L’âge des possibles

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Quatrième de couverture :

Saul et Rachel ont un avenir tout tracé : chez les Amish, la vie est une ligne droite. Leur Rumspringa, cette parenthèse hors de la communauté, leur permettra de découvrir le monde moderne pour le rejeter en toute connaissance de cause. Temple doit quitter sa petite vie casanière pour rejoindre sa soeur à Chicago, mais la peur la paralyse. Dans l’immense ville, celle qui se pose trop de questions et ceux qui devraient ne pas s’en poser vont se perdre et se trouver. Mais ils vont aussi trouver des réponses qu’ils auraient peut-être préféré ignorer.

Pour être honnête, j’avais une idée très basique et totalement cliché des Amish, genre des gens qui vivent volontairement à l’époque et dans le style de La petite maison dans la prairie et qui ont complètement coupés du monde moderne. Rachel et Saul, deux jeunes Amish amoureux l’un de l’autre, font leur rumspringa, c’est-à-dire un séjour hors de la communauté, dans ce monde moderne, au terme duquel ils choisiront soit la vie amish, rurale, soit la vie moderne, urbaine. L’escapade des deux amoureux est quand même originale car Saul a décidé de les emmener à Chicago. C’est là qu’ils rencontreront Temple, une ado timorée, anxieuse, qui vient rejoindre sa soeur aînée dans la grande ville pour voir le spectacle de sa danseuse étoile préférée. Les trois ados vont faire des rencontres, découvrir la ville et en repartiront changés à jamais.

Ce roman initiatique alterne les points de vue de ces trois personnages principaux : Saul, d’abord intrépide et confiant mais que la grande ville va choquer en profondeur, Rachel, qui paraît douce et soumise mais va se révéler plus ouverte à la nouveauté qu’il n’y paraît et Temple, rongée d’inquiétude et d’indécision en permanence et que l’absence de sa soeur à l’arrivée va obliger à « grandir ».

La force de Marie Chartres est de ne pas aborder ses personnages de façon manichéenne : les jeunes Amish sont certes attachés à leurs valeurs et à leur mode de vie mais ces valeurs aident à porter un autre regard sur la vie trépidante de Chicago et ses habitants. L’autrice leur fait vivre des expériences pleines de bienveillance – certains diront que ce n’est pas vraisemblable – et passer de la sécurité à l’aventure sans filet ou presque. Le tout avec une très belle plume, ce qui ne gâte rien. N’hésitez donc pas à découvrir tous ces possibles à Chicago !

« Je ne sais pas non plus comment se porte un sac à main. J’ignore cela. Je les regarde lorsque je me promène en ville : je vois toutes les filles de mon âge avec leur sac coincé dans le creux du coude, comme si c’était un prolongement naturel de leur corps ou de leur personnalité, elles sont légères et aériennes. Il y a quelques années, je me suis entraînée avec un sac de courses, j’ai fait des allers et retours studieux entre ma chambre et la cuisine pour voir ce que ça faisait. Je n’y suis pas arrivée, je me suis sentie ridicule. Maman m’a ensuite appelée pour que je descende au poulailler. En ces lieux, je suis la reine. Je porte le panier à œufs à merveille. Je n’en ai jamais fait tomber un seul. Chaque matin, c’est une gloire silencieuse. C’est la mienne. Ma petite gloire silencieuse. »

« Rachel est comme cela, elle aime quand l’intime surgit accidentellement, tel un animal sauvage au détour d’un virage. Elle aime, malgré tout, les joyeux petits accidents dans les phrases et les yeux des gens. »

« La vie des amish, c’est une bobine de fil qui se déroule tranquillement du début jusqu’à la fin, c’est plat, il n’y a aucun nœud, aucun accroc, aucun incident. Ce que nous faisons, la manière dont nous agissons, c’est l’ouvrage de Dieu, c’est ce qu’Il veut de nous. Une ligne droite. Et toi, tu es… tu es un joli nœud. »

« J’ai fermé les yeux pour me concentrer, pour visualiser le fil sur lequel je me tenais en équilibre. Le moindre coup de vent et je tomberais. Rachel savait que j’étais près du bord. Ou alors c’était le contraire. Peut-être que c’est elle qui tombait progressivement et moi, j’étais là à regarder, sans bouger, sans broncher. J’étais perdu. Dans un monde à l’envers, comment peut-on savoir si l’on tombe ou si l’on reste debout? »

Marie CHARTRES, L’âge des possibles, L’école des loisirs, 2020

Les notes du jeudi : Cartes postales (5) Arthur Honegger

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La dernière carte postale d’été nous vient de Suisse : c’est la Pastorale d’été, une oeuvre symphonique d’Arthur Honegger (un compositeur suisse qui a vécu toute sa vie en France de 1892 à 1955), une oeuvre inspirée par un séjour en Suisse au pied de la Jungfrau, dans l’Oberland bernois, en 1920. La voici interprétée par le Boston Civic Symphony dirigé par Max Hobart.

Septembre s’achève, l’été laisse définitivement place à l’automne…

Sexy

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Quatrième de couverture :

Darren est, à seize ans, un des espoirs de l’équipe de natation. Timide mais très séduisant, sa beauté lumineuse lui attire toutes les faveurs, y compris celles de son professeur d’anglais, Mr Tracy. Un jour, les amis de Darren adressent au proviseur un courrier anonyme accusant Tracy de pédophilie…

Derrière cette couverture aux tons frais et au titre racoleur (le même qu’en anglais), se cache un roman d’initiation aux accents souvent troubles. Darren est un adolescent de seize ans, très beau mais il vit plutôt mal cette attirance que lui attire sa beauté. Tout en préservant les apparences d’un bon copain, d’un équipier assez fiable dans l’équipe de natation de son lycée, Darren peine à trouver sa place : il est issu d’un quartier périphérique moins favorisé de sa petite ville du New Hampshire, il cherche ses marques entouré d’un père et d’un frère aîné très virils qui lui enseignent un système de valeurs et d’honneur « exigeant ». Il n’a pas vraiment de petite amie même s’il attire tous les regards et ne sait trop comment se comporter avec l’amitié enamourée de Molly Rawlings. Il travaille moyennement alors que tout le monde semble attendre beaucoup mieux que lui. Parmi ses profs, Mr Tracy qui fait un peu penser à Mr Keating du Cercle des poètes disparus dans son exigence d’excellence et d’originalité et qui, un soir de tempête de neige, oblige presque Darren à monter dans sa voiture pour le reconduire chez lui… Plus tard, des étudiants frustrés vont faire circuler des rumeurs de pédophilie à propos du prof d’anglais…

C’est un roman court que l’on peut qualifier de roman d’initiation, où Darren se débat avec ses problèmes d’ado à travers la vie estudiantine très codifiée aux Etats-Unis et ses problèmes de conscience par rapport au scandale de pédophilie qui touche son lycée. Joyce Carol Oates frôle le glauque, mais maîtrise parfaitement son scénario, comme toujours, sauf la fin que je trouve peu convaincante, plaquée. Un roman à conseiller plutôt aux grands ados (et aux adultes, bien sûr, même si, dans sa production jeunesse, j’ai nettement préféré Nulle et grande gueule et Un endroit où se cacher).

« Certains de ceux qui le regardaient, fixant des yeux affamés sur lui, n’étaient ni des filles, ni des jeunes femmes, mais des hommes. Il voyait ça dans leur regard à quoi ils pensaient, et ça le dégoûtait. Avoir ce pouvoir l’excitait et l’effrayait à la fois. Sauf que ce n’était pas vraiment son pouvoir. Sauf qu’il n’en voulait pas vraiment. Parfois les hommes ( Darren était écœuré quand il y pensait, réellement choqué) étaient des adultes qu’il avait déjà rencontrés, des habitants de la ville, des hommes qui connaissaient sa famille.
Sexe, sexy. Être sexuel.
Il avait appris à baisser les yeux. A ne jamais avoir de contact visuel. »

« On n’aurait pas pensé que son coeur battait à l’intérieur de sa poitrine sous ses muscles tendus, et qu’il avait la peur au ventre à l’idée de rater. Quand il était avec ses copains, il paraissait confiant, souriant et sûr de lui. Même sur le plongeoir le plus haut, il avait une expression calme, imperturbable. C’était probablement l’impression que Darren Flynn donnait de lui aux autres. Il fallait cacher tellement de choses ! »

« Il me regarde comme s’il voyait quelqu’un d’autre, et pas moi. Un fils différent. Plus intelligent, meilleur athlète.
Quelqu’un qui ne le décevra pas. »

Joyce Carol OATES, Sexy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard, Gallimard Jeunesse, collection Pôle Fiction, 2019

Le mois américain 2022 en solitaire avec Pativore et Belette2991

Avec ce titre, j’inaugure une série de billets consacrés à des lectures jeunesse.

La couleur de l’eau

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Quatrième de couverture :

“Enfant, je n’ai jamais su d’où venait ma mère.” Arrivé à l’âge adulte, James McBride interroge celle qui l’a élevé et dont la peau est tellement plus claire que la sienne. Il découvre l’histoire cachée de Ruth, fille d’un rabbin polonais qui a bravé tous les interdits pour épouser un Noir protestant en 1942. Reniée par sa famille, elle élève James et ses onze frères et sœurs dans la précarité, le chaos et la joie. Pour elle, peu importe la couleur de peau. Seul compte l’avenir de ses enfants. Ils feront des études, et ainsi choisiront leur vie. Tressant leurs souvenirs, James McBride raconte, plein d’amour et de fierté, une femme forte et secrète, lucide et naïve, imperméable aux préjugés : sa mère.

Derrière cette magnifique couverture colorée se dévoile l’hommage d’un écrivain, d’un musicien à sa mère. Ruth, à l’origine Rachel Shilsky, est la fille d’un rabbin polonais émigré en Amérique, un homme dur, sans amour, qui a atterri en Virginie, où il se lancera avec succès dans le commerce, avec sa femme handicapée et ses trois enfants. L’enfance et l’adolescence de celle qui changera son prénom en Ruth n’a pas été rose du tout mais la jeune fille en sort sans préjugés de race, alors qu’elle vit dans une pette ville et un état marqués par le racisme. après avoir connu ‘amour avec un jeune Noir de Suffolk, elle quitte définitivement sa famille pour New York où sa rencontre avec Andrew McBride lui apportera l’amour et de nombreux enfants, dont le huitième, James, connaîtra à peine son père, emporté par la maladie. Ruth surmontera tant bien que mal son chagrin et se remariera avec Hunter Jordan, qui lui donnera encore quatre enfants et que James considérera comme son père. Après sa mort, le jeune homme risque de virer drogué, délinquant mais c’est sans doute la musique et l’art qui le sauveront. Toute sa vie, Ruth tirera le diable par la queue pour élever ses enfants, avec une débrouillardise qui force l’admiration, car elle a pour ambition que tous ses enfants fassent des études universitaires pour réussir dans la vie. Et on peut dire, en lisant le récit de James McBride, qu’elle a réussi sa vie malgré les embûches et les épreuves.

Le récit alterne les souvenirs de Ruth, que son fils n’a pas obtenus sans peine, et ceux de James, entre l’état de Virginie et la ville de New York. James a en effet longtemps été « perturbé » dans son identité face à cette mère à la peau claire, la seule Blanche ou presque de leur quartier et qui était un modèle d’ouverture. C’est un texte plein de vie, de couleurs (si j’ose dire), d’anecdotes, d’énergie et surtout plein de l’amour d’un fils pour sa mère. Une lecture très recommandable, qui me donne envie de découvrir les romans de James McBride.

« Enfant, je me demandais souvent d’où venait ma mère, comment elle était arrivée dans ce monde. Quand je l’interrogeais, elle répondait : « C’est Dieu qui m’a faite », et changeait de sujet. Si je m’étonnais qu’elle soit blanche, elle haussait les épaules : Non , j’ai la peau claire ». Puis, elle parlait à nouveau d’autre chose. Exposer son histoire personnelle ne faisait pas partie du programme d’éducation qu’elle appliquait à ses douze enfants café au lait, curieux et indociles. »

« – Mais moi, suis-je noir ou blanc?
– Tu es un être humain. Travaille à l’école, sinon tu deviendras un moins que rien.
-Un moins que rien noir ou blanc?
-Pour un moins que rien, la couleur n’a aucune importance. »

« Mais cela n’en restait pas moins étrange. D’après mon expérience, les gens heureux ne pleuraient pas comme Maman. Ses larmes semblaient provenir d’un monde ailleurs, d’un endroit lointain, situé dans son passé où elle ne laisserait jamais pénétrer aucun de nous, ses enfants. Je sentais que cela cachait une blessure secrète. Je pensais qu’elle aurait voulu être noire comme tout le monde à l’église, car Dieu préférait sans doute les gens de couleur. Un autre après-midi, en revenant de l’église à la maisons, je lui demandai si Dieu était noir ou blanc.
– Ni l’un ni l’autre, répliqua-t-elle agacée. Dieu est pur esprit.
– Mais qui préfère-t-il, les Noirs ou les Blancs?
– Il aime tout le monde. C’est un esprit, je te dis.
– C’est quoi un esprit?
– Un esprit est un esprit.
– De quelle couleur est l’esprit de Dieu?
– Il n’en n’a pas. Dieu a la couleur de l’eau. C’est-à-dire aucune.
Je n’avais rien à opposer à cet argument massue qui aujourd’hui encore me paraît sans réplique. »

James McBRIDE, La couleur de l’eau, traduit de l’américain par Gabrielle Rolin, Gallmeister, collection Totem, 2020

Le mois américain 2022 en solitaire avec Pativore et Belette2991

Petit Bac 2022 – Couleur 3

Un an avec Gallmeister – hors thème de Septembre qui est « Un mois avec… » (comme je n’en lis qu’un par mois…)

Les notes du jeudi : Cartes postales (4) Franz Liszt

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A l’heure où je rédige ces billets musicaux pour septembre, je ne peux évidemment pas préjuger du temps qu’il fera quand vous lirez cette page. Je sais seulement que l’eau, la sécheresse ont été et sont un grand sujet de préoccupation. Arrêtons-nous donc et rafraîchissons-nous Au bord d’une source, un extrait des Années de pèlerinage de Franz List joué par Bertrand Chamayou.

Le couteau sur la nuque

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Quatrième de couverture :

Lady Edgware est bien embêtée. Son bougre de mari, au caractère impossible, refuse de divorcer. Ce qui est très ennuyeux puisqu’elle souhaite justement épouser quelqu’un d’autre… Comment se débarrasser de cet empêcheur de tourner en rond ? Lady Edgware fait appel à Hercule Poirot, grand spécialiste des affaires criminelles pour arriver à ses fins. Or Poirot se rend vite compte qu’elle a tendance à confondre tueur à gages et détective. Mais peu importe, après tout, car le mari vient d’avoir la bonne idée de mourir. Assassiné. Contrariant, Lord Edgware ?

Voilà un Hercule Poirot dont je n’avais aucun souvenir et pourtant je dois l’avoir lu quand, ado, je dévorais des reliures de trois ou quatre romans d’Agatha Christie empruntés à la bibliothèque (pardon si je l’ai déjà écrit dans un billet précédent).

Ici c’est à nouveau le capitaine Hastings qui est le narrateur et qui raconte une enquête dont Poirot n’est pas fier parce qu’il a mis longtemps avant de comprendre le fin mot de l’histoire et s’est embarqué dans de trop nombreuses fausses théories à son goût. Heureusement que le fidèle ami d’Hercule est là pour nous relater fidèlement cette enquête ! Je me laisse à chaque fois mener par le bout du nez sans réfléchir et je suis aussi abasourdie que Hastings quand la vérité se dévoile.

Lady Edgware est en réalité une actrice, qui veut donc se débarrasser de son étrange mari, qui ne fait rien pour se faire aimer. Autour de ce couple gravitent une autre actrice, excellente imitatrice, un acteur amoureux d’elle, une jeune créatrice de chapeaux très énergique, une fille qui hait son père, une secrétaire particulière pleine de sang-froid et un neveu sans le sou. Autant de suspects possibles pour l’inspecteur Japp – qui croit par deux fois ficeler rapidement l’affaire – et pour Hercule Poirot dont les petites cellules grises sont mises à rude épreuve, au grand dam du capitaine Hastings et de l’inspecteur Japp, plutôt férus d’action, comme chacun sait.

« -Vous avez une grande confiance en moi, Hastings. J’en suis touché. Ne savez-vous pas, mon ami, que chacun de nous est un profond mystère, un labyrinthe de désirs, de passions et d’attitudes conflictuelles? Mais oui, c’est vrai. On se forme ses petits jugements… Malheureusement neuf fois sur dix, on se trompe.
– Pas Hercule Poirot, dis-je en souriant.
– Même Hercule Poirot! Oh! Je sais très bien que vous me trouvez prétentieux, mais je vous assure qu’en vérité je qui plein d’humilité.
-Vous, plein d’humilité!
– Parfaitement. Sauf , je l’avoue, que je suis fier de ma moustache! Je n’ai rien trouvé de comparable dans tout Londres. »

Agatha CHRISTIE, Le couteau sur la nuque, traduction révisée de Pascale Guinard, Le Masque poche, 2014

Challenge British Mysteries 2022

Petit Bac 2022 – ligne Agatha Christie – Objet

La malédiction d’Edgar

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Quatrième de couverture :

«Edgar aimait le pouvoir mais il en détestait les aléas. Il aurait trouvé humiliant de devoir le remettre en jeu à intervalles réguliers devant des électeurs qui n’avaient pas le millième de sa capacité à raisonner. Et il n’admettait pas non plus que les hommes élus par ce troupeau sans éducation ni classe puissent menacer sa position qui devait être stable dans l’intérêt même du pays. Il était devenu à sa façon consul à vie. Il avait su créer le lien direct avec le Président qui le rendait incontournable. Aucun ministre de la Justice ne pourrait désormais se comporter à son endroit en supérieur hiérarchique direct. Il devenait l’unique mesure de la pertinence morale et politique.»
John Edgar Hoover, à la tête du FBI pendant près d’un demi-siècle, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. De 1924 à 1972, les plus grands personnages de l’histoire des États-Unis seront traqués jusque dans leur intimité par celui qui s’est érigé en garant de la morale.
Ce roman les fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d’écoute et les fiches de renseignement que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d’Edgar. À croire que si tous sont morts aujourd’hui, aucun ne s’appartenait vraiment de son vivant.

Après avoir lu Le Poète où le FBI tient une place importante, je me suis dit que j’allais enfin sortir de la PAL La malédiction d’Edgar, qui raconte l’histoire de John Edgar Hoover, le célèbre patron du FBI de 1924 à 1972. Ou plutôt son histoire vue à travers le témoignage de Clyde Tolson, son second et amant, à partir du moment où la famille Kennedy entre en scène. Clyde est chargé de collecter le maximum d’informations et de surveiller d’abord Joe Kennedy, le père, homme d’affaires d’une ambition sans bornes pour lui et ses fils, en collusion avec la mafia, ambassadeur des Etats-Unis avant la seconde guerre mondiale (croyant dur comme fer qu’Hitler est une chance pour l’Europe). La suite, tout le monde la connaît : il va reporter ses rêves de présidence sur son fils aîné, qui mourra au combat, laissant ainsi la porte ouverte à John (et à Robert) jusqu’à la mort tragique de JFK. En attendant l’arrivée au pouvoir de ce dernier, les mémoires de Clyde Tolson passent en revue les différents présidents américains depuis Roosevelt en passant par Truman, Eisenhower et évoquera bien sûr les « successeurs » de Kennedy, Lyndon Johnson et Richard Nixon. Plus justement, Tolson raconte les liens entre les présidents et le patron du FBI, qui va tout faire pour rester inamovible malgré l’animosité plus ou moins larvée que tous éprouvent envers lui. Le leitmotiv de Hoover et de garantir la moralité des Etats-Unis, un système de valeurs qu’il estime le seul valable, basé sur le racisme, la discrimination sociale, la misogynie, le puritanisme. Tous ceux qui n’entrent pas dans ce moule sont considérés par lui comme des ennemis de l’Amérique, des « communistes » (étiquette commode pour ce vaste fourre-tout « ennemi »).

La force du roman de Marc Dugain, c’est son côté documentaire (très bien documenté, si j’ose l’association de mots), c’est aussi son ambiguïté : qu’a inventé l’auteur sur l’implication de Hoover dans l’assassinat de John Kennedy ? J’ai vu le film sur ce personnage, avec Leonardo Di Caprio dans le rôle, il n’empêche que j’étais toujours sidérée par cette personnalité, par ce puritanisme si contradictoire, par ces valeurs qu’on pourrait qualifier d’un autre âge – mais la montée des mouvements nationalistes et la théorie du complot avalisée par un certain président à la mèche blonde n’avalisent-elles pas la présence toujours bien réelle de ce modèle américain ? La leçon que donne Marc Dugain à la fin du roman avec l’exposé sur la pensée d’Albert Camus paraît bien dérisoire face à cette machine de bien-pensance autoproclamée…

« L’écoute agissait comme un rayon X qui dévoile la moindre tache suspecte. Nous avions un étrange sentiment de puissance en faisant céder cette barrière du mensonge, que chacun se plait à installer pour circonscrire son territoire. Nous ressentions comme un pouvoir absolu le fait d’en savoir plus sur un individu qu’il n’est prêt à vous en dire, de l’entendre de sa propre voix s’abandonner à la vérité de ce qu’il est, happé par ses sens et leur inestimable dictature. Pris dans le filet de nos écoutes, personne ne pouvait plus prétendre s’appartenir. Le chemin de l’asservissement des individus au service du bien de la nation nous était grand ouvert. »

« La démocratie c’est un peu comme une famille avec des enfants très jeunes. Un jour, il leur vient l’idée de demander comment on fait les enfants et on leur répond : dans les choux. Et puis avec le temps, ils finissent par comprendre par eux-mêmes. Si vous me demandiez si j’ai voulu laisser un témoignage sur une période donnée, je vous répondrais : certainement pas. Dans dix ans, vingt ans, cinquante ans et même des siècles ce sera toujours la même chose. L’électeur nous laissera toujours le sale boulot. Il sait bien que là-haut les choses ne sont pas si claires. Mais il ne sait pas toujours à quel point. Quand il le découvre, il fait mine de s’en offusquer. Mais tant qu’il est devant son téléviseur avec une bière bon marché et qu’il y a de l’essence dans le réservoir de sa voiture, il est plutôt satisfait que d’autres fassent ce sale boulot à sa place. Il est comme tout le monde, pris entre le rêve et la réalité. Le rêve c’était Kennedy, mais notre pays n’avait pas les moyens de rêver plus longtemps. Il y a toujours eu deux types de personnes dans nos métiers. Ceux qui veulent se faire aimer et ceux qui s’en moquent. Edgar et moi avons fait partie de la deuxième catégorie. Le pouvoir au fond, c’est faire ce qui est dans l’intérêt de la nation et ne lui faire savoir que ce qu’elle peut entendre. » (p. 282-283)

« Marilyn Monroe faisait partie de ces rares femmes qui figuraient au panthéon photographique d’Edgar, sur les murs de l’escalier qui menait à l’étage. Il l’avait rencontrée à plusieurs reprises et il gardait le souvenir d’une femme délicieuse, fragile, et d’une beauté touchante. Edgar manifesta toujours une grande mansuétude à son égard et une tolérance surprenante pour ses écarts de conduite avec les hommes. Ce n’est jamais elle qu’il incriminait, mais il préférait voir dans sa conduite critiquable le désespoir d’une femme seule, incapable de résister à des hommes qui la convoitaient comme un trophée. La femme la plus désirable d’Amérique ne pouvait pas être ignorée par le plus grand coureur du pays. Compte tenu de l’attrait irrépressible de John Kennedy pour les femmes, il n’était pas pensable qu’il fît l’impasse sur le symbole sexuel le plus adulé d’une génération. »

Marc DUGAIN, La malédiction d’Edgar, Folio, 2006 (Gallimard, 2005)

Une belle sortie de PAL !

Petit Bac 2022 – Prénom 3

Le Poète

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Quatrième de couverture :

Chroniqueur judiciaire, Jack McEvoy ne peut croire au suicide de son frère jumeau. Si Sean, inspecteur de police, s’est bien tiré une balle dans la bouche, que vient faire ce Hors de l’espace, hors du temps d’Edgar Allan Poe écrit sur le pare-brise de sa voiture ? Et pourquoi Rusher, un indic qu’il devait voir ce jour-là, reste-t-il introuvable ? En s’immisçant dans une base de données du FBI pour les besoins d’un article, McEvoy découvre avec stupéfaction que beaucoup de policiers se suicident et que le FBI mène l’enquête sur la mort de son frère. Il comprend alors que cette affaire est en passe de lui fournir son plus gros scoop sur des meurtres en série. Mais il pressent aussi qu’il est devenu la prochaine cible du suspect…

« La mort, c’est mon truc. » Voilà un début de roman inoubliable, qui marque aussi ma découverte (enfin !) de l’écrivain Michael Connelly. Ce n’est pas son premier roman mais c’est, comme il l’explique dans la préface, le premier publié en tant qu’écrivain pur. Auparavant il travaillait comme journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, et c’est avec Le Poète qu’il lâche ce premier métier pour se consacrer uniquement à l’écriture.

Jack McEvoy, le narrateur et héros de ce roman, journaliste et auteur d’au moins un roman pas encore publié, est sans doute un double de l’auteur, rien que ce jeu de miroirs est déjà intéressant. Autre jeu de miroirs : la relation avec son jumeau, désormais lourdement marquée de culpabilité suite à l’assassinat de celui-ci. Les autres personnages du roman sont eux aussi marqués d’ambiguïtés, de secrets, à commencer par le fameux Gladden dont les « péripéties » entrecoupent le récit de Jack, mais aussi les enquêteurs du FBI, dont fait partie Rachel Walling, l’élément féminin de l’enquête et du roman.

On ne s’ennuie pas une minute avec Michael Connelly : les pages se tournent rapidement, les révélations et rebondissements s’enchaînent, les motivations encore nébuleuses du tueur en série assombrissent à souhait l’intrigue, les liens avec Edgar Allan Poe donnent de la profondeur au sujet et lorsqu’un suspect semble neutralisé plus de cent pages avant la fin, on pressent que celle-ci sera bien tordue (en effet, je ne l’avais pas vue venir…).

Une excellente découverte donc et un très bon pavé pour l’été !

Michael CONNELLY, Le Poète, traduit de l’anglais par Jean Esch, Le Livre de poche, 2017 – 759 pages

Le Pavé de l’été chez Brize

Petit Bac 2022 – Art 3

Je viens de découvrir un Mois américain alternatif parce que hélas, pour des raisons de « hameçonnage » sans-gêne, Titine ne l’organise plus : Le mois américain 2022 en solitaire perpétué par Pativore et Belette2991. Je noterai donc cette référence dans mes prochains billets.

Cet été-là

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Quatrième de couverture :

Ce soir-là, dans une petite ville de l’Indiana où tous se connaissent, Katie Mackey, neuf ans, est partie rendre ses livres à la bibliothèque. Elle n’en est jamais revenue. On n’a retrouvé que son vélo.

Trente ans plus tard, quatre voix s’élèvent pour raconter. Tous se confessent, car tous ont quelque chose à se reprocher. Gilley, le frère de Katie ; Raymond R., ‘homme qui a été fortement soupçonné du kidnapping ; Clare, sa femme, tellement reconnaissante que Raymond l’ait choisie et l’ait empêchée de finir ses jours seule. Et le gentil M. Henry Dees, singulier professeur de mathématiques qui vouait à Katie une adoration trouble.

Une disparition d’enfant, des recherches, des battues, l’identification de suspects probables… Une histoire malheureusement déjà vue. Sauf que nous sommes dans une petite ville imaginaire de l’Indiana, « un des trois états que l’on survole (l’Illinois, l’Indiana et l’Iowa) » comme l’explique l’auteur à la fin du roman. Celui-ci s’est inspiré de la ville où il a passé son enfance et son adolescence pour créer Cet été-là. Une petite ville où tout le monde se connaît, où les différences sociales sont bien marquées par les quartiers de résidence : les plus aisés, dont la famille de Katie Mackey, habitent les Heights tandis que les moins favorisés habitent Gooseneck, non loin de la verrerie dirigée par le père de Katie. C’est dans ce quartier pauvre que vivent Clare et Raymond R. Wright (une veuve qui s’est remariée avec un homme plus jeune qui l’a facilement séduite dans sa solitude) et Henry Dees, professeur de mathématique qui donne des leçons particulières durant l’été. Raymond, Clare, Henry Dees et Gilley, le frère aîné de Katie, voilà les quatre points de vue par lesquels nous découvrons, trente ans plus tard, l’histoire de l’enlèvement de Katie.

Dans ce roman polyphonique, tous les personnages qui gravitent autour de Katie portent une souffrance cachée, une solitude profonde, un désespérant besoin d’être aimé. Au coeur de cet été étouffant, les événements vont s’enchaîner, dont ils seront responsables à des degrés divers. Chacun aura quelque chose à se reprocher dans cette tragédie mais les personnages ne sont pas manichéens : ils sont à plaindre de par leur histoire personnelle mais ils sont détestables aussi par leur naïveté mal placée ou par leur arrogance. Les pages se tournent toutes seules tandis que l’on avance vers l’épilogue du drame auquel on ne peut qu’assister impuissant.

« Nous n’étions qu’une minuscule ville de l’Indiana, dans la grand plaine au-delà des collines ondoyantes de la forêt Hoosier – une ville qui abritait une verrerie, proche de la White River qui serpentait vers le sud-ouest avant de se jeter dans la Wabash et de s’écouler jusqu’à la rivière Ohio. Ce jour-là, un mercredi, la température avait atteint les trente-quatre degrés, et l’humidité qui s’était installée avait assommé tout le monde. L’air était chargé de l’odeur des fumées des fours de la verrerie, de la puanteur de poisson mort de la rivière, des sons de la vie de tous les jours : glaçons qui s’entrechoquaient dans les verres, pots d’échappement qui produisaient un bruit de ferraille, portes-écrans qui grinçaient, mères qui appelaient leurs enfants pour rentrer à la maison. »

« Vous devez savoir combien l’été peut être merveilleux dans cette partie de l ‘ Indiana. Du moins, le début de l’été, avant qu’il ne commence à faire trop chaud et que l’ai devienne lourd. Des colins s’appellent dans les prairies, et les tourterelles tristes roucoulent. Les fleurs de chicorée forment des taches bleues au bord des routes, et les rudbeckias à trois lobes revêtent leurs soleils jaunes . Les monarques viennent se nourrir sur le laiteron, et les colibris volètent au dessus des clochettes rouge orangé des trompettes de Virginie. C’est assez , disait ma mère, pour vous faire chanter à vos fourneaux. »

« Peut-être croyez-vous déjà connaître la fin. Peut-être avez-vous décidé qui est bon et qui est mauvais. Mais si c’est le cas – si vous êtes ce genre de personne – , que Dieu vous aide. Demandez à quiconque s’est trouvé au cœur de cette affaire et il vous dira : ça n’avait rien à voir avec le bien et le mal, il ne s’agissait que d’amour. »

« Quand une personne qu’on aime disparaît, c’est comme si la lumière faiblissait, et on se retrouve dans la pénombre. On essaie de faire ce que nous disent les autres : mettre un pied devant l’autre ; relever la tête ; s’abandonner aux secondes, aux minutes et aux heures. Mais il y a toujours cette petite lumière – cette vie qu’on vivait auparavant. Elle est un peu estompée et embrumée, comme un croissant de lune par une nuit d’hiver, quand l’air est plein de glace et de nuages, mais elle est tout de même présente, flottant juste au-dessus de notre tête. On pense qu’elle n’est pas loin. On pense qu’à n’importe quel moment on pourra l’attraper. »

Lee MARTIN, Cet été-là, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau, 10/18, 2018 (Sonatine éditions, 2017)

Petit Bac 2022 – Ponctuation 3