De sang royal

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Quatrième de couverture :

Alors que le commissaire van In est informé de la mort de Marcus Heydens, retrouvé pendu chez lui, Hannelore, sa compagne, revient passablement éméchée, d’un rendez-vous avec Valentin, le fils de Marcus. Van In, persuadée qu’elle le trompe, ne décolère pas. Suicide ou meurtre ? Que ce bon vivant très fortuné ait mis fin à ses jours semble peu probable. Lorsque Hannelore disparaît, l’affaire prend un tour dramatique, qui va pousser Van In aux portes du Palais royal… Secrets de la grande bourgeoisie belge, imbroglios amoureux, règlements de comptes au commissariat… Impulsif et incorrigible, le célèbre commissaire brugeois est ici au mieux de sa forme !

Je termine mes lectures de ce mois belge avec mon petit Pieter Aspe annuel. Ici Van In et son adjoint Versavel enquêtent sur un puis deux meurtres d’hommes liés à la même femme. En effet celle-ci a eu quatre enfants de trois pères différents et l’un d’eux pourrait bien être celui qui, à l’époque, était un prince connu pour courir le guilledou et est devenu le roi des Belges : vous avez bien compris, il s’agit d’Albert II (pas nommé évidemment par Pieter Aspe), frère du roi Baudouin et père de notre roi actuel. L’affaire se corse pour Van In, car le fils de la première victime, Valentin Heydens, a renoué avec Hannelore, la femme du commissaire, et que celle-ci sent renaître les braises de son ancien amour pour Valentin. De plus, un des pères a gardé son amitié royale, qui le protège notablement. Ajoutez à cela une pincée de franc-maçonnerie et de haute bourgeoisie brugeoise et cela donne un cocktail (non,non, pas une Duvel) potentiellement explosif.

Van In est effectivement en pleine forme, ses réconciliations sur l’oreiller avec Hannelore sont affriolantes (et rassurantes pour la suite) mais j’avoue que ce qui a pimenté ma lecture, c’est la mise en scène d’Albert et Paola, oh très discrète mais très réaliste et surtout les liens inévitables qu’on ne peut s’empêcher de faire avec la réalité : il y a quelques semaines seulement s’est enfin achevé le feuilleton judiciaire et médiatique qui opposait le roi Albert II et sa fille illégitime Delphine Boêl, reconnue sa fille biologique après moult négations, recours, cachotteries et autre test ADN. Le roman de Pieter Aspe a été publié en flamand en l’an 2000 et « l’affaire Delphine Boël » a éclaté en 1999. Le romancier a-t-il été inspiré par cela ? On sait que la réalité dépasse la fiction…

Après de nombreuses lectures très sérieuses et un peu lourdes à la longue, je suis contente de m’être divertie en compagnie du commissaire Van In et de son fidèle brigadier Versavel (qui a été un peu ébranlé dans sa fidélité mais qui s’est repris – cela augure peut-être de prochaines péripéties…)

Quelques citations qui m’ont fait rire une fois de plus :

« Un franc-maçon qui annonce son appartenance à une loge avec une telle facilité, c’était presque aussi louche qu’un supporter d’Anderlecht qui affirmerait devant la caméra après seulement deux petites pils que le club de Bruges avait mérité sa victoire. » (p. 63)

« A l’arrivée de Van In et Versavel, la moitié des habitants de la rue du Pot-à-la-Crème se pressaient sur le trottoir. Alice Deboodt égrenait son chapelet et récitait des Ave Maria à un rythme qui aurait scotché Thérèse d’Avila. » (p. 120)

Et une citation frappée au coin du bon sens :

« Des touristes transis de froid bayaient aux corneilles devant la statue de Jan Breydel et Pieter De Coninck, ces bourgeois qui avaient fait mordre la poussière à la chevalerie française en l’an de grâce 1302 et que le mouvement nationaliste flamand avait récupérés au XIXè siècle pour en faire les symboles du combat pour l’émancipation, tant vis-à-vis de la France que des élites francisées de Flandre. Contrairement à ce que prétendaient les manuels d’histoire, leur lutte n’avait rien d’idéaliste. Jan Breydel était grossiste en jambons. S’il s’était insurgé contre les Français, c’était pour ds raisons avant tout commerciales. De toute façon, se disait Van In en contemplant la scène, les guerres et les révolutions ont toujours une explication financière ou religieuse. Quant aux crimes, ils ont en général pour mobile la folie ou le désir. » (p. 300)

Pieter ASPE, De sang royal, Le Livre de poche, 2012 (Albin Michel, 2010)

Max, en apparence

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Quatrième de couverture :

En apparence, Max avait laissé Auschwitz derrière lui.
Une histoire ancienne qui avait fini par s’effacer, comme dans mon souvenir le numéro tatoué sur son bras qu’enfant je connaissais par cœur, et que j’avais pourtant fini par oublier.
Mon grand-père Max était à présent un homme d’affaires qui, associé à Pavel, son vieil ami des camps, trafiquait par-dessus le mur de Berlin pour alimenter la nomenklatura d’Allemagne de l’Est en produits de luxe et marchés divers. Tout aurait été pour le mieux, Max vivant au milieu de sa cour, si ce départ pour Berlin (qui avait été il n’y a pas si longtemps le cœur de la machine de mort) ne s’était fait au prix de l’abandon de son épouse et de sa petite fille, restées à Liège.
En apparence seulement.
Car Max chaque matin faisait le tour du zoo de Berlin, avec dans ses poches ses pilules, et un petit sac de diamants.

J’ai lu le premier roman de Nathalie Skowronek, Karen et moi,  il y a cinq ans déjà, j’ai longuement attendu avant de renouer avec elle,par crainte sans doute de ne pas retrouver le même enchantement (parfois je crains de ne plus rien avoir à lire d’un auteur aimé, pourtant ici trois titres sont parus depuis Max, en apparence, dont un tout récent).

Nathalie Skowronek fait allusion à son premier roman dans celui-ci, mais je ne me souvenais pas qu’elle évoquait déjà si explicitement le mal-être lié à ses ascendants, aux manques, aux trous dans son histoire familiale marquée par la déportation des Juifs de Belgique. Donc on peut dire que la narratrice de Karen et moi était déjà presque un double de l’autrice. Ici, celle-ci part sur les traces de son grand-père maternel, Max, rescapé d’Auschwitz ou plutôt de Jawischowitz, un des camps satellites où les prisonniers travaillaient durement à la mine de charbon. Max dont une grande partie de la famille a disparu à Auschwitz, ses parents, sa première femme, une soeur et des frères. Max qui a survécu aux marches de la mort. Une fois revenu, il s’est assez vite remarié avec Rayele, mais il a rapidement délaissé sa femme et sa fille (la mère de Nathalie Skowronek) pour vivre en Allemagne, à Berlin, et y mener des affaires plus ou moins louches avec un ami rescapé lui aussi du même camp, naviguant entre RDA et RFA et s’enrichissant rapidement et volontairement dans le pays où était né le régime nazi.

Max n’a jamais – ou si peu – évoqué ce qu’il avait vécu à Auschwitz. Consciente que les silences familiaux ont mené à la dépression de sa mère et à son propre mal-être, Nathalie Skowronek mène l’enquête auprès des membres survivants de la famille, dont certains ont émigré en Israël. Elle essaye aussi de rassembler ses propres souvenirs, avec pour fil conducteur le numéro tatoué sur le bras de Max, signe non verbal, implicite alors que l’homme n’a jamais raconté son histoire. L’auteure amasse aussi une quantité impressionnante de lectures sur le sujet, ce qui l’aide à construire son roman, tandis qu’elle ne cesse de se poser des questions sur la pertinence de sa recherche.

Cette lecture a suscité en moi de multiples sentiments. J’ai aimé tout cet aspect de recherche et de questionnement bien légitime et tellement délicat de la part de l’autrice vis-à-vis de sa famille. J’ai été surprise par la personnalité de Max, qui a recouvert de silence tout ce qu’il avait subi en tant que Juif jusqu’à la libération des camps : pendant quelques années, j’ai organisé pour les rhétos de mon école la rencontre avec d’anciens déportés et la question de la transmission semblait tellement évidente pour ces personnes que la volonté de silence de Max a vraiment été surprenante. Elle n’est certes pas si manichéenne que cela et l’homme avait vraiment une personnalité très complexe mais quand même… Je dois dire aussi qu’après une série de lecture sur des personnes âgées, sur le thème de la mémoire, du souvenir, dans lequel cette lecture s’intégrait parfaitement, et après plusieurs semaines de confinement et une perspective de sortie étrange, j’ai eu un peu de mal à arriver au bout du livre, assez pesant. Mais cela n’enlève rien à ses qualités et à la sensibilité de son autrice.

« Nous en étions là. A cet amas d’histoires qui se transmettaient à notre insu sans que personne pût ordonner les choses. Lorsque je commençai à m’y intéresser, je compris que je m’étais donné la tâche d’organiser le chaos dont j’étais l’héritière. »

« Quoique je tente, je n’écrirai jamais qu’un ersatz d’une réalité que je ne peux appréhender. Plus j’avance, plus j’interroge, plus je lis, plus je me sais vague, incomplète, en-deçà de ce qui a été. Et l’écrire (faute avouée, faute à moitié pardonnée ?) ne me protège de rien. Quoique je fasse, je reste de l’autre côté. »

Nathalie SKOWRONEK, Max, en apparence, Arléa, 2013

Je publie ce billet alors que nous avons appris hier le décès de Henri Kichka à l’âge de 94 ans. Cet ancien déporté n’a cessé de témoigner de son « expérience » d’Auschwitz, auprès des jeunes notamment. « Un virus microscopique a réussi là où toute l’armée nazie avait échoué » a annoncé son fils hier 26 avril. Nathalie Skowronek évoque le témoignage écrit d’Henri Kichka dans son roman.

Un billet de Nadège : Congo

Défi réussi ! Après un peu plus de quinze jours, j’ai terminé Congo. Une histoire de David Van Reybrouck. Un essai passionnant ! Je ne pensais pas un jour avoir le courage de me plonger dans cet épais volume. Ni le courage, ni l’intérêt, d’ailleurs… oui, j’avoue que l’Histoire du Congo, même intimement liée à l’Histoire de la Belgique ne suscitait en moi absolument aucune curiosité… faute avouée à moitié pardonnée, voilà, c’est fait ! Et puis, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis !

Question : pourquoi ai-je décidé de m’attaquer à cette brique, alors ? Eh bien, parce que, il y a un ou deux « mois belge », j’avais lu Le Fléau du même auteur. Comment et pourquoi ce livre s’était retrouvé dans ma pile, je ne m’en souviens plus. Mais je me souviens à quel point j’avais adoré cette histoire de termites et d’obscur plagiat supposément commis par Maeterlinck (je le relirais d’ailleurs bien un jour !). Après cette lecture complètement improbable qui m’avait complètement emportée, je m’étais dit que si le bonhomme réussissait à m’intéresser ainsi, je tenterais quand même bien un jour de lire son livre sur le Congo.

Et et et… waouw ! Mais comment fait-il ? Je pense décidément que David Van Reybrouck pourrait m’intéresser à n’importe quoi. Me raconter l’histoire de l’annuaire téléphonique, pourquoi pas ?! Il est fascinant. C’est un essai historique, oui (genre vers lequel je me tourne assez peu, je le reconnais), mais c’est un vrai roman ! « Une histoire », comme le dit le titre. Et à raison d’un chapitre par jour, c’est devenu pendant la première quinzaine du mois d’avril un rendez-vous quotidien que j’attendais avec impatience : un feuilleton  avec ses personnages, ses décors, ses intrigues… Dans lequel j’avais envie d’avancer tout en souhaitant qu’il se prolonge sans cesse. Car l’écriture de David Van Reybrouck emporte, coule et sa manière de raconter son enquête, de rapporter ses rencontres, donne l’impression de partir avec lui à l’aventure, en quête de cette H/histoire. Bref, je n’ai qu’un mot : GENIAL !

Congo. Une histoire, David Van Reybrouck, Actes Sud.

Demain n’existe pas encore

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Quatrième de couverture :

Soudain, on avait frappé à une lourde porte métallique derrière le procureur, et il était entré. Menotté. Cela faisait deux ans qu’elle ne l’avait pas vu. A cet instant, un grand frisson lui avait traversé le corps et elle avait tremblé comme une feuille, mais s’était acharnée à ne rien montrer. Pourvu que la juge ne s’adresse pas à elle ! Tout, mais pas ça ! Elle avait esquissé un regard timide en direction de son père. Il avait pleuré et elle avait eu honte. Tandis qu’on s’était affairé autour de lui pour lui ôter les menottes, il avait tenté de croiser le regard de sa fille, mais en vain…

Thierry Werts est un juge belge spécialisé dans la protection de la jeunesse, les homicides et le droit humanitaire. Il a pulié un recueil poétique aux éditions Pippa, il aime les voyages et la quatrième de couverture nous dit qu’il s’est sans doute inspiré des personnes rencontrées au cours de ses voyages pour ce premier roman. Roman ou longue nouvelle, plutôt, 97 pages en gros caractères qui se lisent vite.

Ca commence avec Victoire, la maman d’Aurore, qui vient s’énerver contre l’institutrice de sa fille parce qu’elle ne fait aucun effort pour comprendre l’écriture et les difficultés d’Aurore. Un peu plus tard, on retrouve Aurore placée dans un foyer pour enfants, on comprend que son père est en prison pour avoir tué Victoire. En prison, Akemi, le père (son prénom d’origine japonaise signifie « crépuscule »), apprend qu’il est gravement malade. Encore plus tard, le père et la fille se retrouvent à Bamako dans un projet commun de galerie d’art contemporain.

J’ai apprécié la première partie de ma lecture, de nombreuses questions étaient implicites et traitées de façon sensible par l’auteur : pourquoi le père a-t-il tué sa femme ? Comment fonctionnait le couple ? Quel était le problème entre la mèreet la fille ?

Au bout du compte je suis assez déçue : certes les questions trouvent réponse mais l’auteur use tellement des ellipses, de dialogues ultra-simplifiés que j’ai eu l’impression de survoler les choses, de ne jamais les approfondir. Je crois que Thierry Werts a voulu aborder trop de thèmes dans un format court (au point que le projet de galerie d’art dans un pays en développement m’a presque paru caricatural). C’est dommage mais ce n’est que mon petit avis…

« – C’est étrange d’appeler son fils Crépuscule.
– Pas tant que cela pour une japonaise, c’est un signe d’harmonie ultime, le crépuscule permet d’atteindre l’immortalité par un allongement infini de l’instant.
– Le lien entre le jour et la nuit, entre la nuit et le jour …
– Oui, le crépuscule annonce une nouvelle naissance, c’est une période du jour propice à la réflexion au voyage intérieur, le début de quelque chose ! »

Thierry WERTS, Demain n’existe pas encore, Editions La Trace, 2019

Argali publie elle aussi un billet sur ce livre aujourd’hui.

Les notes du jeudi : Belgique toujours (4) Marie Hallynck

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J’ai envie de vous faire écouter Marie Hallynck, une violoncelliste belge originaire de ma petite ville de Tournai. Compagne de Muhidin Dürüoglu, fondatrice de l’Ensemble Khéops, elle a été une des artisans de l’ouverture du Concours Reine Elisabeth au violoncelle. Ce n’est pas facile de trouver des vidéos avec un morceau de musique complet. Si vous suivez le lien, vous la trouverez chez elle, en toute simplicité, dans la Sonate pour piano et violoncelle de Claude Debussy, qu’elle joue avec son mari, naturellement.

Brise de mère

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Quatrième de couverture :

Une femme dans son siècle, née à la fin de la Première Guerre mondiale. Une vie dans l’ombre de son mari, de ses quatre enfants, en un temps où le patriarcat imposait renoncements et soumission aux mères. Le dernier de ses fils l’accompagne jusqu’aux portes de la mort et raconte…
Un récit riche de révoltes instinctives et d’attachement viscéral, d’incompréhensions générationnelles et de rendez-vous parfois manqués, de colères et de tendresse. Une histoire d’amours, toujours recommencées.

Ce roman est largement autobiographique, mais l’écrit Alain Dantinne lui-même, il a forcément accompli un travail de relecture, de recomposition de la vie de sa mère, de sa propre vie, de sa relation avec cette mère. Alain est le plus jeune d’une fratrie namuroise (je n’avais encore jamais lu de roman avec la ville de Namur en toile de fond – ça pourrait être une thématique pour un prochain mois belge, un roman dans une ville). Il est le benjamin donc, venu sur le tard, et aussitôt chéri, aimé par sa mère avec une force sans doute excessive (Alain Dantinne fera la comparaison avec Gary dans La promesse de l’aube : être aimé si fort dans la petite enfance, c’est être condamné à être un mendiant toute sa vie). Dans l’enfance, le petit garçon en profite pour faire mille bêtises, jamais grondé ou presque, toujours soutenu par sa mère. A l’adolescence, le garçon est de plus en plus rebelle, épris de liberté das une famille très catholique : mauvais élève, il fait régulièrement le mur, part pour de folles équipées, choque volontairement sa mère qui ne le comprend plus mais est toujours présente pour ce fils qui découvre peu à peu son homosexualité. Devenu adulte, le jeune homme parviendra à s’écarter, à trouver son autonomie mais il reviendra quand son père malade sera proche de la mort. Sa mère alors le désigne implicitement comme le gestionnaire de ses affaires, une manière pour elle de renouer, de maintenir le lien avec son fils adoré. Quand elle quittera sa grande maison pour un appartement en séniorie, Alain (avec son frère Paul) accompagnera sa mère jusqu’à la fin de sa vie.

La mère d’Alain Dantinne a vécu une vie longtemps soumise à son mari, à son devoir familial, soucieuse de préserver sans cesse les apparences, elle a souffert de manquer d’amour et de reconnaissance, notamment de sa belle-famille et en même temps, elle a opposé une forme de résistance aux choses subies par une parole tranchante d’une part et par la dépression d’autre part. Une fois veuve, elle reprend vie mais ne parviendra jamais à se défaire des frustrations anciennes.

Cette femme a existé dans le regard et le lien indéfectible avec son fils. Tout comme il s’est mis à écrire pendant qu’il accompagnait les derniers mois de vie de son père (texte paru aux Carnets du dessert de lune, Journal d’un incapable), il a aussi consigné le « journal » de l’accompagnement de sa mère dans son extrême vieillesse, dans son douloureux lâcher prise à plus de nonante ans.

Chacun peut être touché d’une façon ou d’une autre en lisant ce récit sensible et pudique, composé en quatre chapitres faits d’anecdotes, de réflexions, de références littéraires et qui disent l’amour, la maternité, le chagrin, la perte et le deuil. Qui disent la vie et la mort, tout simplement.

Alain DANTINNE, Brise de mère, Weyrich, 2017

De regrettables incidents

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Quatrième de couverture :

Pure comme le cristal et belle à faire damner un saint, Olga mène, auprès de sa famille d’origine kazakhe, une vie sans histoire dans une petite commune de Belgique. Jusqu’au jour où le directeur du théâtre de la ville vient proposer à son père de l’engager. En dépit de ses réticences, celui-ci finit par accepter.
Jalousée par les femmes de la troupe, convoitée par les hommes, la jeune première voit très vite les passions se déchaîner autour d’elle. Sa présence contribue à raviver de douloureux souvenirs et à révéler d’indicibles secrets. « De regrettables incidents », ainsi que les qualifie l’ancien directeur du théâtre.

Le sujet de départ est intéressant, une troupe de théâtre amateur et une future jeune première à la situation précaire puisqu’elle peut être renvoyée du jour au lendemain avec sa famille au Kazakhstan et que sa jeune soeur a une grave maladie cardiaque. Mais il me faut l’avouer, j’ai eu du mal à m’attacher à l’histoire et aux personnages au début. Il m’a bien fallu une centaine de pages pour m’accrocher. En fait c’est le moment où on comprend le sens du titre, ce que sont ces « regrettables incidents » que le roman a vraiment pris de l’intérêt pour moi. A partir de là, et après la représentation théâtrale, quand le tout prend des airs de roman policier et que l’auteur distille des surprises à rebondissements pour trouver le fin mot de l’affaire, je n’ai plus pu lâcher le livre. Armel Job a vraiment construit cette deuxième partie comme un imbroglio diabolique.

Même si ce n’est pas le meilleur Armel Job que j’aie lu, j’ai donc fini par apprécier ma lecture. Envers et contre tout, il y a une « recette Armel Job » qui fonctionne : des portraits qui font mouche, un ancrage dans le terroir, un angle différent à chaque fois (ici une jeune fille réfugiée et des couples marqués par des secrets profondément enfouis), une thématique (ici le théâtre qui fait vivre les passions si proches finalement de la vraie vie). Et je reviendrai donc avec plaisir à d’autres textes de l’auteur.

Un exemple de portrait acidulé :

« De toute façon, Arsène Chockier, que ses parents avaient pris soin d’engendrer à titre unique et définitif afin de préserver l’héritage, n’a jamais manifesté le moindre intérêt pour les activités ancestrales de la famille. Malgré une scolarité tumultueuse, il se flatte d’occuper un poste à l’université de Liège, dans le département de philosophie, une science à laquelle personne, à Jalbour, ne comprendrait rien, ce qui le dispense d’en faire étalage. La seule expression de son érudition tient dans une certaine façon de lever le menton qui confère à ses paupières l’obliquité caractéristique des universitaires se penchant vers le commun des mortels. » (p. 82-83)

Armel JOB, De regrettables incidents, Robert Laffont, 2015

Rendez-vous Armel Job en ce Mois belge – J’ai lu ce livre en même temps que mrs pepys, merci pour les échanges !

Un billet de Nadège : L’Année du chien

Tout commence entre Paul et Ava un soir d’automne à la fin des années ’90 lors de la projection d’un film d’art et essai. Une bourde de Paul dont Ava ne lui tiendra pas rigueur, suivie d’une nouvelle rencontre dans le même ciné-club une semaine plus tard. Paul a 27 ans, Ava 29.

Leur amitié se construit sur leur goût partagé pour le cinéma et la littérature, ainsi que sur les cendres encore fumantes de leurs ruptures amoureuses : Paul est en instance de divorce (un premier amour d’adolescent n’ayant pas survécu à l’entrée dans l’âge adulte) ; Ava sort d’une passion dont elle n’a pas supporté l’essoufflement au bout de cinq années de vie commune. Mais Paul et Ava, c’est aussi le grand écart : il est prof d’anglais et de néerlandais ; Ava est médecin du travail aux Chemins de fer. Il aime son confort, mène une vie plutôt prévisible, voire carrément plan-plan, vieux avant l’heure (j’ai dû plusieurs fois me rappeler qu’il avait 27 ans!), rêve à une relation amoureuse et intime plus qu’il n’est capable d’en vivre une – toujours rebuté par l’un ou l’autre détail insignifiant et un tantinet rigide, voire froid, dans la manière dont il vit, ou du moins décrit, ses expériences. Elle est fougueuse, impulsive dans tous les domaines, et recherche à tout prix la passion amoureuse, refusant de la voir inéluctablement disparaître. Ces tempéraments différents aboutissent à la même conclusion : aucun des deux ne parvient à s’engager réellement.

C’est cette amitié aussi soudaine qu’intense, et leur parcours amoureux chaotique que nous suivons durant quelques mois : Paul jouant le rôle de pilier inébranlable dans la vie d’Ava ; Ava apportant à Paul de la vivacité et de l’inattendu dans son quotidien insipide.

***

C’est avec curiosité et appréhension que j’ai commencé cette lecture : j’ai tellement aimé Courrier des tranchées du même auteur que je redoutais d’être déçue. Une chose était claire : je devais absolument mettre de côté Courrier des tranchées afin de laisser toute sa chance à ce roman. Une autre chose est certaine : L’Année du chien ne vaut pas Courrier des tranchées (c’est la troisième fois que je cite ce titre en un paragraphe, j’espère que vous avez tous compris qu’il faudra vous jeter dessus et vous plonger dedans dès que possible ! *attendez la réouverture des librairies indépendantes, s’il vous plaît !*).

Bref ! L’Année du chien. Si on excepte une couverture assez nulle (ce n’est que mon avis, mais c’est dommage : Courrier des tranchées, j’avais eu envie d’y entrer grâce à la couverture… Quatrième citation, vous avez bien noté, cette fois ?), je suis rentrée assez vite dans le roman et j’ai pris plaisir à retrouver Paul et Ava pendant quelques soirs. Paul, agaçant et sympathique, mais qu’on a sacrément envie de secouer (enfin, que j’avais sacrément envie de secouer) ; Ava, stimulante et touchante, dont on sent à la fois les failles et la lutte permanente (et souvent vaine) pour ne pas retomber dans ses travers. J’ai apprécié ma lecture jusqu’à l’arrivée de Bénédicte (environ aux deux tiers). Bénédicte, c’est une « conquête » de Paul. J’ai trouvé cette partie très artificielle et peu crédible. Cela dit, j’ai à chaque fois trouvé ses « conquêtes » artificielles et peu crédibles (artificielles, elles le sont par la force des choses). Peu crédibles… ? Je n’arrive pas à déterminer si ce sentiment vient du fait qu’elles ne le sont vraiment pas (ce qui serait ennuyeux) ou s’il émane de la manière dont Paul les décrit, de manière très froide, presque sans affect. Là où les rencontres d’Ava peuvent paraître tout aussi improbables, mais il y a une forme de fantaisie et d’érotisme dans la manière dont celles-ci sont évoquées ou suggérées qui les rend plus plausibles. Paul est emprunté, donc rien ne semble naturel dans ses descriptions ; Ava est spontanée, si bien que tout semble possible la concernant. Dans ce cas, ce serait finalement assez bien réussi !

Du coup, je suis ennuyée parce que je ne parviens pas à déterminer réellement si j’ai aimé ou non ce livre (oui, ça me démange de citer une cinquième fois Courrier des tranchée… ben voilà, c’est fait…). Sans doute devrai-je le laisser décanter et tenter de me détacher de son prédécesseur qui fait encore vibrer mon coeur*.

*Entre les deux, il y a eu Taxi Curaçao, mais j’avais fait l’impasse par peur de la comparaison.

L’Année du chien, Stefan Brijs, Héloïse d’Ormesson

Un été sans dormir

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Quatrième de couverture :

C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire…

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent… Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

Voilà un roman noir à la flamande, noir et burlesque à la fois. Tout commence dans une ambiance de kermesse, lors de l’inauguration du parc d’éoliennes de Windhoeck (village bien nommé – « wind » signifie vent, comme en anglais). Cela ne peut apporter que des bonnes choses, cette dizaine de géants d’acier de l’énergie renouvelable. C’est ce que veut croire Herman Bracke, le boucher du village, mais dès le début, il ressent comme une menace voilée en regardant les pales tourner imperturbablement. Et de fait… la nuit venue, le commerçant ne parvient pas à dormir à cause du bruit des éoliennes. Il semble le seul de ce petit bourg d’une centaine d’habitants à être incommodé. A force d’insomnie, le boucher va en plein jour tomber endormi dans sa spécialité, le pâté Bracke dont il est si fier et qui a fait sa réputation. A partir de là, comme un jeu de dominos, les événements vont s’enchaîner inexorablement jusqu’au paroxysme final que personne n’aura vu venir.

Bram Dehouck a orchestré cette tragi-comédie avec art, campant une galerie de personnages pittoresques : du pharmacien hautain à la jeune chômeuse sans aucune confiance en elle en passant par le candidat réfugié au corps de rêve et la femme du facteur à l’affût du moindre potin (et j’en passe). Dans ce contexte, le cocktail voisinage aux aguets, plus chaleur caniculaire, plus pâté avarié va rapidement devenir explosif. Ce n’est pas de la plus grande finesse mais j’ai été tenue en haleine tout au long du roman, me demandant à chaque page ce qui allait encore se passer au fur et à mesure, et je n’ai pas été déçue.

J’avais entendu l’auteur, Bram Dehouck, à la Foire du livre 2019, en conversation avec Sonja Delzongle,sur le thème des polars liés à l’écologie. S’il fallait démontrer par l’absurde que les éoliennes ne sont pas nécessairement la panacée, Bram Dehouck a réussi son coup avec ce récit truculent…

Vous pouvez lire le premier chapitre ici.

Bram DEHOUCK, Un été sans dormir, traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron, 10/18 (1è édition Mirobole, 2018

Rendez-vous flamand en ce Mois belge

Les notes du jeudi : Belgique toujours (3) Ronald Van Spaendonck

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Ronald Van Spaendonck est un clarinettiste belge, professeur à Mons, Bruxelles et Paris, soliste, directeur du festival musical de Lasne (en Brabant wallon). Vous pouvez lire sa biographie ici, vous verrez à quel point ce musicien est intéressant !

Je vous propose d’écouter le Concerto pour clarinette d’Aaron Copland qu’il interprète ici avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie dirigé par Frank Braley (un des complices musicaux de Ronald Van Spaendonck et un grand Français en Belgique 😉 ).