle

NAM SON, Portrait de femme, dessin, 1938

(Nam Son est un artiste vietnamien cité dans le roman.)

Sous le ciel qui brûle

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Quatrième de couverture

« La veille du nouvel an 1954, l’oncle Chinh avait annoncé à sa femme sa décision de rejoindre l’armée populaire. Elle devait se réjouir d’entrer dans le camp de la Révolution – c’était l’éducation qu’il voulait pour son fils et sa fille : qu’ils se battent pour leur pays. Il était leur père, et rien ne lui interdisait de les emmener avec lui – il n’y avait nulle échappatoire.
Le jour de leur départ, dans un mouvement de désespoir, Tuân avait crié en français :
— Vous êtes un monstre, laissez-moi au moins dire au revoir à ma cousine. Son oncle le considéra de son regard glacé et lui répondit en vietnamien :
— Mày là thằng việt gian. (Tu n’es qu’un traître à la patrie. Et il ajouta 🙂 À cause de tes paroles, je la donnerai à un homme qui n’a pas été pourri par l’Occident, même si ce doit être un illettré.  »

Si le choix de la langue des colonisateurs fait de Tuân un « traître », il signe également son destin : son amour du français et de la poésie de Gérard de Nerval sera son refuge au cœur des atrocités qu’il va vivre dans un Vietnam exsangue, déchiré par la guerre et la partition.

Ce roman est une navigation enchantée entre les verts paradis des amours enfantines et un présent douloureux, qui convoque les parfums les plus subtils de l’Orient et compose une ode bouleversante à la puissance vitale des mots.

Au moment de commencer ce deuxième roman de Hoai Huong Nguyen (qui avait remporté le Prix Première en 2013 pour L’ombre douce, l’année où je faisais partie de ce jury de lecteurs), je ne vous cache pas que j’avais un peu d’appréhension : allais-je l’aimer autant que le premier ? D’autant que l’auteure a eu la grande gentillesse de me l’envoyer… la pression était forte. Et la magie a opéré dès les premières pages, grâce à la puissance évocatrice de l’écriture d’Hoai Huong…

Si le héros de Sous le ciel qui tombe se laisse approcher moins facilement au début du roman (normal, il est enfermé dans sa douleur d’exilé), on s’attache à lui quand on retourne avec lui dans son village natal, au sein de sa famille qui vit unie, sous la protection des dieux et l’autorité bienveillante du grand-père. Le plaqueminier au centre du jardin (un arbre à kaki) est le symbole de cette présence positive des esprits familiers. Mais un jour, les parents du jeune Tuân sont assassinés par des voleurs ; le grand-père prend le relais de l’éducation du garçon mais meurt quelques années plus tard, le laissant aux soins de sa tante Anh. L’adolescent poursuit ses études, axées sur le français, une langue (celle des colonisateurs) découverte grâce à son instituteur et dont il est tombé amoureux au travers de la poésie de Gérard de Nerval notamment. Les années d’insouciance sont cependant envolées, l’ombre de ses proches défunts poursuit Tuân et le pays est peu à peu miné par la révolte violente menée par le Viêt-minh contre les colons français. Le mari d’Anh, recruté par les communistes, emmène toute sa famille dans le Nord, vers un avenir incertain bien que proclamé glorieux. Une perte de plus pour Tuân.

Si la bataille de Dien Bien Phu était au centre du premier livre de la romancière, ici c’est à ses prémices et surtout aux années suivantes qu’Hoai Huong Nguyen s’intéresse : tandis que le Viêt-minh établit une collectivisation brutale et exécute tous les opposants possibles au Nord, le Sud reste instable malgré le soutien des Français puis des Américains. Le Nord du pays cherche à tout prix à conquérir le Sud : il y réussit presque en 1968, en attaquant la ville de Huê en pleine nuit du Têt (Nouvel an). C’est là que Tuân est pris au piège d’une bataille atroce, il est le témoin d’horribles massacres qui le touchent de très près. De retour à Saïgon, il obtient l’asile en France et s’exile pour toujours.

Le roman alterne entre la forêt de Chantilly, lieu prisé de Gérard de Nerval et donc de Tuân, qui s’y promène régulièrement, et le Vietnam de son enfance, de sa jeunesse. En ce jour de mars 1975 où Tuân cherche les premières jonquilles, les fantômes du passé se révèlent particulièrement douloureux. Mais les mots des poètes l’accompagnent aussi, des mots qui, tout au long de son existence, l’ont aidé à traverser le deuil, la séparation, la violence et dont il recherche toujours les meilleurs accords rimés, en quête d’une improbable résilience.

Ici encore, Hoai Huong Nguyen a l’art d’évoquer des événements déchirants avec une infinie délicatesse. Comme son héros, elle n’est jamais dans la haine, elle observe et convoque la nature, les arbres, les fleurs, l’eau, pour adoucir la peine et maintenir vivant le souvenir du pays natal. Son écriture est parfumée de réglisse, d’encens et d’épices, elle est même multi-sensorielle, nous invitant à nous laisser réconforter par le toucher de l’écorce d’un arbre, à deviner les lignes apaisantes des rizières et des collines, à suivre les silhouettes qui se dessinent dans la brume. Un aller-retour entre France et Vietnam dont je me plais à penser qu’il reflète le propre parcours et le même amour des mots de la romancière et poétesse, même si elle est née en France un an après le moment où commence le roman.

« Ce mot [affaires] semblait avoir traversé le temps, depuis l’âge classique jusqu’au siècle des Lumières, de la maison du grand Condé à l’ermitage de Montmorency, pour arriver sur sa feuille ; c’était comme un coquillage ballotté dans l’océan et déposé sous son regard : il pouvait en admirer l’enveloppe miraculeusement intacte, la spirale gracieuse, les stries nacrées, en goûter la saveur marine, et quand il le portait à son oreille, être absorbé par sa résonance. » (p. 77)

« Au bout du quai, Tuân s’appuyait sur un parapet. Sous ses yeux, l’eau s’animait d’une vie surnaturelle ; elle charriait des flots obscurs et emportait avec elle les songes des promeneurs. Ses pensées se mêlaient au flux des vagues et à leur murmure secret. Sur la rivière, le reflet des étoiles ressemblait aux fleurs pâles d’une tapisserie ancienne – à maints endroits, le tissu avait vieilli, l’or s’était altéré, le fil avait disparu, décousant les motifs autrefois tissés, rendant invisible l’image qui ornait le ciel ; mais, à travers ces traces, le regard pouvait rechercher dans le noir l’énigme des formes enfuies. » (p. 82-83)

Merci infiniment, Hoai Huong, pour votre douceur, votre amour de la langue française et de votre pays d’origine, et pour votre délicate attention à m’envoyer ce livre.

Hoai Huong NGUYEN, Sous le ciel qui brûle, Viviane Hamy, 2017

 

Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (3) Francis Poulenc

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Cette semaine, les douze finalistes entrent deux par deux à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, écrin de verdure et de calme dans la Forêt de Soignes (également haute école de musique), sans téléphone ni ordinateur ni accès à internet ni télévision… eh oui ! Coupés du monde, ils préparent leur prestation en finale en déchiffrant et en proposant une interprétation de l’oeuvre imposée (un concerto commandé par le Concours) pour la semaine de finale (on la découvrira quand tous les candidats l’auront reçue) et en répétant le concerto de leur choix. Ca ce sera pour la semaine prochaine. En attendant, je vous propose une sonate pour piano et violoncelle  entendue pendant les demi-finales, celle de Poulenc, ici jouée par Pierre Fournier au violoncelle et Jacques Février au pianoforte.

Les Dieux du tango

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Quatrième de couverture :

Février 1913. Leda a dix-sept ans. Elle quitte son petit village italien pour rejoindre en Argentine son cousin Dante, qu’elle vient d’épouser. Dans ses maigres bagages, le précieux violon de son père.

Mais à son arrivée, Dante est mort. Buenos Aires n’est pas un lieu pour une jeune femme seule, de surcroît veuve et sans ressources : elle doit rentrer en Italie. Pourtant, quelque chose la retient… Leda brûle d’envie de découvrir ce nouveau monde et la musique qui fait bouillonner les quartiers chauds de la ville, le tango, l’envoûte. Passionnée par ce violon interdit aux femmes, Leda décide de prendre son destin en main. Un soir, vêtue du costume de son mari, elle part, invisible, à travers la ville.
Elle s’immerge dans le monde de la nuit, le monde du tango. Elle s’engage tout entière dans un voyage qui la mènera au bout de sa condition de femme, de son art, de la passion sous toutes ses formes, de son histoire meurtrie. Un voyage au bout d’elle-même.

Les Dieux du tango, ce sont des hommes, en ce début du vingtième-siècle où cette musique d’abord profondément populaire se développe, passe des quartiers pauvres aux cabarets chics en quelques années, s’enrichit de nouveaux instruments comme le piano ou la contrebasse, s’ouvre au chant, des hommes d’abord bien sûr (Carlos Gardel est adulé en Argentine). Dans ce roman-fleuve de Carolina De Robertis, une femme va entrer dans l’histoire du tango : Leda, fille pauvre venue d’Italie, immigrante parmi des milliers d’autres exilés, veuve avant de le savoir, va être accueillie dans un conventillo,  une sorte d’habitat collectif où les Italiens pauvres s’entassent, s’entraident, où les femmes sont complètement dévouées aux hommes et dépendantes d’eux. C’est là qu’elle va apprendre à jouer du violon, secrètement ; c’est de là que, sur une inspiration instinctive, elle partira, habillée en homme, pour tenter sa chance dans les cafés où on joue le tango. Elle ne quittera pus jamais ses habits masculins et évoluera avec la musique, avec les hommes qui la jouent, mais aussi avec les femmes. Son secret cache aussi celui de sa cousine Cora, morte « folle » et que Leda n’a pas su sauver quand elle vivait encore à Alazzano.

Les Dieux du tango, c’est un magnifique roman palpitant, sensoriel, sensuel, dont les pages se tournent toutes seules. C’est le roman d’une femme qui vit à l’instinct parce qu’on ne lui a jamais donné les mots pour dire ses émotions mais qui trouve grâce à la musique les clés d’une certaine libération intime, Leda devenue Dante, d’une femme et de toutes les autres de cette époque, fortunées ou prostituées, toutes ou presque sous la coupe de leurs maris, de leurs frères, de leurs pères. C’est le roman du tango, bien sûr, qui évolue et quitte ses racines populaires pour devenir une musique à la mode. C’est le roman de l’immigration italienne en Argentine, de l’exil, du pays natal à jamais perdu. En toile de fond, l’évolution de l’Argentine et des pays voisins, pays d’émigration, d’anarchie et de dictature.

Cette histoire passionnante a été inspirée à Carolina De Robertis (qui a elle-même des racines argentines) par de vraies aventures de tangueros. Elle s’est bien sûr centrée sur son personnage principal mais elle nous brosse aussi des portraits vibrants de personnages secondaires, de soirées langoureuses et de nuits fiévreuses. Cela a pour moi été une vraie évasion littéraire.

Un tout grand merci à Babelio et à l’éditeur pour l’envoi de ce livre !

« La musique.
Elle s’éleva des cordes et des doigts dans une communion éblouissante, comme un sanglot de plaisir sous l’archet. Les cordes de la guitare vibraient et intensifiaient ce puits de chagrin.
Carlo se mit à chanter. Il parla de la nuit qui étreignait son cœur, d’une femme, d’une mauvaise femme.
Elle n’arrivait pas à tout comprendre mais le son la tenait captive. Il pénétrait ses os, fouettait son sang. Elle ne se connaissait pas elle-même ; elle ne le comprenait que maintenant et elle n’avait jamais rien su. Jusqu’à ce jour. A présent, elle savait qu’une telle sensation existait, qu’il existait dans le monde un tel son, un tel éveil, une mélodie aussi riche que la nuit. »

« Ce son les réunissait et Dante se sentit soudain très proche des autres hommes. C’était presque une fusion, mais plus immédiate qu’avec le sexe, ou en tout cas ce qu’elle en imaginait d’après ce qu’elle avait glané auprès des matrones d’Alazzano, dans les bordels et les bars. Chaque musicien pénétrait les autres en même temps qu’il était pénétré, chaque homme s’exposait: toi, tu souffres comme ça, tu brilles comme ça et voici ce qui te fait vibrer. Et moi, voici ma douleur, mon plaisir. Chaque être humain a sa propre géographie intérieure, bien cachée au fond de lui, mais calez-vous sur le même rythme, et alors tous les secrets enfouis remontent et s’illuminent. »

Carolina DE ROBERTIS, Les Dieux du tango, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eve Monteilhet, Le Cherche-midi, 2017