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Quatrième de couverture :

Quand Michael Delisle était enfant, ses « oncles », c’est-à-dire les amis de son père, ne disaient pas « arme » mais morceau ou de façon plus métonymique, feu. « J’avais mis mon feu dans le coffre à gant. » « Il s’est débarrassé de son feu. » « Oublie pas ton feu. » Dans ce poignant récit, le poète se remémore son père, le bandit devenu chrétien charismatique, l’homme violent qui ne parlait plus que de Jésus, l’homme détesté qu’on ne peut faire autrement qu’aimer, en dépit de tout.
La question qui revient éternellement est celle-ci : où va le feu ? 
Et la question me revient au chevet de mon père. Je passe mon doigt sur son vieux tatouage de marin (une ancre avec les lettres MN pour merchant navy) qui n’est plus qu’une pastille noire et floue. Ces cellules sont aussi les miennes. Je reconnais la parenté organique et l’odeur qui monte de son corps : un parfum de vieux drap gorgé de phéromones. Cet encens sébacé est mon seul lien avec cet homme, le seul que je reconnaisse. 
Cet animal m’a donné la vie. 

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La couverture le précise, c’est bien d’un récit qu’il s’agit, non d’un roman. D’emblée vie et poésie se mêlent dans ce récit très personnel que nous livre Michael Delisle.

C’est l’histoire d’un enfant non désiré dont le premier souvenir remonte à une violente dispute entre ses parents, couple mal assorti, un obscur gangster rangé des voitures et une femme qui rêve d’autre chose. Cette dispute, où la mère se fait un rempart de l’enfant instrumentalisé, marque le début très précoce du sentiment d’abandon et de solitude qui ne quittera jamais Michael Delisle. Le silence devient son compagnon le plus fidèle, pour de longues années.

Repenti, le père a toujours continué à fréquenter d’anciens complices que ses fils devaient appeler « oncles ». Puis il se mettra à fréquenter une mission évangélique et changera radicalement de comportement, se croyant sans doute « lavé de ses péchés », devenant un prosélyte actif, extrêmement dérangeant, vu son passé. Mais n’accordant pas plus d’attention à ses enfants. Après un grave accident de voiture, on peut croire le père mourant et l’auteur se prépare à un moment-clé qui (re)nouerait le lien entre père et fils à l’approche de la mort. Mais rien ne se passe comme prévu et la rencontre ne se fait pas.

C’est la littérature, la poésie, qui ont « sauvé » Michael Delisle, qui ne cesse d’interroger ce sentiment de déréliction (autant de la part de sa mère que de son père), ce silence qui l’habite au plus profond. Trois femmes, dont Lise Tremblay (qui deviendra sa femme) l’aident particulièrement à se libérer du carcan familial. A la fin de ce récit on sent bien que tout n’est pas résolu de ce noeud relationnel et personnel.

Le feu, c’est le fusil mais c’est aussi la colère, la violence, l’énergie, la prière. Le texte de Michael Delisle est d’une grande limpidité mais c’est quand même une lecture qui ne laisse pas indemne, son absence de pathos va de pair avec l’économie des mots pour dire l’épreuve intime d’un homme, d’un fils, d’un écrivain.

« Mon incipit pourrait être le suivant: De ma vie, je ne me souviens pas d’avoir été léger. C’est vrai. J’ai toujours eu, du plus loin que je me souvienne, la mort dans l’âme. »  (p. 10)

« Le poème est icône. Le poème est oiseau. Le poème est fruit. La poésie a de particulier qu’elle peut se définir par n’importe quoi, pour autant que le lecteur ait la compétence de faire parler la définition. »

« L’absence de retour [de cartes écrites par l’enfant du pensionnat] me donne l’impression que ces cartes écrites en rouge, ces appels vains ont conditionné ma tendance à la poésie: des formes brèves, lancées à personne. »

Michael DELISLE, Le feu de mon père, Boréal, 2014