A rude épreuve (La saga des Cazalet II)

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À rude épreuve (La saga des Cazalet II)

Présentation de l’éditeur :

Septembre 1939. La famille Cazalet, réunie à Home Place, apprend l’entrée en guerre de l’Angleterre à la suite de l’invasion de la Pologne. On ferme les demeures londoniennes les unes après les autres pour se mettre à l’abri dans le Sussex, où les préoccupations de chacun – parent, enfant ou domestique – sont régulièrement interrompues par les raids allemands.
Polly, dont les parents s’enfoncent dans un insupportable mutisme, se tourne vers les discours pacifistes de Christopher et l’oreille attentive de Miss Milliment. Clary, sa meilleure amie, renseigne chaque parcelle de sa vie dans des carnets et élabore mille scénarios pour expliquer le silence de son père Rupert, porté disparu sur les côtes françaises. Serait-il devenu espion aux côtés du général de Gaulle? Zoë, sa femme, vient de donner naissance à Juliet, qui ne connaîtra peut-être jamais son père. Fascinées, les deux adolescentes observent aussi leur cousine Louise: à dix-huit ans, alors qu’elle fait ses débuts dans un sinistre théâtre de province, elle fume et porte des pantalons, au grand dam de sa famille.

Quel bonheur de retrouver la famille Cazalet, bien qu’elle affronte le terrible début de la guerre et la bataille d’Angleterre. Dans ce deuxième tome, Elizabeth Jane Howard, entre des retours vers la famille complète, a choisi de se concentrer sur les grandes adolescentes de la famille.

Louise, fille d’Edward et de Villy, mal aimée (aimée mais mal) de ses parents et donc mal armée pour découvrir l’amour, veut à tout prix devenir comédienne et supporte pour cela des conditions de vie éprouvantes. Son amitié avec Stella, dont on devine qu’elle est d’origine juive, est pétillante lui apporte l’équilibre nécessaire face à la relation un poil trouble qu’elle entretient avec un homme quatorze ans plus vieux qu’elle.

Clary, la fille de Rupert et belle-fille de Zoé, se rapproche de cette dernière pour supporter l’absence de son père qui est bientôt porté disparu à Dunkerque et ne verra peut-être jamais sa dernière-née, Juliet. Clary, qui s’exerce à devenir écrivain, parvient à se convaincre envers et contre tous que son père n’est pas mort en se racontant des histoires.

Polly, la fille de Hugh et Sybil, rêve toujours d’une maison unique et originale mais souffre de ne pas trouver de sens à sa vie comme ses cousines. La jeune fille hypersensible doit supporter les silences de ses parents, sa mère malade et son père qui peine à exprimer ses sentiments (je l’aime, celui-là, et j’aime sa relation avec sa fille).

A travers les histoires des trois jeunes filles – des autres femmes de la famille, c’est la condition féminine de l’époque qui sous-tend le récit : le poids des conventions, le rôle qu’on voudrait leur assigner, leurs rêves d’émancipation, de liberté, mis à mal ou confortés par la guerre.

Les autres personnages de la famille sont toujours bien présents, que ce soit les grands-parents, le Brig qui devient aveugle, la Duche qui parvient à diriger la maison de plus en plus remplie avec l’aide de Villy, les plus jeunes enfants dont les inénarrables Lydia et Neville (la touche d’humour et de fraîcheur), les domestiques (on va suivre de près le « crush » entre Mrs Cripps et Tonbridge) et l’excellente Miss Milliment, la préceptrice, qui a trouvé un vrai refuge dans cette famille si attachante, et racontée avec tant de finesse par Elizabeth Jane Howard. Et puis la campagne anglaise… Le troisième tome de l’histoire m’attend déjà (et le quatrième sort bientôt).

« Par le dôme de verre, le ciel avait la couleur des violettes sauvages; la porte d’entrée ouverte formait un cadre sombre pour la portion du jardin ainsi révélée ; un parterre de tulipes ivoire, et autour, des giroflées des murailles dont les nuances cuivrées, rehaussées par le soleil du soir, les faisaient ressembler à des dos d’abeilles. Des effluves de leur délicieux parfum lui parvinrent, se dissipèrent puis revinrent. Elle éprouva un instant de bonheur si pur et si parfait qu’elle eut l’impression d’être assiégée – incapable de bouger. Imperceptiblement le moment passa, glissa dans le passé, tandis que les choses reprenaient leur cours avec leur monotonie familière.« 

« Polly regarda les petits yeux gris qui l’observaient avec bonté et perspicacité, et se sentit comprise – un sentiment qui lui procura chaleur et légèreté. « Ce que vous dites, déclara-tg-elle, c’est que je ne dois pas juger les autres selon mes propres critères – selon ce que je suis, moi.
– C’est toujours un obstacle sur le chemin de l’amour, tu ne trouves pas ? dit Miss Milliment, comme si Polly y avait pensé la première. Les jugements ont tendance à tout gâter, d’après mon expérience. » »

Elizabeth Jane HOWARD, A rude épreuve (La saga des Cazalet II), traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, La Table ronde, 2020

Petit Bac 2021 – Adjectif 5

Le Pavé de l’été chez Brize (571 pages)

Les notes du jeudi : Musiques pour apprendre (1) Camille Saëns

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Avec le mois de septembre et la rentrée qui s’est bien installée, j’ai envie de vus proposer trois pièces très célèbres qui permettent au jeune public (et à toutes les oreilles qui veulent bien) de découvrir les instruments de musique.

Voici tout d’abord Le Carnaval des animaux de Camille Saëns dont on fêtera le centenaire de la mort en décembre prochain. L’oeuvre a été composée en 1886. En fait il s’agirait plutôt d’un pastiche musical. Toutes les explications ici et une interprétation par de jeunes musiciens lors de la Folle Journée de Varsovie en 2013.

Les notes du jeudi : Nuits d’été (5) Les Choristes

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L’Hymne à la nuit est une des chansons les plus célèbres du film Les Choristes de Christophe Barratier.

En réalité il s’agit d’une harmonisation due à Joseph Noyon (1888-1962) d’un thème de l’opéra de Jean-Philippe Rameau Hippolyte et Aricie, créé en 1733.

En voici les paroles (celles utilisées dans le film, car à l’origine il y a quatre couplets) :

Ô nuit, viens apporter à la Terre
Le calme enchantement de ton mystère
L’ombre qui t’escorte est si douce
Si doux est le concert de tes voix chantant l’espérance
Si grand est ton pouvoir transformant tout en rêve heureux

Ô nuit, ô laisse encore à la Terre
Le calme enchantement de ton mystère
L’ombre qui t’escorte est si douce
Est-il une beauté aussi belle que le rêve?
Est-il de vérité plus douce que l’espérance?

Et voici l’extrait du film (toujours aussi émouvant) :

Les notes du jeudi : Nuits d’été (4) Arnold Schoenberg

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La Nuit transfigurée est une oeuvre pour sextuor à cordes d’Arnold Schoenberg (1874-1951).

Voici ce qu’en dit la page Wikipedia :

« Durant l’été 1899, le musicien tombe amoureux de Mathilde, la sœur d’Alexander von Zemlinsky, avec qui il se mariera un peu plus tard. Il compose pour elle cette Nuit transfigurée en moins de trois semaines. Il s’agit donc d’une œuvre de jeunesse, écrite bien avant sa période dodécaphonique, avec des accents de romantisme tardif. On y perçoit principalement l’influence de Wagner et de Brahms, certains enchaînements harmoniques évoquant fortement Tristan und Isolde et ses accords de neuvième sans fondamentale. Œuvre de jeunesse sans doute, mais qui va déjà bien au-delà des conventions de l’époque. Le jeune Schönberg, âgé de 25 ans, a déjà assimilé l’art des grands romantiques allemands et commencé à explorer les espaces situés au-delà de leur langage ; mais l’auteur reste toujours dans les limites de la tonalité. Ce chef-d’œuvre précoce reste l’une des œuvres les plus jouées et les plus applaudies du futur novateur viennois.

La pièce est fondée sur un poème extrait du recueil La Femme et le monde (Weib und Welt) de Richard Dehmel, un ami du musicien. Le texte, plus tard publié séparément sous le titre Zwei Menschen. Roman in Romanzen, décrit une promenade nocturne d’un couple amoureux dont la femme avoue qu’elle attend un enfant d’un autre. Son amant insiste sur l’importance de sa maternité et lui assure qu’il est disposé à faire sien cet enfant. Ils marchent heureux, sous la lune, dans cette nuit transfigurée. »

Je vous propose d’écouter la version orchestrale par l’Orchestre philharmonique de Radio-France sous la direction de Pierre Boulez.

Lectures d’été 2

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Encore quelques lectures d’été à ajouter à ma jolie moisson. Celles-ci étaient un peu moins captivantes…

Quatrième de couverture :

Un jour, s’étant échappés d’une fête hollywoodienne, Charlie Chaplin et Winston Churchill se promènent ensemble sur une plage de Californie et se confessent mutuellement un secret bien gardé : leurs crises de mélancolie et leurs tendances suicidaires. À cette occasion, ils décident que, chaque fois que l’un d’eux sera la proie de ce qu’ils nomment leur “chien noir”, il appellera l’autre au secours.
À travers les rendez-vous réguliers, tout au long de leur vie, de ces deux monstres sacrés, Michael Köhlmeier fait se rencontrer des univers à première vue incompatibles : Hollywood et l’Angleterre avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Touchant ces hommes exceptionnels au plus intime, il retranscrit les interrogations qui ont été les leurs, qu’elles concernent l’art du mime et du cinéma pour Chaplin, ou la peinture et l’écriture pour Churchill.

Le titre peut faire penser à l’été, aux vacances mais à nouveau, c’est tout à fait trompeur : je ne vais pas répéter l’excellente quatrième de couverture, tout est dit.

Je savais déjà que Churchill souffrait depuis toujours de crises de dépression, qu’il appelait son « black dog » mais j’ignorais tout de l’amitié particulière entre lui et Charlie Chaplin et de la même dépression dont souffrait celui-ci. Les deux hommes se sont rencontrés et ont reconnu leur mal commun en Californie, sur une plage de Santa Monica, en 1931. A ce moment-là, Churchill semblait fini sur le plan politique, Chaplin se débattait dans la création très compliquée d’un film, en butte aux critiques et aux attaques incessantes à Hollywood, suite à son divorce. Ils se jurent de faire appel l’un à l’autre si le chien noir vient les tirer au bord du précipice du suicide. Le roman se place donc du point de vue de cette maladie de la dépression, mais aussi de la création de chacun des protagonistes : Chaplin était non seulement acteur et réalisateur mais aussi compositeur des musiques de ses propres films, Churchill passait son temps libre à peindre à écrire (il a reçu le prix Nobel de littérature en 1953). Tout comme le début de leur rencontre est marqué par la difficulté et l’échec, la fin du roman les voit lutter chacun à leur manière contre le nazisme, avec ô combien plus de succès (mais pas sans échapper au black dog) : Churchill est celui qui a su triompher de Hitler et Chaplin réalise Le Dictateur.

Le père du narrateur (il s’agit bien d’une fiction même si la majorité des faits rapportés est bien réelle) a recueilli le témoignage du secrétaire particulier de Churchill et le narrateur se base aussi sur une longue confession que Chaplin a accordée à la fin de sa vie. Le roman est extrêmement bien documenté mais il m’a semblé assez froid, il m’a manqué de la chaleur humaine, de l’émotion. Mais peut-être cela risquait-il de noyer l’essentiel du propos.

« Peu importe ce qu’on pouvait raconter sur lui, Churchill s’en fichait. Et quand bien même il serait la vile crapule que décrivaient au monde entier Lita, ses avocats et leurs complices de la presse, Churchill s’en fichait. Leurs opinions politiques diamétralement opposées ; le fait que l’un voie en Gandhi un fakir insignifiant, et l’autre un grand homme politique qui pouvait mettre l’Empire à rude épreuve ; le fait que l’un pense que le communisme pourrait faire disparaître l’injustice, tandis que l’autre le décrivait comme une machine de répartition égalitaire de la misère ; le fait que l’un ait ordonné, il y a un an à peine, de briser la grève générale des ouvriers britanniques, alors que l’autre assurait les syndicats de sa solidarité par un télégramme envoyé d’Amérique ; le fait que l’un soit le chancelier en exercice de Sa Majesté, et l’autre l’acteur le plus célèbre de tous les temps – tout cela, ils s’en fichaient. Ils avaient un ennemi commun, et celui-ci se trouvait en eux ; il ne les guettait pas dans la salle de restaurant vanille et or du très mondain hôtel Biltmore, ni à Hollywood, monde avide de scandales, ni dans le cerveau de quelque journaliste idiot, dans un cabinet d’avocats ou derrière le bureau d’un juge, ni au sein d’un parti ou dans une tranchée hérissée de barbelés – il était en eux, et c’est contre cet ennemi qu’ils formaient un pacte ; le reste n’était pas à l’ordre du jour, et ne le serait jamais. »

Michael KOHLMEIER, Deux messieurs sur la plage, traduit de l’allemand (Autriche) par Stéphanie Lux, Babel, 2017 (Actes Sud, 2015)

Petit Bac 2021 – Etre humain 4

Quatrième de couverture :

Gilles, déchiré entre la solitude de la grande ville et le mirage de la vie simple et rustique, se trouve confronté à la question mythique : peut-on retrouver le lieu de la pureté ?

Initialement paru en 1955, La Maison d’été est l’unique roman de René Guy Cadou. Une prose colorée, inventive, frémissante. Un livre où la poésie s’invite à chaque page.

Dans ce récit aux accents autobiographiques, testament spirituel et sorte de nouveau Chant du monde, on retrouve le souffle lyrique du chantre du pays nantais.

René Guy Cadou (1920-1951), instituteur rural, a été l’un des animateurs de l’école de Rochefort, mouvement littéraire fondé en 1941. Disparu prématurément à l’âge de 31 ans, il reste cependant l’un des rares poètes du XXe siècle à conserver aujourd’hui une réelle aura populaire.

Ce roman met en scène Gilles, un jeune homme dont on devine le parcours en ville (à Paris) marqué par la fascination et la pauvreté. Il décide de retourner à la campagne, chez sa vieille nourrice, et se met au service d’un fermier du coin. On est sans doute dans les années trente, car les paysans du coin parlent des séquelles de la Grande Guerre vingt ans après. Le travail est dur, mais les hommes sont solidaires et rudes à la tâche. Les femmes sont à leur service, et quand les moissons et les vendanges sont terminées, la fête se fait sensuelle grâce aux mets abondants, au vin et aux regards des filles. C’est ainsi que Gilles se laisse « happer » par Bertine, une fille que l’on dit facile. « Je me croyais plein d’immenses possibilités, voisin des arbres et comme une présence végétale sur la terre, je croyais à l’amour et voilà ce que j’ai fait de l’amour : une saloperie avec une fille. » Gilles retourne alors à sa solitude en ville. Il reviendra plus tard à la maison d’été avec Agna.

Ce roman où coulent la poésie, le soleil et le végétal à chaque page, n’est pas sans rappeler Le grand Meaulnes, il a aussi des accents autobiographiques : René Guy Cadou avait des liens forts avec la campagne de Brières il eut du mal à supporter la vie en ville ; l’amour entre Gilles et Agna fait évidemment penser à l’amour fusionnel que vécurent René Guy et Hélène Cadou, au point qu’on les appelait « Renélène ». C’est un court et unique roman où se côtoient le tourment et la sérénité, la faute et la rédemption, où la nature accompagne intimement l’humain. Une petite pépite découverte grâce au Furet du Nord.

« Je vois les campagnes comme elles sont au printemps avec leurs forêts et leurs jonquilles, le toit de la grange est couvert de fleurs blanches, un train passe au loin et un peu de fumée se mêle au plumage du ciel.
Des hirondelles sont venues se poser sur les fils.
Amélie, Carnage, la chatte qui a fait des petits, le coq qui chante.
Décidément, il y a de beaux jours à venir. »

« Courbé sur les ceps, les mains déjà violettes, des mains d’écolier tachées d’encre, j’eus malgré moi un frisson. Alors le soleil sortit de son oeuf, jaune encore, un peu ébouriffé, embarrassé dans ses plumes et un nouveau frisson, doux comme une caresse, passa sur moi. »

René Guy CADOU, La Maison d’été, Le Castor astral, 2020

Quatrième de couverture :

Antoine a 8 ans. C’est la fin du mois d’août dans la Creuse. Il joue dans une rivière dangereuse lorsque des troncs d’arbre portés par le courant l’assomment. Il se réveille dans un fourgon en compagnie d’un inconnu qui lui apprend qu’il vient de lui sauver la vie. L’homme le dépose à l’hôpital de Limoges et disparaît. Vingt ans plus tard, Antoine est veilleur de nuit dans un centre pour ados. A la télévision, on reparle de l’affaire du « découpeur » suite à la découverte de nouveaux témoignages. Lors de la reconstitution de l’enquête, Antoine reconnaît dans un portrait-robot l’homme qui lui a sauvé la vie dans la rivière.

En arrivant à la fin de court roman noir, je me suis dit qu’il faudrait le relire pour essayer de comprendre ce que j’avais loupé à la première lecture : comment l’auteur en est-il arrivé à cette fin ?? Elle est surprenante, frustrante, inexpliquée… Est-elle acceptable, vraisemblable… ? A chacun de se faire sa propre idée. Le lecteur y sera arrivé au terme d’un texte court (initialement publié en 2009 aux éditions Ecorce et lauréat du prix du polar lycéen d’Aubusson) qui, après tout, commence de façon très mystérieuse aussi, par ce défi que se lance seul Antoine, un gamin de 8 ans, qui se jette dans une rivière en crue, est grièvement blessé par un arbre et est sauvé par un inconnu inquiétant.

« – Écoute-moi bien, Antoine. Tu as eu de la chance que je sois là. Tu comprends ?
Oui.
– Je t’ai sauvé la vie. Regarde-moi dans les yeux : je t’ai sauvé la vie, Antoine. Mais si tu veux te faire du mal, je peux te faire du mal. Je peux le faire à ta place. Tu comprends ?
Non.
– Tu as peur ?
Oui.
– Tu as peur de moi, mais tu n’as pas peur de plonger dans une rivière en crue ? T’es un drôle de numéro toi. Tu vois la bouteille que j’ai dans la main ? C’est de l’alcool à 90°. Je vais en mettre sur tes blessures. Ça va faire très mal. Ça va te brûler et tu vas hurler. C’est moi qui vais te faire mal. N’oublie pas ça : moi je peux te faire du mal. Tu t’en souviendras la prochaine fois que tu voudras mourir. »
(p. 11-12)

Un accident qui nourrit encore les cauchemars d’Antoine, devenu gardien de nuit dans un centre pour ados en difficulté, placés là par les services sociaux ou le juge de la jeunesse. Antoine se sent bien dans la nuit, certains jeunes profitent de cette « relâche » pour se confier à lui, même si cela n’entre pas dans ses attributions et si cela risque de se révéler dangereux, notamment avec la jeune Ouria.

Une nuit, alors qu’il regarde la télé pour se tenir éveillé, passe un numéro de Faites entrer l’accusé dans lequel Antoine reconnaît l’inconnu qui lui a sauvé la vie vingt ans plus tôt. Un homme soupçonné de crimes atroces et toujours en liberté, alors qu’un innocent emprisonné et condamné pour un de ces crimes continue à clamer son innocence. Le veilleur de nuit va alors contacter le journaliste qui a consacré une grande partie de son énergie à cette affaire. A partir de ce moment, les événements vont se précipiter dans la vie d’Antoine et celle du centre social, les questions et l’angoisse vont aller crescendo… jusqu’à une fin qui correspond bien au titre : le noir va en s’opacifiant et la fin nous laisse avec bien des questions sans réponses…

Eric MANEVAL, Retour à la nuit, 10/18, 2016 (La Manufacture de Livres, 2015)

Petit Bac 2021 – Voyage 5

Et toujours en été par Wolkenstein

Quatrième de couverture :

« Un escape game, c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes. »

Dans sa maison de Saint-Pair-sur-Mer, la narratrice remonte le temps. De l’été 1980 à des époques plus lointaines, elle part à la recherche des deux grands absents de sa vie : son père, puis son frère disparu soudainement.
Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes forment un drôle de puzzle à reconstituer. À mesure qu’elle progresse, les indices assemblés font apparaître l’histoire d’une famille, ses failles et ses secrets.

(Vous avez remarqué le lien entre les deux dernières livres de cette chronique et les notes du jeudi en ce moment…)

Pour terminer ces lectures d’été, partons en Normandie, à Saint-Pair-sur-Mer, pas loin de Granville, dans la maison de famille et de vacances de Julie Wolkenstein. Elle nous fait visiter cette maison comme si nous étions dans un escape game : elle nous donne le mode d’emploi du jeu dans son premier chapitre, puis s’amuse à nous faire passer de l’entrée à la bibliothèque, en passant par la cave et la cuisine, sans oublier les chambres ou le salon. Comme dans un vrai escape game, le lecteur est invité à collecter des objets hétéroclites qui lui serviront à passer de pièce en pièce, parfois même à retourner en 1980 pour revenir à 2017, l’année de la mort accidentelle de son frère aîné. Chaque lieu de la maison est décrit avec précision et fait remonter la mémoire des vacances familiales et l’ombre des deux morts, le père et le frère, toujours très présents dans les souvenirs de cette maison. La maison a vécu, elle a failli succomber à la mérule, elle est défraîchie voire délabrée mais la force des souvenirs et l’attachement l’emportent sur le reste.

En général, j’aime les romans où une maison particulière tient un rôle très fort. Ici, le choix narratif de l’escape game a engendré des descriptions parfois longues, des répétitions un peu ennuyeuses à la longue (heureusement le roman ne fait que 206 pages) et a – du moins pour ma part – tenu l’émotion bien réelle liée à cette maison (bien réelle, elle aussi) à distance. Sans doute était-ce une manière de tenir le chagrin de l’auteure à distance lui aussi mais c’était un eu dommage…

De Julia Wolkenstein, je me souviens avoir beaucoup aimé – il y a de nombreuses années – L’heure anglaise. J’ai encore dans mes étagères Adèle et moi, qui parle de son arrière-grand-mère et où cette maison est, paraît-il, déjà présente. Ce sera peut-être le pavé d’un prochain été…

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions : ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » (p. 159)

« Le jardin attendra ; la plage, de l’autre côté de la maison, à l’ouest, attendra aussi : ils ont attendu pendant des années, de la fin de l’enfance à la fin de l’adolescence, quand j’aimais mieux lire dans ma chambre qu’aller « jouer dehors », comme le préconisaient avec insistance les grandes personnes pourtant favorables à la lecture : « va jouer dehors, il ne pleut pas », ou « pas beaucoup » ou, plus rarement, « il fait un temps sublime ». Comme le réclamaient avec encore plus d’insistance les copines invitées là à passer des vacances, et plus sensibles au charme de la pêche aux coques qu’aux romans, ces très longs romans parfaits à lire en vacances, justement, et qui me clouaient sur mon lit, réduisant les copines en question à la compagnie d’enfants plus petits ; tous, grandes personnes, copines et enfants plus petits finissaient l’été nettement plus bronzés que moi ces années-là. »

Julie WOLKENSTEIN, Et toujours en été, Folio, 2021 (P.O.L., 2020)

Petit Bac 2021 – Météo 5

Les notes du jeudi : Nuits d’été (3) Claude Debussy

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« Les Nocturnes de Claude Debussy (1862-1918) est un triptyque symphonique avec chœur de femmes. Le projet initial est né de la vision de tableaux du peintre américain James Whistler, que Debussy appréciait. Cette version originelle s’intitulait Trois scènes au crépuscule et comportait une partie de violon principal destinée à Eugène Ysaye. Composés entre 1897 et 1899, les trois nocturnes sont NuagesFêtes et Sirènes. » (Source : Wikipedia)

Voici une version, enregistrée en 2017, de l’Orchestre philharmonique de Radio-France et la Maîtrise de Radio-France (chef : Sofi Jeannin) dirigés par Mikko Franck.

Lectures d’été 1

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Cet été, j’ai voulu sortir de la PAL quelques titres contenant le mot « été » (ou pas…). Une thématique… de saison !

Quatrième de couverture :

En ce mois d’août 1931 à Naples, les fêtes populaires où se côtoient danses endiablées et dévotions à la Vierge battent leur plein. Mais il n’y a pas de trêve estivale pour le crime. Pour le commissaire Ricciardi et son adjoint le brigadier Maione non plus. Ils travaillent même le dimanche, et on ne tarde pas à les prévenir que la duchesse de Camparino a été découverte sans vie dans sa somptueuse demeure. Une balle tirée à travers un coussin a suffi à la tuer. Si, pour le médecin légiste et la police, l’acte criminel ne fait aucun doute, il est en revanche plus difficile d’isoler un suspect. Le commissaire Ricciardi possède le don peu commun de voir, comme en un flash, les derniers instants des morts. Et ce qu’il perçoit le laisse perplexe : la duchesse parle d’un anneau qu’on lui aurait volé…

J’ai beaucoup aimé cette troisième enquête du commissaire napolitain, une enquête délicate où les femmes et la jalousie jouent un grand rôle, tant au niveau professionnel que dans la vie privée de Ricciardi. Si vous n’avez jamais lu cette série, attention, je risque de vous dévoiler certains éléments (il vaut mieux les lire dans l’ordre).

La duchesse de Camparino, seconde épouse du vieux duc, a été assassinée : elle trompait depuis longtemps son vieux mari agonisant avec un journaliste et les suspects sont nombreux. Le commissaire Ricciardi devra faire appel à toute son intelligence et à son fameux sixième sens pour dénouer tous les liens à la fois retors et finalement si prévisibles de ce crime.

Autour du commissaire, son adjoint Maione, qui se laisse mourir de faim par jalousie envers sa femme (qui est elle aussi jalouse de lui…) et un jeu (délicieusement mené par Maurizio De Giovanni) entre les deux femmes qui prennent de plus en plus de place dans la vie du policier taciturne, Enrica sa voisine d’en face dont il est secrètement amoureux et Livia, la veuve du ténor assassiné dans la première enquête, venue en vacances à Naples et qui ne le laisse pas non plus indifférent. Ricciardi commence à prendre conscience que peut-être, il n’est pas condamné éternellement au malheur et à la souffrance pesante que lui font subir tous les morts de mort violente croisés en chemin. Cette part de vie privée n’enlève rien à l’intérêt de l’enquête policière mais elle est bien palpitante dance ce roman et participe au charme de la série et de son héros.

Ce troisième roman de la série est marqué par le fascisme qui s’immisce davantage dans l’enquête : on découvre la police secrète du régime, un des suspects écrit des discours officiels pour le parti et comme on le devinait déjà dans la saison Hiver, le docteur Modo, le légiste, a intérêt à tenir sa langue s’il veut éviter les ennuis (mais après tout, heureusement que ce personnage résistant existe). Malgré les multiples tensions, l’humour subtil est toujours bien présent et l’évocation de Naples sous la chaleur estivale, un tableau aux couleurs et aux parfums étourdissants. Vivement l’automne pour la suite des aventures de ce commissaire si attachant !

« La faim, l’amour ; le désir de possession, l’attrait du pouvoir, le mensonge, l’infidélité. Le délits dont Ricciardi était quotidiennement le témoin naissaient de tout cela. »

« Alors qu’il marchait dans le soleil couchant, il pensait que l’amour est une racine empoisonnée qui cherche son chemin pour survivre : une maladie mortelle évoluant lentement à laquelle on peut s’adapter, et qui fait préférer la souffrance au bien-être, la douleur à la tranquillité, l’illusion à la certitude. »

« Le vendredi après-midi, la ville se moque de la chaleur, comme elle se moque du froid, de la pluie ou du vent.
La ville, le vendredi après-midi, a une ambiance qui n’appartient qu’à ce jour-là. C’est l’ambiance de l’attente délicieuse de deux journées dans lesquelles l’emprise du travail se relâche, dans lesquelles chacun peut enfin penser un peu à soi. Des jours pour les rencontres, la messe et le bal… La ville, le vendredi après-midi, comble ses rues par l’attente : c’est tellement mieux d’attendre le samedi tous ensemble, au lieu de rester enfermés à la maison. La via Toledo se remplit de voix et de bruits : le vendeur de pastèques qui promet la fraîcheur de sa marchandise, le marchand de café qui roule son pot géant sur un chariot, le marchand de citrons avec ses fruits qui pendent du décor de feuillage de son éventaire. Et les fouaces aux anchois frais, les fruits de mer, les jolies paysannes tenant d’une main une chèvre en laisse et de l’autre un broc en fer pour y recueillir le lait.
La ville, le vendredi après-midi ne veut pas entendre parler de pauvreté ou de faim. »

Maurizio DE GIOVANNI, L’été du commissaire Ricciardi, traduit de l’italien par Odile Rousseau, Rivages/Noir, 2019

Petit Bac 2021 – Météo 4

La Fille du train

Quatrième de couverture :

Entre la banlieue où elle habite et Londres, Rachel prend le train deux fois par jour : à 8 h 04 le matin, à 17 h 56 le soir. Et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants : Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait. Heureux, comme Rachel et son mari ont pu l’être par le passé, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte.
Jusqu’à ce matin où Rachel voit Jess dans son jardin avec un autre homme que Jason. La jeune femme aurait-elle une liaison ? Bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, Rachel décide d’en savoir plus. Quelques jours plus tard, elle découvre avec stupeur la photo d’un visage désormais familier à la Une des journaux : Jess a mystérieusement disparu…

Non, le mot « été » ne figure pas dans ce titre mais l’histoire se passe notamment en juillet et le train est un bon moyen pour partir en vacances, non ? Mais de vacances, il n’en est pas question dans ce thriller, c’est plutôt la routine, le train-train quotidien (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots) de Rachel, un quotidien chaotique marqué par la séparation conjugale, la perte de sa maison, de son travail, et même de sa mémoire parfois, car depuis longtemps, déjà avant sa séparation avec Tom, Rachel a sombré dans l’alcoolisme (on comprendra pourquoi dans le roman mais je ne veux vraiment pas en dire trop). Elle est tellement atteinte par le divorce et l’alcool qu’elle harcèle parfois son ex-mari et sa nouvelle compagne, Anna. Sa seule distraction, dans les trajets qu’elle fait tous les jours en train, c’est d’observer les maisons dans le quartier où elle habitait « avant » et d’imaginer une vie au couple idéal qu’elle observe dans son ancienne rue. Ceux qu’elle a baptisés Jess et Jason sont en réalité Megan et Scott, un couple pas si parfait que cela (évidemment). Quand Megan disparaît, Rachel intervient, se mêle de cette disparition : ça parait totalement invraisemblable au lecteur, cette « audace », cette intrusion dans les affaires de parfaits inconnus, mais c’est le début d’un enchaînement inéluctable dont la fin vous scotche et vous sonne durablement. L’histoire progresse à travers les voix des trois personnages féminins (être dans la tête de Rachel et vivre son alcoolisme est édifiant) et les aller-retours entre passé et présent de ce premier roman époustouflant !

Paula HAWKINS, La Fille du train, traduit de l’anglais par Corinne Daniellot, Pocket, 2016 (Sonatine, 2015)

Petit Bac 2021 – Voyage 4

L'été avant la guerre

Quatrième de couverture :

Été 1914. Beatrice Nash, jeune professeure, découvre le village de Rye et sa gentry locale. Elle a fait vœu de célibat et se rêve écrivain – des choix audacieux dans la société conservatrice de ce début de siècle, que l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne vient bouleverser. Les hommes s’engagent, et Beatrice voit partir Hugh, le neveu de sa chaperonne, avec un étrange sentiment… Helen Simonson signe un roman pétillant et mordant, entre comédie de mœurs, tableau romantique et portrait féministe, Downton Abbey et Jane Austen. Lumineux et… so british !

Voici le roman d’été qui m’a fait passer par toute une gamme d’émotions et a fini par me chavirer le coeur ! Je savais que ça ne pouvait que me plaire mais je ne m’attendis pas à sourire et à sangloter à ce point. Ce roman c’est…

C’est d’abord le portrait d’une jeune femme, Beatrice Nash, qui vient de perdre son père bien-aimé et se veut indépendante, malgré la curatelle imposée sur son héritage (dont elle ne pourra disposer pleinement qu’à son mariage) et qui obtient non sans difficulté le poste d’institutrice de latin dans la petite ville de Rye, dans le Sussex. Nous sommes au tout début d’août 1914 et très vite l’entrée en guerre et l’invasion de la Belgique agitent rapidement toute la ville. Le patriotisme anglais se réveille et se révèle dans des nuances parfois bien étroites d’esprit.

C’est donc aussi le portrait de la société anglaise, la « bonne société », et parmi eux ceux et celles qui s’efforcent avec honnêteté de faire avancer leur époque, comme Agatha et John Kent et leurs neveux Hugh et Daniel, et ceux qui sont corsetés dans leur code moral fermé… et font écrire à l’auteure des scènes et des dialogues pleins de piquant… ou à pleurer de bêtise. Dans cette ville de Rye, il y a aussi des réfugiés belges et des romanichels toujours en butte aux préjugés des bien-pensants, mais qui feront évoluer les mentalités de Beatrice et de Hugh. C’est aussi un état des lieux de la condition féminine anglaise en 1914, avec une diversité bien croquée de personnages féminins.

Au delà des descriptions bucoliques de cet été resplendissant, au delà de la peinture de la société anglaise, ce roman parle aussi de façon très concrète de la guerre en France, en emmenant ses personnages, leurs qualités, leurs fragilités, leurs contradictions sur les champs de bataille. Je me demandais comment Helen Simonson allait terminer son roman mais je dois avouer que la dernière partie et l’épilogue sont très habilement amenés et m’ont arraché de grosses larmes inoubliables.

« Ma chère enfant, je crains que nous ne soyons tous les esclaves de la société. Il n’y a pas moyen d’y échapper. S’agissant de vous, c’est parce que Lady Emily a approuvé votre embauche que les administrateurs de l’école se sont laissés convaincre alors que moi, qui suis également membre titulaire de ce conseil, j’avais été incapable de l’emporter. J’ai bien peur que votre indépendance aussi bien que mes tentatives pour faire évoluer les choses ne dépendent de notre amie titrée et des petits cartons d’invitation ornés de son chiffre qu’elle nous fait l’honneur de nous adresser. »

« Agatha n’empruntait ce passage que de très bonne heure et jamais elle ne se sentait plus chez elle dans sa propre demeure que lorsqu’elle glissait la tête par la porte de la cuisine pour demander à la cuisinière une tasse de thé de la grosse théière brune tenue au chaud toute la journée pour le personnel. Pendant un bref instant, dans la cuisine carrelée de noir et blanc, avec ses hautes fenêtres ensoleillées et son fourneau à gaz flambant neuf, rien ne les obligeait à être patronne et domestique, régnant sur des domaines distincts de part et d’autre d’une porte matelassée. Elles pouvaient se retrouver comme deux femmes, levées avant le reste de la maisonnée et ayant grand besoin de leur première tasse de thé de la journée. »

« Il s’était pris à espérer que la salle de classe, dont les contraintes étaient pourtant aussi pesantes que des chaînes, lui apporterait la clé de l’évasion.
Il comprenait désormais que jamais il ne pourrait échapper à la prison de sa condition. Ces gens-là auraient beau lui sourire, leurs yeux diraient toujours « sale romanichel ».
Il était condamné à vivre et à mourir à quelques kilomètres seulement de la forge fuligineuse de son père, et toute son instruction ne ferait sans doute que donner à penser aux autres qu’il était plus rusé et plus fourbe que son père qui n’avait jamais appris à lire. »

« Une fine veine de chagrin courait néanmoins sous son bonheur , dont des millions de femmes souffriraient comme elle durant de longues années . Ce chagrin n’empêchait pas leurs pieds de marcher, il ne leur interdisait pas d’accomplir les tâches quotidiennes de la vie; mais il parcourait la population comme les câbles de cuivre du réseau téléphonique, reliant toutes ces femmes les unes aux autres, les rattachant à la tragédie qui avaient dévasté leurs cœurs comme elle avait dévasté les champs qui s’étendaient devant sa fenêtre. »

Helen SIMONSON, L’été avant la guerre, traduit de l’anglais par Odile Demange, 10/18, 2017 (Nil éditions, 2016)

Le Pavé de l’été chez Brize fête ses 10 ans ! (671 pages dans l’édition 10/18, y compris les très beaux et intéressants remerciements de l’auteure à la fin)

Et aussi une première participation au challenge organisé par Blandine De 14-18 à nous

Les notes du jeudi : Nuits d’été (2) Hector Berlioz

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Les nuits d’été est un cycle de six mélodies sur des poèmes de Théophile Gautier, composé vers 1840 par Hector Berlioz (1803-1869). Les mélodies étaient destinées à être chantées par une mezzo-soprano ou un ténor et accompagnées au piano. Toutes les explications ici.

En voici une version orchestrale par Véronique Gens, soprano et l’Orchestre symphonique de la Radio de Francfort dirigé par Lionel Bringuier.

Lectures bretonnes

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En juillet j’ai passé quelques jours dans les Côtes d’Armor (sans une goutte de pluie ou presque et avec des températures très chaudes parfois – une bulle de bonheur) et j’ai emporté dans mes bagages ou acheté sur place des romans « adaptés » à mon lieu de vacances.

Bretzel & beurre salé

Quatrième de couverture :

Mais qui est le nouveau propriétaire mystère de la plus belle maison de Locmaria, celle de la pointe de Kerbrat ?

Tout ce paisible village du Finistère le guette depuis des semaines et voilà que débarque, en pleine tempête, Cathie Wald, une pimpante Strasbourgeoise. La cinquantaine, divorcée, caractère bien trempé, elle a décidé de prendre un nouveau départ en Bretagne, et d’ouvrir à Locmaria un restaurant de spécialités alsaciennes.

La plupart des habitants l’accueillent à bras ouverts, ravis de ce petit vent de changement. Mais certains voient son installation d’un mauvais oeil. Et ne tardent pas à lancer les hostilités. Après une soirée choucroute, un notable du village s’effondre, et Cathie est accusée de l’avoir empoisonné.

Une tentative de faire plier bagages à l’étrangère ? Quoi qu’il en soit, Cathie n’est pas du genre à se laisser intimider. Et rien ne l’arrêtera pour prouver l’innocence de sa choucroute traditionnelle, quitte à se lancer elle-même sur les traces du coupable !

Un cosy mystery à la mode bretonne assaisonné de choucroute alsacienne, voilà un mélange savoureux (ou pas…) Bon, ok, il se passe dans le Finistère, ce ne sont pas les Côtes d’Armor, mais le village de Locmaria est purement fictif. C’est une lecture de vacances sans prise de tête, avec une héroïne peut-être un peu trop lisse, un peu trop parfaite malgré les blessures de son parcours de vie. Catherine débarque en Bretagne pour démarrer une nouvelle vie après son divorce, la mort de sa soeur et un mystérieux héritage qui lui permet de s’offrir une magnifique maison à Locmaria et un fond de commerce où elle va ouvrir un restaurant alsacien. Cela ne plaît pas du tout à ceux qui lorgnaient sur la propriété acquise par Catherine et l’Alsacienne sera en butte à la jalousie et à la malveillance d’une (petite) partie du village, jusqu’au jour où l’ancien maire est empoisonné dans son restaurant. Les personnages se classent souvent dans les partisans et les opposants à notre héroïne, une manière assez simple de mener l’intrigue, mais les apparences sont parfois trompeuses et les rebondissements s’emboîtent jusqu’à la résolution (inattendue en ce qui me concerne) de l’enquête. Je ne lirai peut-être pas la suite, déjà parue en juin 2021 mais, je le répète, je n’ai pas boudé mon plaisir.

Margot et Jean LE MOAL, Bretzel et beurre salé – Une enquête à Locmaria, Calmann-Lévy, 2021

Petit Bac 2021 – Aliment/Boisson 4

Pêcheur d'Islande

Présentation de l’éditeur :

Entre Gaud, fille d’un gros commerçant de Paimpol, et Yann, le pêcheur, il y a bien des obstacles : la différence des conditions et des fortunes, bien sûr ; mais aussi la timidité farouche du jeune homme, de ceux qu’on nomme les « Islandais » parce que, chaque année, leurs bateaux affrontent, durant des semaines, les tempêtes et les dangers de la mer du Nord.
C’est l’histoire d’un amour longtemps jugé impossible que nous conte ce roman, publié en 1886, et depuis lors redécouvert et admiré par plusieurs générations. Mais c’est surtout un grand drame de la mer, et l’une des expressions les plus abouties de ce thème éternel. Marin lui-même, Pierre Loti y déploie une poésie puissante, saisissante de vérité, pour dépeindre la rude vie des pêcheurs, l’âpre solitude des landes bretonnes, le départ des barques, la présence fascinante et menaçante de l’Océan.

Après la découverte de l’abbaye de Beaufort à l’entrée de la ville, ma visite à Paimpol a commencé par un repas au restaurant bien achalandé L’Islandais, sur le port, et par une balade dans la ville, où se trouve une charmante petite librairie indépendante, la librairie du Renard, où j’ai acquis ce classique de Pierre Loti. Il y a plusieurs années, j’ai visité sa maison à Rochefort, où il avait accumulé les souvenirs d’une vie de voyage et de sensualité orientalisante. L’introduction de Pêcheur d’Islande par Alain Busine rappelle que Julien Viaud, alias Pierre Loti, était lui aussi marin, capitaine de navire et qu’il voyait ses missions en mer comme un moyen de régénérer son humanité, de se purifier de toutes les sanies accumulées à terre : « Le sel de la mer remplace les mièvreries sucrées des festivités. » Et c’est bien une mer d’Islande idéalisée, presque biblique, que Pierre Loti tend comme décor aux marins de la Marie, capitaine Guermeur, des marins dont le travail est lui aussi sublimé par les descriptions de l’auteur, qui exalte l’effort physique, la qualité de l’air marin, la solidarité naturelle entre pêcheurs, dans une vie qui les fait côtoyer sans cesse la mort (qui garantit d’autant plus la pureté de leur entreprise). Dans ce contexte, le personnage de Yann, sorte de géant timide qui ne veut se marier qu’avec la mer, est emblématique des valeurs prônées par Pierre Loti.

A terre, la vie de celles et ceux qui préparent les expéditions de pêche à la morue (qui durent plus ou moins de fin février à fin août) et qui attendent ensuite le retour des pêcheurs d’Islande, leur vie n’est pas moins rude, marquée par l’attente, la pauvreté pour les familles qui ont perdu plusieurs marins en mer, le deuil, le vent qui bat la lande entre Paimpol et Ploubazlanec en passant par Pors-Even. On ne peut qu’être touché par l’histoire de Sylvestre, jeune marin collègue de Yann, et de sa vieille grand-mère qui a perdu tant et tant de membres de sa famille, et par l’amour entre Yann et Gaud, d’abord impossible et ensuite célébré une semaine avant le départ des « Islandais » dans des conditions météorologiques éprouvantes, métaphore de cet amour contrarié et de sa fin tragique. On attend avec Gaud le retour de Yann, le coeur étreint d’angoisse. Ma lecture était « éclairée » par la visite du cimetière de Ploubazlanec avec le mur des disparus, où de grandes ardoises évoquent le nom des bateaux et des marins disparus en mer entre 1852 et 1935 et la falaise au dessus de laquelle se dresse la Croix des veuves, là où les femmes, filles, soeurs de marins venaient guetter le retour des goélettes et apprenaient ainsi qu’elles étaient veuves quand le bateau ne revenait pas de la « grande pêche ».

Pierre Loti, Pêcheur d’Islande, Le Livre de poche, 2020 (Le roman est paru en 1886 et sa première parution en poche date de1967.)

Petit Bac 2021 – Lieu 4

N°40 - La croix des veuves - Tome 1
N°41 - La croix des veuves - Tome 2

Présentation de l’éditeur (premier tome, pour ne pas spoiler) :

Paimpol, ex-port de grande pêche à la morue, est aujourd’hui une élégante station touristique fort prisée pour son calme et la beauté de ses paysages. Cette belle sérénité est brutalement troublée quand, dans la même nuit, trois retraités sont retrouvés sauvagement égorgés en trois endroits différents. Le modus operandi est le même, indiquant qu’un seul assassin a sévi. Le mobile semble difficile à cerner. L’une des victimes est un ancien marin fort apprécié de toute la communauté, les deux autres sont deux septuagénaires en retraite, l’une de l’éducation nationale, l’autre d’un grand magasin parisien, des citoyens sans histoires… Les patrouilles de gendarmerie n’ont rien relevé d’anormal ce soir-là et l’enquête piétine. Le capitaine Lester, sur directives du ministère, est dépêchée sur les lieux, ce qui n’enthousiasme guère le major Mercier. Mary Lester a bientôt la conviction que ce triple crime cache une autre affaire, bien plus trouble celle-ci…

Après un classique, un polar à Paimpol, Jersey et Bréhat, ça ne se refuse pas. La série Mary Lester est partout en Bretagne, dans les librairies, les maisons de la presse… J’en ai lu plusieurs il y a très longtemps mais j’ai laissé tomber (parce que mon dealer officiel était hors service et parce que le personnage commençait à m’agacer un peu) – merci pour le prêt de ces deux tomes donc, c’était l’occasion de renouer contact.

On est donc sur une affaire très sensible, car la gendarmerie ne trouve aucune piste pour comprendre pourquoi trois retraités sans histoire ou presque ont été assassinés de manière particulièrement violente et quels liens unissait ces victimes. A Paimpol, il y a en même temps une autre affaire inquiétante : la disparition d’un médecin et de toute sa famille, le docteur aurait tué sa femme et emmené ses deux enfants sur son petit voilier. Le docteur Gaillard était connu pour avoir dénoncé, seul contre tous, un médicament aux effets mortels fabriqué par une société pharmaceutique dont la Fondation est implantée sur l’île Saint-Budoc, juste à côté de l’île de Bréhat. Un procès retentissant allait avoir lieu et c’est pourquoi le ministère lui-même envoie Mary Lester sur les lieux.

La capitaine de police, accompagnée de son fidèle lieutenant Fortin, est obligée de collaborer avec la gendarmerie nationale, ce qu’elle accepte beaucoup plus souplement qu’à ses débuts – d’autant que sa propre hiérarchie lui laisse beaucoup de liberté – et ce qui ne va pas sans mal, notamment pour les gendarmes, qui seront bien obligés de se rendre à l’évidence : oui, il y a bien un lien entre les trois meurtres de retraités et la disparition du docteur ; cela rend les trois exécutions et d’autres basses oeuvres entraînées par l’enquête particulièrement odieuses. C’est une enquête sensible, dangereuse et il faudra toute l’intelligence et le sang-froid de la policière pour en venir à bout.

C’est une bonne lecture de vacances, qui prend une saveur particulière quand on s’est baladé sur les lieux (le port de plaisance de Paimpol, la Croix des veuves et la vue magnifique sur la mer, le petit chemin vertigineux qui descend la falaise et que je n’aurais jamais osé emprunter…), la maison à droite de la Croix…). Certes il y a quelques répétitions dues aux nombreux dialogues, la concurrence entre la police et la gendarmerie est toujours un peu simpliste (quoique les pandores qui m’ont contrôlée à dix kilomètres de mon lieu de vacances le jour de mon arrivée ne semblaient pas des champions de la subtilité) mais on sent que Jean Failler est toujours bien documenté et qu’il s’st inspiré de faits-divers réels qui rendent son récit tout à fait crédible.

Première page : « Minuit venait de sonner à un clocher lointain, petite musique ténue dans le calme de la nuit. La lune dispensait une clarté blafarde sur la baie de Paimpol et la petite île de Saint-Budoc, posée sur une mer scintillante, se drapait dans un léger voile de brume.
Pas un souffle de vent, pas une ride sur la mer qui s’était retirée au loin, découvrant des îlets de roche invisibles à marée haute.
À gauche, l »anse de Launay étirait sa plage de sable blanc jusqu’à la pointe de l’Arcouest d’où l’on prenait le bateau qui faisait la liaison entre le continent et la merveille des merveilles, Bréhat, l’île aux fleurs.
Bien qu’il connût ces lieux – il y était né – depuis sa plus tendre enfance, Bodin était toujours saisi par la beauté irréelle de ce paysage auquel l’obscure clarté de la lune ajoutait une aura de mystère.
Il s’arrêta un moment pour jouir de la magie de l’instant, mais aussi pour souffler. Il revenait de la pêche à la crevette et, mine de rien, la pêche de nuit, ça vous crève son homme. Surtout quand on court sur ses soixante-dix ans, que côté poids on roule un peu en surcharge et qu’il faut, pour regagner le haut de la falaise, escalader un sentier de chèvres aussi raide à remonter que scabreux à descendre.
Pas étonnant qu’il fût seul. Déjà de jour, l’accès à sa zone de pêche était malcommode, pour ne pas dire dangereux, mais la nuit…
Bien peu s’y risquaient, et c’est pour cela que Bodin y venait. Rien ne lui était plus pénible que de trouver un autre pêcheur en train de saboter ses trous. Car, qu’on ne s’y trompe pas, la pêche à la crevette telle que la concevait l’ancien bosco était un art ! Ce serait trop facile si le premier clampin venu connaissait la bonne manière de conduire son haveneau dans les failles de roche. Encore failait-il les connaître, ces failles, le plus souvent masquées par un rideau de goémon, encore fallait-il savoir avancer son filet avec délicatesse, sans empressement, en épousant la découpe de la roche et ensuite le ramener lentement, mais fermement, sans à-coups. »

Jean FAILLER, La Croix des veuves, tome 1 et 2, Editions du Palémon, 2014

Petit Bac 2021 – Objet 4

Les notes du jeudi : Nuits d’été (1) Modest Moussorgski

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Je reprends la thématique de la nuit pour célébrer cet été (qui revient en vrai cette semaine) et on s’évade sur le Mont Chauve avec Modest Moussorgski (1839-1881). C’est le sabbat des sorcières pendant la nuit de la Saint-Jean ! Moussorgski a terminé son oeuvre à l’été 1867. Il existe plusieurs versions de ce poème symphonique qui a en réalité été orchestré par l’ami du compositeur, Rimski-Korsakov, vingt ans plus tard.

En voici une version par l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège sous la direction de Pierre Bartholomée, en 1995. « Le chef d’orchestre a privilégié la version originale de Moussorgski, restée inédite du vivant du compositeur (elle ne fut publiée qu’en 1968, un siècle après sa composition. Déchaînée, effrayante, fantasmagorique, plus âpre et plus slave que la révision de Rimski-Korsakov, cette version initiale permet une belle mise en valeur de l’OPRL qui brille ici de mille feux. »