Je t’écris

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Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon cœur qui voyage tous les jours
— le cœur parti dans la dernière neige
le cœur parti dans les yeux qui passent
le cœur parti dans les ciels d’hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu’es-tu devenue toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai froid dans la main
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
j’ai peur d’aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes bras amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon cœur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

Gaston Miron

(Poème québécois découvert sur la page FB de Kim Thuy !)

Marc Chagall, Les amants bleus

Les notes du jeudi : Musiques de fêtes (2) Michel Delalande

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La semaine, nous fêtions les Water Music, restons dans une note aquatique avec ce Concert de trompettes pour les Fêtes sur le canal de Versailles de Michel-Robert Delalande (1657-1726), un musicien français représentatif (avec Lully, Rameau, Charpentier, Couperin, …) du baroque français, qui a composé, pour le roi Louis XIV, essentiellement de la musique religieuse (des motets inspirés de textes latins tirés des Psaumes) mais aussi des divertissements, des pastorales et des ballets (source : Wikipedia).

Ce Concert de Trompettes fait partie des Symphonies pour les Soupers du Roy.

Hugo Reyne dirige La Simphonie du Marais.

Haïkus de saison

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Sur le mur des jours courts

s’ouvrent les poèmes

de la lande fanée

Terayama Shûji

Mon corps s’émousse

mon esprit s’éclaircit –

montagnes enneigées !

Sôma Senshi

Nuit de givre –

comment dormir

quand la mer ne dort pas ?

Suzuki Masajo

Au point du jour

en tourbillons de brume

la voix de la cloche

Matsuo Bashô

Neige qui tombais sur nous deux –

es-tu la même

cette année ?

Matsuo Bashô

dscn3369

Un cahier montrant les étapes nombreuses et minutieuses de l’encrage et de la colorisation d’une estampe. Dans la très riche exposition UKiYO-E (Images du monde flottant) à voir au Cinquantenaire, à Bruxelles, jusqu’au 12 février 2017 (l’accrochage change le 19 décembre).

Haïku du XXè siècle – Le poème court japonais d’aujourd’hui, Poésie / Gallimard, 2007 (pour les deux premiers poèmes)

Haïku – Anthologie du poème court japonais, Poésie / Gallimard, 2002 (pour les trois derniers)

Objectif PAL de novembre, c’est fini…

Objectif PAL

Nous sommes déjà le 3 décembre, il est temps de vous révéler les résultats du tirage au sort promis. Mais avant cela, merci pour votre enthousiasme, vos PAL amaigries doivent être ravies et nous aussi.

Comme promis, nous vous réservons quelques surprises, Antigone et moi. Pour ce qui me concerne, c’est une BD (puisque le logo est inspiré de Tintin…). La gagnante est…

Enna

Bravo à toi ! Tu veux bien m’envoyer tes coordonnées postales en MP, s’il te plaît ?

Chez Antigone, c’est Anna qui a été tirée au sort.

Si le mois de novembre est terminé, l’Objectif PAL ne s’arrête pas pour autant : Antigone continue et attend vos liens sur le groupe Facebook (cela simplifiera les choses). Pourma part, je dois avouer que depuis quelques semaines, j’ai eu bien du mal à tenir le rythme des livres reçus en SP (pourtant pas si nombreux que ça), mon rythme de lecture est ralenti et je me sens saturée des pressions (que je me suis mise moi-même sur la tête) concernant ce blog. Une pause s’impose (je vais investir dans Royco Minute Soup) et je ne sais combien de temps elle durera… Je n’abandonne pas les billets de poésie et de musique (dont beaucoup sont déjà programmés), je posterai peut-être un billet lecture par-ci par-là… ou pas… je sens la nécessité de « zéro contrainte, zéro pression ». Je vous dis donc à bientôt !

Les notes du jeudi : Musiques de fête (1) G.F. Haendel

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Nous voilà déjà en décembre, les fêtes approchent, j’ai donc choisi, sans grande originalité, le thème des musiques de fête pour ce dernier mois de l’année. Et comme j’ai eu la chance d’entendre cela en vrai lors de mon dernier concert à Lille, voici Water Music de Georg Friedrich Haendel.

Cette musique a sans doute été créée lors du voyage sur la Tamise du roi George Ier, le 17 juillet 1717, entre Whitehall et Chelsea, au moins pour les suites no 1 et 2. Des musiciens jouaient sur les deux rives tandis que d’autres jouaient dans des barques qui accompagnaient le navire royal, qui lui-même jouait d’un nouvel instrument, le traverso (la flûte traversière). La suite no 3 a été créée le 26 avril 1736, à l’occasion du mariage du Prince de Galles avec la princesse Augusta de Saxe-Gotha. Il n’existe pas de partition officielle de ces suites : on pense que Haendel a « recyclé des oeuvres anciennes pour proposer cette musique festive.

Les English Baroque Soloists sont dirigés par Sir John Eliot Gardiner. Bonne écoute !

Un billet de Marilyne : Un été avec Baudelaire

Un été avec Baudelaire –

 Antoine Compagnon – Equateurs France Inter –

 

Ce titre est le troisième de la série inaugurée par Antoine Compagnon avec Montaigne, chroniques retranscrites d’émissions radio invitant à la découverte d’un auteur. Avant Baudelaire, ce fut Proust ; l’été dernier fut consacré à Victor Hugo avec la variation de formule puisque les volumes sur Proust et Hugo sont signés par un collectif d’auteurs.

J’avais lu le premier opus sur Montaigne avec délice, baguenaudant à la rencontre d’un auteur-philosophe que je connaissais peu, en lectures d’extraits. Avec le Poète, mon approche fut différente puisque l’œuvre appartient à mon panthéon. Toutefois, la lecture en fut tout aussi agréable et intéressante, tout aussi gourmande. Antoine Compagnon mêle les mots de l’auteur qu’il accompagne aux siens, citant aussi bien l’œuvre que les correspondances, prose, journaux, critiques.

Ce n’était pas une lecture de saison. Charles Baudelaire chante bien peu l’été, il est le poète du crépuscule, du déclin, du temps de la mémoire et du songe. «  C’était hier l’été »

Ce que j’apprécie particulièrement dans cette collection, c’est qu’elle est sans prétention, que ce soit d’analyse littéraire ou biographique. Je répète le mot : rencontre. Antoine Compagnon s’intéresse à l’homme, l’éclaire de ses vers, sans toutefois occulter ses failles et ses paradoxes. En chroniques thématiques, il nous raconte les relations ambiguës à la presse, à la photographie, à la «  modernité », à la mère, à la chrétienté ; il précise les propos et les partis-pris dérangeants sur les femmes et la démocratie. Il nous raconte les colères et les échecs, les velléités d’engagement dans le travail assidu et la politique ; il nous raconte les théories du beau, de l’art, du génie, du Mal. C’est Baudelaire dans son époque, Baudelaire face à ses contemporains, du monument national Victor Hugo au photographe Nadar qui sera celui qui laissera d’évocateurs portraits du poète dont se saisira le mythe.

Antoine Compagnon nous parle d’un homme angoissé, provocateur, pessimiste, original, le poète-chiffonnier de son Paris qui disparaît, celui dont l’auréole est tombée dans la boue d’où fleuriront les vers.

« Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures

Les persiennes, abri des secrètes luxures,

Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés

Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,

Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,

Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,

Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. »

 Extrait de Le Soleil

Le chroniqueur revient sur le destin de l’œuvre et la figure du poète « maudit », rejeté-condamné avant d’être considéré comme le poète classique et scolaire.

Baudelaire, cet homme qui dénigra les femmes, la ville moderne et la photographie, le poète désenchanté qui nous laissa les plus merveilleuses images de l’amour, du voyage et de la mélancolie.

«  ….

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir

Aimer et mourir

…. »

Objectif PAL

Novembre

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Les grand’routes tracent des croix
A l’infini, à travers bois ;
Les grand’routes tracent des croix lointaines
A l’infini, à travers plaines ;
Les grand’routes tracent des croix
Dans l’air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l’infini, par les allées.

Arbres et vents pareils aux pèlerins,
Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,

Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes !

Voici novembre assis auprès de l’âtre,
Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l’inconnu, de tous côtés.

Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,
Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S’allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.

Voici novembre en son manteau grisâtre
Qui se blottit de peur au fond de l’âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l’étendue effarante et blafarde,

Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Oh l’identique et affolant cortège
Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.

Et novembre, près de l’âtre qui flambe,
Allume, avec des mains d’espoir, la lampe
Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver ;
Et novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !

Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.
Voici les grand’routes comme des croix
A l’infini parmi les plaines
Les grand’routes et puis leurs croix lointaines
A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

Emile Verhaeren, Les vignes de ma muraille

Aujourd’hui, 27 novembre, cela fait cent ans qu’Emile Verhaeren mourait dans un accident en gare de Rouen. J’ai choisi un poème de saison (pas très gai, je vous l’accorde, mais l’univers d’Emile Verhaeren exprime souvent de la grisaille, du tourment, mais aussi l’Escaut, la Flandre, une certaine placidité). Pour cet héritage de mots, d’art, de poésie, de patrimoine, merci, Monsieur Verhaeren.

James Ensor, Verhaeren taillant un crayon (1890)

Un hiver avec le diable

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Quatrième de couverture :

D’un regard, il a perçu derrière son incroyable allure de « Garbo brune  » un secret, une fêlure. Robert Duvinage est un escroc à la petite semaine, avec le charisme du diable. Hortense Weber a tout pour l’intriguer. Que cache cette institutrice célibataire, une Alsacienne venue s’exiler à Erquignies, avec son bébé sous le bras ? 

Huit ans après la Libération, en pleine guerre d’Indochine,suspicions et plaies de l’Occupation couvent toujours dans ce bourg près de Lille. A la veille du procès d’Oradour, les tensions sont ravivées par un incendie criminel dans une ferme voisine, qui tue deux élèves d’Hortense.

Parce qu’il veut confondre l’assassin et parce qu’il veut veiller sur Hortense, en proie à une peur permanente, Robert suspend un temps ses activités louches et  joue l’épicier du bourg. Serait-ce ainsi pour lui un moyen de soulager sa conscience ?

Qu’et-ce qui pousse Robert Duvinage à sans cesse mentir, monter des escroqueries à la petite semaine grâce à son talent de photographe ? En tout cas, une fois qu’il se laisse aller à rendre service à Hortense Weber, la ramenant de la maternité à Erquignies, les tragédies semblent se déchaîner sur ce paisible petit village à la frontière franco-belge. Pas si paisible que ça, la bourgade dont le maire communiste côtoie un curé aux manières un peu trop onctueuses. Ce village du Nord symbolise la France entière et les luttes qui la déchirent encore huit ans après la Libération : luttes sourdes entre anciens collabos amnistiés par la loi de 1951 et anciens résistants, luttes attisées par ce procès qui s’ouvre à Bordeaux pour juger les bourreaux d’Oradour.

Michel Quint connaît très bien cette région nordiste, son écriture est très évocatrice des lieux si on les connaît un peu, même s’ils ont bien changé depuis 1953. Il s’est aussi très sérieusement documenté sur le sort du journal La Voix du Nord et son réseau de résistants, sur la loi d’amnistie de 1951, ainsi que sur le procès d’Oradour et la guerre d’Indochine, symbole de la guerre froide. Son roman est donc assez dense, d’autant qu’il faut passer par le filtre de son écriture abondante, de son phrasé complexe, attentif au moindre détail à rapporter à son lecteur. Le roman n’en est pas pour autant difficile mais il fournit une masse de faits et d’informations en plus des rapports compliqués entre les habitants d’Erquignies.

Les secrets et les mensonges ne se révéleront qu’à la fin (évidemment), fin du roman et fin du procès d’Oradour. A travers cette narration complexe, maîtrisée, on a fini par s’attacher à Robert « le Diable », celui qui a mis en lumière les divisions du village, avant de s’unir à sa belle Hortense.

Michel QUINT, Un hiver avec le diable, Presses de la Cité, 2016

Merci à l’éditeur et à Babelio pour l’envoi de ce livre !

Les notes du jeudi : Mémoires anglaises (4) Arthur Bliss

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J’ai entendu parler d’Arthur Bliss il y a peu, décidément le monde musical est comme celui de la littérature, tant de choses à découvrir et si peu de temps…

Arthur Bliss (1891-1975) a lui aussi combattu dans l’armée anglaise, il a servi comme officier dans l’infanterie, a été blessé en 1916 et gazé en 1918. Ses compositions de l’immédiat après-guerre ont été marquées d’originalité avant de revenir à des formes plus classiques. De 1942 à 1944 il a été le directeur musical de la BBC et a contribué à la séparation des radios suivant leur style musical. Après la Seconde Guerre, il a connu de nombreuses déceptions, ses oeuvres étant délaissées au profit d’autres ou de compositeurs plus médiatisés. On a redécouvert son oeuvre après sa mort.

Voici Music for Strings (1935).

Un billet de Nadège : Matisiwin

Matisiwin. Vivre.

Ce week-end, j’ai pris mon paquetage, je me suis bien emmitouflée et j’ai emboîté le pas de Sarah-Mikonic Ottawa sur le moteskano, le chemin des ancêtres. Sarah, petite-fille d’indienne atikamekw (disparue, mais dont l’âme, bien présente, est la narratrice de ce récit), fille d’indienne « civilisée » de force, mère trop jeune d’une petite fille également, s’est perdue dans l’alcool, abîmée. Les causes : les blessures d’une lignée d’Indiens marquée de manière indélébile par la violence des Blancs. Les enfants enlevés à leur famille pour rejoindre des internats où on les rebaptise, leur ôtant leur nom indien pour leur donner un nom bien français (Wapikoni, la mère de Sarah, deviendra Geneviève ; son frère deviendra Martin et finira par oublier son identité première). La violence des hommes qui empêchera Martin de témoigner son amour à sa fille. Toutes ces agressions, ces négations de l’individu qui l’enferme en lui-même, le recroqueville dans une coquille fragile, et pourtant coriace.

En entreprenant cette marche à travers les steppes, les lacs, les forêts, Sarah marche à sa propre rencontre et à la rencontre de sa lignée. De ces hommes et ces femmes qui l’ont mise au monde, élevée, éduquée, mais qui jamais ne se sont livrés à elle, qui jamais ne lui ont permis de s’ancrer à des racines qu’ils ont eux-mêmes perdues, qu’on leur a arrachées, violemment. Sarah retrouve le lien au corps, à la nature, à la vie au fur et à mesure du récit. Et le lecteur, lui aussi, éprouve successivement cette violence et cet apaisement à travers la langue de Marie Christine Bernard. Une écriture qui m’a profondément touchée : il s’en dégage à la fois de la force et de la douceur, de la poésie aussi. Au cours de ma lecture, j’ai pensé inévitablement à Le Clézio (mon auteur chouchou pour ceux qui ne le sauraient pas encore). Pour cette écriture juste, ce rapport à la nature, au peuple indien, aux errants d’un monde qui se coupe de son essence profonde. Pour cette évocation du langage et du silence :

Et chez les Atikamekw, le silence fait partie du langage : le corps parle. Ils sont toujours à l’aise dans le silence.

Pour cette idée du temps aussi :

Ils disent « le temps des Indiens ». Indian Time. Ils disent que les Indiens sont toujours en retard. Qu’il ne faut pas leur donner de rendez-vous, qu’ils ne savent pas respecter un horaire. Que c’est bien désolant. Ceux qui sont allés au pensionnat savent à quel point ils trouvent cela désolant.

Que savent-ils du temps ? Ils font comme avec le reste. Ils mettent tout dans des petites cases. Les choses à faire. Les mots à dire. Les rêves. Les gens. Le froid. La pluie. Les étoiles. Des petites cases pour ranger les animaux, les plantes, les pierres par ordre de règne, de classe, de famille ou de genre avec des noms qui parlent de toutes sortes de choses, sauf d’eux. Quand je vais à la rencontre de Wapoc dans mon chemin de collets, je ne me demande pas à quels famille, classe, embranchement va appartenir ce lièvre qui sera venu offrir sa vie pour ma famille. Je me demande s’il aura le ventre assez doux pour compléter la couverture destinée à tenir mon bébé au chaud, si sa chair sera parfumée de bourgeons de sapins ou d’écorce,  si Mikeciw, le renard, est passé avant moi. Et quand je commence à préparer la peau, je ne me demande pas si je vais avoir le temps de terminer avant de commencer autre chose. Je prépare la peau. Ça prend le temps que ça prend.

Chez eux, tu commences quelque chose et quand la case change, tu dois tout laisser en plan pour commencer autre chose. Tu continueras ce que tu as commencé la semaine prochaine, le même jour, à la même heure. Même jour ? Même heure ? Aucune heure, aucun jour n’est pareil à un autre. Et si la vie s’arrête d’ici là, comment vas-tu pouvoir terminer la tâche entreprise ?

Le temps des Blancs, c’est comme si l’infini avait été cassé en petites perles toutes égales qu’ils enfilent sur un collier qui ne sera jamais refermé, qui ne parera jamais aucun cou. A quoi sert un collier qui va toujours tout droit ? Je veux bien enfiler des perles et que ces perles soient des morceaux de temps. Mais chaque perle a sa couleur et son poids, et ne ressemble à aucune autre. Chaque est heure est habitée d’elle-même et nous dicte ce dont elle doit être faite.

Matisiwin, Marie-Christine Bernard, éditions Stanké

quebec-en-novembre-2016