Les notes du jeudi : Inspiration british (2) Ludwig von Beethoven

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Le grand Ludwig s’est lui aussi laissé inspirer par des thèmes on ne peut plus anglais ; il a ainsi écrit deux séries de variations, l’une sur Rule Britannia (aaaah le plié de genoux en rythme aux BBC Proms), l’autre sur God save the King (eh oui à son époque c’était le King, pas la Queen). Je ne résiste pas à vous les proposer toutes les deux, la première par le pianiste belge Julien Libeer (introduit par sa prof Maria Joao Pires)et par lui-même, l’autre par Georges Cziffra.

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Drôle de temps pour un mariage

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Quatrième de couverture :

Dolly va épouser Owen dans quelques heures. Elle se préparer en versant du rhum dans son verre à dents, les cousins se chamaillent, les premiers cadeaux arrivent, et Joseph guette celle à qui il n’osa se déclarer l’été précédent. « Un petit livre par sa taille, mais grand par sa perfection, plein de la cocasserie des situations douloureuses… » Ce « bijou oublié de la littérature anglaise » (Livres-Hebdo) fut publié à l’origine en 1932 par Virginia Woolf, qui en disait : « Un très joli texte, intelligent, acide, franchement assez remarquable ».

127 pages, pas une de plus et tout un drame se joue par une piquante journée de mars où le soleil et le vent se disputent les faveurs du climat anglais. Un drame ou une comédie, c’est selon le point de vue. Une jeune femme se marie, son fiancé semble un brave garçon honnête, la maison est remplie d’invités, de cousins, de soeurs, de tantes, tous plus excités les uns que les autres, les domestiques semblent n’en faire qu’à leur tête, sous le regard de la mère de la mariée qui semble avoir totalement perdu le contrôle de la situation.

Julia Strachey, qui n’est autre que la nièce de l’écrivain et critique Lytton Strachey, a l’habileté de mettre la fiancée en scène au bout de 49 pages déjà. Et elle traîne, Dolly, elle n’est pas encore prête pour la cérémonie, elle est même en train de se saouler lentement, on la sent songeuse, nostalgique… tandis qu’un invité, Joseph, tente jusqu’à la dernière minute de parler à Dolly avant le mariage.

Drame ou comédie, vous disais-je : en fait, Dolly et Joseph devraient se parler, devraient affronter leurs sentiments, leurs souvenirs, leurs sensations, mais il est bien trop tard et surtout, autour d’eux, gravitent des personnages secondaires qui font tout pour se tourner la tête avec toutes les préoccupations « frivoles » liées à un mariage. Et c’est cela qui rend ce court roman si cruel (et si fin). Aucun des personnages ne veut ou n’ose considérer ni exprimer ses sentiments en profondeur ; c’est sans doute une attitude typiquement britannique : maintenir les apparences à tout prix et garder ses sentiments personnels pour soi, enfouis au plus profond. Quand quelqu’un ose perturber le cours des choses, c’est tellement ébouriffant qu’on se demande si cela est vraiment arrivé.

Ajoutez à ce drame en sourdine une pincée d’humour anglais (aux couleurs de bonbons anglais d’ailleurs, une chaussette verte, une chambre lilas) et vous avez un roman charmant, une pépite so typically british, tout ce qui fait le charme de ce mois de juin.

Julia STRACHEY, Drôle de temps pour un mariage, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Le Livre de poche, 2013 (Quai Voltaire, 2008)

   RDV classique vintage

 Temps qui passe

Menue, penchée…

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Menue, penchée au-dessus
de l’évier, si loin de nous
sous son tablier, bleu, perdue
dans ses bottes de pluie, elle trie
les cerises noires et pose les plus mûres
à l’écart, les sépare des pourries

On dirait qu’elle mesure
un vieux rêve à distance,
qu’elle le visite du bout des doigts

derrière la vitre nue
les nuages
font des taches

/

Le silence pour elle
ne connaît plus d’obstacles,
elle le regarde monter
sans impatience,
comme une urgence sans fin

/

Comment dormir, pourtant,
sans retourner au potager
encore une fois,
reprenant le chemin comme on remonte
le temps, pour s’assurer que tout
a bien été quitté, dans les règles,
et paré, avant l’orage

l’arrière
parfois seule chance
pour demain

/

Sur une toile de bâche, elle place
une à une ses pierres,
les cale, en dispose d’autres
plus solides, chaque pouce
de son terrain, chaque plant
mérite sa main

choux, navets, tomates,
laitues, elle les épèle,
les arrime à ses mots

remparts de voix
contre le vent

/

Petite, elle se sauvait pour échapper
aux ombres — reflets trompeurs,
vieilles faces édentées — rejoignant
d’un seul battement de cils
le soleil des rues vides

aujourd’hui, dans le doute,
elle vérifie, redresse les pieux
des clôtures qui penchent, entourant
d’une enceinte fictive quelques fruits
à venir, encore noués dans sa pensée

Plutôt prévenir, qu’abandonner les choses
au pire. Sinon qui l’aiderait, elle,
à rassembler les planches, éparpillées
par les rafales, d’une si vétuste
embarcation ?

/

Peu de gestes suffisent à éloigner
la pénurie. Mais ce peu a du poids
qu’elle soulève sans répit
du matin jusqu’au soir

/

Aussi mince qu’un mouchoir
ma page, je la frotte et la nettoie,
jusqu’à l’obscurité qui la détruit,
plus forte que les mots

tandis qu’elle, tôt levée,
tel un clou qui s’enfonce,
brave le froid, avance,
toutes ses pensées accumulées
en un point silencieux
un seul point qui fait mal

(…)

José-Flore Tappy, Trás-os-Montes,, éditions La Dogana, 2018

José-Flore Tappy est née en 1954 en Suisse. Elle vit à Lausanne et travaille au Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de cette ville, à l’édition de textes à partir d’archives littéraires (notamment Gustave Roud et Philippe Jaccottet). Elle a reçu le prix Schiller 2007. (Source : site Poezibao)

Les notes du jeudi : Inspiration british (1) Joseph Haydn

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Pour les trois jeudis de juin qui restent, je vous propose de rester en Grande-Bretagne (après notre promenade dans un jardin de monastère anglais la semaine dernière). J’appelle cette série « Inspiration british » : les compositeurs ne sont pas du tout britanniques mais se sont inspirés de thèmes propres aux pays gouvernés par sa gracieuse Majesté.

Voici d’abord une symphonie de Haydn (compositeur autrichien 1732-1809), la 92è en sol majeur. « La création eut lieu à Londres au cours de la première tournée de Haydn en Angleterre en 1791. Le surnom de Symphonie Oxford rappelle qu’elle a été jouée lors de la cérémonie du titre de docteur honoris causa décerné à Haydn par l’université d’Oxford. » (source : wikipedia) L’Orchestre du 18è siècle est dirigé par Frans Brüggen.

Agatha Raisin enquête – Randonnée mortelle

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Quatrième de couverture :

Après un séjour de six mois à Londres, Agatha retrouve enfin ses chères Cotswolds – et le non moins cher James Lacey. Même si le retour au bercail de son entreprenante voisine ne donne pas l’impression d’enthousiasmer particulièrement le célibataire le plus convoité de Carsely.
Heureusement, Agatha est très vite happée par son sport favori : la résolution d’affaires criminelles. Comme le meurtre d’une certaine Jessica, qui militait pour le droit de passage de son club de randonneurs dans les propriétés privées des environs.
Les pistes ne manquent pas : plusieurs membres du club et quelques propriétaires terriens avaient peut-être de bonnes raisons de souhaiter sa disparition. Mais la piste d’un tueur se perd aussi facilement que la tête ou la vie !

Voilà donc Agatha de retour de Londres où elle avait dû reprendre du service dans le étier de communication où elle excellait jadis. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce métier ne révèle pas les meilleurs côtés de son caractère. Et pourtant elle aurait bien besoin de douceur pour reconquérir le coeur de son beau voisin James Lacey. De quelques kilos en moins aussi. La voilà donc inscrite au club de randonnée de Carsely (entraîné par James, of course). A quelques kilomètres de là, une marcheuse un peu trop arrogante se fait tuer à coups de pelle sur la propriété d’un baronnet. Et c’est ainsi qu’Agatha se retrouve une nouvelle fois embauchée pour tenter de trouver l’assassin…

C’est une bonne idée de la part de M.C. Beaton, je trouve, d’éloigner un peu Agatha de son village d’élection : pour une fois, pas de crêpage de chignons au sein de la société des dames de Carsely, pas de rivalités assassines et autres joyeusetés de villages anglais. Pour enquêter discrètement et mieux connaître les Marcheurs de Dembley, Agatha, secondée par James Lacey, va emménager à Dembley même. Mais nous avons quand même droit à des incursions dans la campagne anglaise puisque la victime, Jessica, a été tuée au beau milieu d’un champ de colza. Bienvenue donc chez sir Charles et son majordome homme à tout faire et parfait ours de compagnie Gustav. Ah ils ne sont pas piqués des vers, ces deux-là, sans doute un petit coup de griffe au passage contre ces petits nobliaux de campagne pas toujours très nobles mais qui feront tout pour maintenir la tradition.

Au final, l’assassin n’était pas du tout celui que je croyais (oui, je suis naïve).. Après tout, ce que je retiens de toutes les aventures d’Agatha que j’ai lues jusqu’à présent, c’est son évolution personnelle. Et je peux vous dire que, concernant ses relations avec James, ces dernières ont fait un grand bond mais le suspense reste entier au bout de ce quatrième tome toujours aussi réjouissant !

M.C. BEATON, Agatha Raisin enquête – Randonnée mortelle, traduit del’anglais par Jacques Bosser, Albin Miche, 2016

 Let’s meet Agatha today   

  Déplacement   

Roman

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On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits – la ville n’est pas loin –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III 

Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire !…

– Ce soir-là…, – vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Arthur RIMBAUD

J’ai déjà proposé ce poème aux tout débuts du blog. Mais comme nous sommes en juin et que cela fait un petit lien avec le poème de dimanche dernier qui évoquait Rimbaud… et puis Rimbaud c’est toujours beau…

Le café, la nuit (Vincent VAN GOGH)

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage

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Quatrième de couverture :

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Lorsque son ex-femme, Géraldine, disparaît, Ethelred décide de mettre à profit ses talents de détective pour la retrouver.
Petit problème : les connaissances en criminalité d’Ethelred, écrivain professionnel, proviennent de romans policiers tout droit sortis de son imagination qui, depuis un moment, s’est, elle aussi, volatilisée.
Quoi de mieux, pour retrouver l’inspiration, qu’une enquête grandeur nature ? De fausses pistes en révélations renversantes, la réalité dépasse de loin la fiction…

Voilà, j’ai enfin découvert ce qui se cache derrière ce titre à rallonge un peu mystérieux. Bon je ne suis pas sûre que ça me laissera des souvenirs marquants mais c’était une lecture détente pleine d’humour british et de coups retors qui viennent des personnages et de l’auteur lui-même. Celui-ci s’amuse avec les codes du polar et de l’écriture en général, en amenant un second narrateur au beau milieu du récit, en s’amusant avec les différentes casquettes romancières de son personnage principal, au prénom improbable, Ethelred Tressider. Avec Elsie Thirkettle (comment ne pas apprécier une telle accro au chocolat), il forme un couple d’enquêteurs tout aussi improbables mais bien malin celui qui devinera qui tire les ficelles et quand. Même si ça ne me laissera pas de souvenirs impérissables, j’ai passé un bon moment et j’ai évidemment envie de savoir ce qui est réellement arrivé à Ethelred et à Elsie (ça tombe bien, le tome 2 est déjà dans ma PAL) (ahum).

« J’étais indéniablement face à un problème à trois barres de chocolat, je me mis donc en quête d’en trouver dans la cuisine. Il me fallut une éternité pour en dénicher une tablette au fin fond d’un placard, mais il était clair d’après sa position (sous un paquet de riz) qu’Ethelred avait oublié son existence: on ne laisse pas du chocolat dans un placard sous un paquet de riz si l’on se souvient qu’on l’a. En tout cas, pas les gens normalement constitués. Et le chocolat oublié dans un placard devient propriété publique. »

« D’après moi, franchement, n’importe qui en ciré et en bottes en caoutchouc a l’air d’un con. N’importe qui en ciré et en bottes en caoutchouc qui surgit dans son propre salon en brandissant une canne à la main est un abruti fini.
« À quoi tu joues, espèce d’idiot ? » lançai-je.
Il faisait une mine furax, et je me demandais bien pourquoi. Je regardai d’abord la barre de chocolat, puis le bazar environnant, et de nouveau le chocolat. 
« Oh, ça va, merde ! m’exclamai-je. Il était dans le placard. »

« Elsie avait choisi de porter pour l’occasion une jupe moulante très courte et une veste assortie qui auraient pu être très seyantes sur un tas de gens. Il y avait incontestablement au fond d’elle une femme menue et raffinée qui luttait pour se faire entendre et dont on ne pouvait qu’admirer la ténacité. »

L.C. TYLER, Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, traduit de l’anglais par Julie Sibony, 2013 (Sonatine, 2012)

   

 Moyen de transport

Pierres blessées

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Parfois l’enfant ne sait pas dire son chagrin,
Mais il entend, le soir, les étranges présages
Qui annoncent aux pierres blessées, à même le sol,
Leur libération, où il apprend que les pierres
Cœurs brisés, ont parfois l’éclat dur d’un langage.
Le bruit de la mer rugit au vestiaire
– Et un reproche ; mais cela même est rassurant :
Un reproche de moins entre lui et la mort…
Et là, sur le tapis devant la cheminée,
Il regarde l’enfer et voit son avenir
– Qui sait, peut-être une chambre de chauffe ?-
Pourtant, l’enfant, je pense, a connu des fous-rires
(On dit que de la vie ce sont les seuls remèdes),
Et puis, n’eût-il pas survécu,
Saurait-il que Rimbaud a connu ces chagrins,
Rimbaud dont l’âge d’homme aussi, comme le sien,
Fut déserté d’amour et privé de langage ?

Malcolm Lowry (1909-1957), The Collected Poetry of Malcolm Lowry, University of British Columbia Press, 1992 – Poésies complètes, traduit de l’anglais par Jacques Darras, Denoël, 2005

Poème lu chez Schabrière

Expo 58

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Quatrième de couverture :

Londres, 1958. Thomas Foley dispose d’une certaine ancienneté au ministère de l’Information quand on vient lui proposer de participer à un événement historique, l’Exposition universelle, qui doit se tenir cette année-là à Bruxelles. Il devra y superviser la construction du Pavillon britannique et veiller à la bonne tenue d’un pub, Le Britannia, censé incarner la culture de son pays. Le jeune Foley, alors qu’il vient de devenir père, est séduit par cette proposition exotique, et Sylvia, son épouse, ne voit pas son départ d’un très bon œil. Elle fera toutefois bonne figure, et la correspondance qu’ils échangeront viendra entrecouper le récit des nombreuses péripéties qui attendent notre héros au pays du roi Baudouin, où il est très vite rejoint par de savoureux personnages : Chersky, un journaliste russe qui pose des questions à la manière du KGB, Tony, le scientifique anglais responsable d’une machine, la ZETA, qui pourrait faire avancer la technologie du nucléaire, Anneke, enfin, l’hôtesse belge qui va devenir sa garde rapprochée… 
Coe embarque le lecteur dans une histoire pleine de rebondissements, sans que jamais la tension ne retombe ou que le ridicule ne l’emporte. Sous la forme d’une parodie de roman d’espionnage, il médite sur le sens de nos existences et dresse le portrait d’un monde disparu, l’Angleterre des années 1950, une société tiraillée entre une certaine attirance pour la liberté que semble offrir la modernité et un attachement viscéral aux convenances et aux traditions en place.

Pour le premier rendez-vous du Mois anglais, j’ai choisi ce roman de Jonathan Coe, ce qui me donnait un autre regard sur l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. D’emblée, Jonathan Coe explique très pédagogiquement le pourquoi de cette expo, en deux pages au bout desquelles il introduit son héros Thomas Foley, un petit Anglais très ordinaire dont le monde va s’ouvrir avec excitation à l’occasion de ces six mois qu’il passera à Bruxelles, à la tête du pub anglais ouvert pour l’occasion. Au Britannia, Thomas sera témoin (à l’insu de son plein gré) du rapprochement (ou pas) entre les USA et l’URSS, en la personne d’Emily Parker, démonstratrice d’aspirateur et d’Andrey Chersky, journaliste soviétique. Il vibrera pour Anneke, la jolie hôtesse belge et fera de son mieux pour être un bon citoyen et sujet de Sa Majesté la Reine d’Angleterre. 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que sous des dehors de roman léger, Jonathan Coe est extrêmement bien documenté sur cette Expo universelle (il ne faut pas attendre sa longue liste de remerciements pour s’en convaincre) : il dit avoir été fasciné par l’Atomium et l’Expo 58 à la suite d’une interview par la radio flamande sur les lieux mêmes de la manifestation, qui aura duré six mois. Il glisse quantité de détails véridiques sur l’architecture des pavillons nationaux, les lieux de divertissement du parc, les personnes qui travaillaient sur le site, dans un récit enlevé et évidemment plein d’humour. Il s’amuse à parodier les romans d’espionnage, multipliant les références à Ian Fleming notamment et mettant en scène un couple d’espions, Wayne et Radford, sorte de Dupont et Dupond aux dialogues aussi improbables qu’hilarants. Son sens de l’observation est vif et mordant, comme toujours.

Chez Jonathan Coe, le diable est dans les détails : connaissez-vous les coussins coricides Calloway ? saviez-vous que dans les paquets de chips Smith de 1958, le sel était placé à part dans un petit sac spécial ? Ces purs produits de la technologie anglaise jouent un rôle non négligeable dans ce roman jubilatoire dont les pages se tournent toutes seules.

« – Euh… il y a cette perte, bien sûr, repris promptement Cooke, même s’il était clair que ce n’était pas ce dont il parlait au premier chef, vous avez notre sympathie quant à vos, vos débuts dans la vie, disons. Entre le pub, et les, les origines belges, vous avez dû vous sentir lourdement handicapé. »

« Que voulait dire être britannique, en 1958 ? On n’en savait trop rien. L’Angleterre s’enracinait dans la tradition, c’était un fait acquis : ses traditions, le monde entier les admirait et les lui enviait avec son panache et son protocole. Mais en même temps, elle s’engluait dans son passé : bridée qu’elle était par des distinctions de classe archaïques, sous la coupe d’un Establishment porté au secret et indéboulonnable, l’innovation l’effarouchait. Bref, à vouloir définir l’identité britannique, fallait-il plutôt se tourner vers le passé ou vers l’avenir ? »

« Les toilettes jouent un rôle crucial dans la vie quotidienne. C’est vrai, nous y passons tous, n’est-ce pas ? Nous faisons tous… – Il déglutit avec effort – … nous faisons tous, après tout.
– Nous faisons tous, Mr Sykes ? Nous faisons tous quoi ?
– Enfin… à quoi bon prétendre le contraire, n’est-ce pas, au fond ?
– Pour l’amour du ciel, de quoi parlez-vous ?
– Vous le savez bien, nous faisons tous la grosse commission.
– La grosse commission ?
– Précisément, s’écria Gardner, en se levant d’un bond pour arpenter le tour de la table. Skyes a mis le doigt dessus. Nous faisons tous la grosse commission, sir John, même vous !
(…)
En avez-vous fini, Gardner ? Puis, prenant son silence pour un acquiescement, il ajouta : « Puis-je faire observer que, à l’entrée du Pavillon que vous vous proposez de défigurer avec vos obscénités, les visiteurs trouveront un portrait de sa Majesté la Reine ? »

La citation qui risque de créer un grave problème diplomatique entre l’Angleterre et la Belgique 😉 « Le fait est que ces Belges sont plus andouilles que nature, ils connaissent rien à la bière, et d’ailleurs rien à rien. »

Jonathan COE, Expo 58, traduit (remarquablement) de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2014

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