Les notes du jeudi : Brahms et Ravel (2)

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Pour ce deuxième jeudi consacré à Brahms, je vous propose d’écouter sa troisième Symphonie en fa majeur op.90, composée en 1883 et qui a déchaîné, lors de sa création, les sifflets des wagnériens et les applaudissements plus forts encore des brahmsiens. Vous reconnaîtrez le troisième mouvement, souvent utilisé au cinéma ou dans la chanson et même dans un jeu vidéo…

La version de Sir Georg Solti à la tête du Chicago Symphony Orchestra :

 

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Décembre

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(Les hôtes)

– Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,
je frappe au seuil et à l’auvent,
ouvrez, les gens, je suis le vent,
qui s’habille de feuilles mortes.

– Entrez, monsieur, entrez, le vent,
voici pour vous la cheminée
et sa niche badigeonnée ;
entrez chez nous, monsieur le vent.

– Ouvrez, les gens, je suis la pluie,
je suis la veuve en robe grise
dont la trame s’indéfinise,
dans un brouillard couleur de suie.

– Entrez, la veuve, entrez chez nous,
entrez, la froide et la livide,
les lézardes du mur humide
s’ouvrent pour vous loger chez nous.

– Levez, les gens, la barre en fer,
ouvrez, les gens, je suis la neige,
mon manteau blanc se désagrège
sur les routes du vieil hiver.

– Entrez, la neige, entrez, la dame,
avec vos pétales de lys
et semez-les par le taudis
jusque dans l’âtre où vit la flamme.

Car nous sommes les gens inquiétants
qui habitent le Nord des régions désertes,
qui vous aimons – dites, depuis quels temps ? –
pour les peines que nous avons par vous souffertes.

Emile Verhaeren

Un loup pour l’homme

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Quatrième de couverture :

Printemps 1960.
Antoine est appelé pour l’Algérie au moment où Lila, sa toute jeune femme, est enceinte. Il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ce conflit, c’est à travers les récits que lui confient jour après jour les « soldats en pyjama » qu’il en mesure la férocité. Et puis il y a Oscar, amputé d’une jambe et enfermé dans un mutisme têtu, qui l’aimante étrangement. Avec lui, Antoine découvre la véritable raison d’être de sa présence ici : « prendre soin ». Rien ne saura le détourner de ce jeune caporal, qu’il va aider à tout réapprendre et dont il faudra entendre l’aveu. Pas même Lila, venue le rejoindre.
Dans ce roman tout à la fois épique et sensible, Brigitte Giraud raconte la guerre à hauteur d’un « appelé », Antoine, miroir intime d’une génération embarquée dans une histoire qui n’était pas la sienne. Ce faisant, c’est aussi la foi en la fraternité et le désir de sauver les hommes qu’elle met en scène.

Sur la guerre d’Algérie, je crois que je n’ai lu que Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx et j’étais donc intéressée de lire ce dernier roman de Brigitte Giraud dont j’ai déjà lu Pas d’inquiétude, L’amour est très surestimé et Une année étrangère. Je ne sais s’il s’est écoulé un trop grand laps de temps entre ces lectures et celle-ci mais je n’ai pas vraiment accroché à Un loup pour l’homme… Certes la guerre est vue à hauteur d’homme, on est plongé dans la chaleur et l’ébullition du pays en 1960, on comprend bien l’évolution des mentalités, la montée de la violence tant de la part du FLN que de l’armée française, le déni, la désinformation dans lesquels sont tenus les Français de métropole comme les soldats eux-mêmes. Mais… je me suis doucement ennuyée pendant une bonne moitié du roman, tant c’était difficile de m’attacher aux personnages.

Sans doute Brigitte Giraud a-t-elle voulu faire percevoir l’indécision, l’inconfort moral dans lequel sont plongés des jeunes gens censés s’accomplir comme adultes alors qu’on les jette dans une sale guerre qui ne dit pas son nom. Il n’est pas inintéressant non plus, en ce début des années 1960, d’inverser les rôles : Antoine se dévoue dans le « prendre soin », rôle généralement dévolu aux hommes, tandis que Lila, sa jeune épouse, est davantage dans un dynamisme décisionnel sans doute inhabituel pour l’époque. Mais… il m’a manqué quelque chose pour ‘accrocher vraiment (même si je suis allée au bout du roman).

Je viens de trouver à la bibliothèque l’autre roman de la rentrée sur la guerre d’Algérie, celui d’Alice Zeniter, publié lui aussi par Flammarion, j’espère qu’il me plaira autant qu’aux lycéens.

Brigitte GIRAUD, Un loup pour l’homme, Flammarion, 2017

Je devais normalement publier ce billet lundi dernier pour une LC avec Enna ais je n’étais pas tout à fait prête (j’étais même prête à abandonner le roman) mais le voilà enfin. L’avis d’Enna est ici.

 

Les notes du jeudi : Brahms et Ravel (1)

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En ce dernier mois de l’année 2017, je voudrais mettre à l’honneur deux compositeurs que j’apprécie particulièrement et dont on fête l’anniversaire de la mort cette année : le premier, Johannes Brahms, est mort il y a cent-vingt ans le 3 avril 1897, le second, Maurice Ravel, est mort il y a quatre-vingts ans le 28 décembre 1937. Je leur consacrerai deux jeudis chacun. Le choix va être cornélien !

Brahms est le représentant le plus important du romantisme allemand, i a touché à tous les genres. Pour changer des symphonies, concertos et autres danses hongroises, je vous propose le Quintette pour clarinette et cordes en si mineur op. 115,  par le Quatuor Nouvelle Zélande et James Campbell.

Que j’aime le premier frisson d’hiver…

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Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur si tôt avait changé pour moi ?

Alfred de Musset

 

Les notes du jeudi : Artistes du Québec (5)

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Parmi les artistes du Québec, j’ai gardé la meilleure pour la fin (à mon goût) : la magnifique, la généreuse, la chaleureuse contralto Marie-Nicole Lemieux (qui a aussi des liens avec la Belgique, puisqu’elle a gagné en 2000 le premier prix du Concours Reine Elisabeth mais je crains de me répéter).

Je vous propose quelques vidéos, je ne sais que choisir !

Cruda sorte, extrait d’Une Italienne à Alger, de Rossini :

L’amour est un oiseau rebelle, extrait de Carmen de Bizet :

Dieux puissants que j’atteste…Jupiter lance…, extrait de Iphigénie en Aulide de Gluck (avec un ensemble québécois, Les violons du roy dirigé par Bernard Labadie) :

Un billet de Nadège : Le plongeur

Nous sommes à Montréal au début de l’hiver 2002. Le narrateur n’a pas vingt ans. Il aime Lovecraft, le métal, les comic books et la science-fiction. Étudiant en graphisme, il dessine depuis toujours et veut devenir bédéiste et illustrateur. Mais depuis des mois, il évite ses amis, ment, s’endette, aspiré dans une spirale qui menace d’engouffrer sa vie entière : c’est un joueur. Il joue aux loteries vidéo et tout son argent y passe.

Soyons honnête, si un libraire québécois – encore une fois – ne m’avait pas mis ce livre dans les mains en m’en parlant avec grand enthousiasme, j’aurais clairement passé mon chemin. Jeux vidéo, comic books, science-fiction, autant de synonymes d’ennui profond pour moi. Si l’on ajoute à cela, le fait qu’en relisant la quatrième, il est fait allusion à Dostoïevski dont je viens de lire Le Joueur qui ne m’a vraiment pas emballée, rien ne m’encourageait à cette lecture. Si ce n’est, comme je l’ai dit, les conseils d’un libraire enthousiaste. Et rien que ça, ça vaut pour moi la peine de plonger (sans mauvais jeu de mots) dans un univers que je fuirais à toutes jambes en temps normal.

Et je dois bien reconnaître que j’ai pris une sacrée claque, car ce roman est, c’est le cas de le dire, prodigieusement addictif. Le narrateur nous entraîne dans sa descente aux enfers du jeu et de la dépendance, mais aussi dans le milieu particulier des cuisines de restaurants (il me semble avoir vu passer un article à ce sujet, j’aurais voulu le lire, mais je ne l’ai pas retrouvé). En effet, le narrateur étudiant – décrocheur – en graphisme trouve un job de plongeur dans une trattoria. Et Stéphane Larue qui connaît très bien ce milieu dans lequel il travaille depuis quinze ans en rend l’atmosphère avec un réalisme étonnant. Non seulement, on découvre l’organisation de la brigade, mais également les after où le cocktail drogue-alcool coule à flots. On en est écœuré et, pourtant, on se laisse prendre à cette frénésie parce que de ce dur milieu ressort aussi une fraternité étonnante, une forme d’euphorie suivie de gueules de bois faramineuses. Et pourtant, on se laisse prendre au jeu et on plonge tête baissée dans le tourbillon nous aussi.

Il en va de même pour ce qui concerne la question du jeu proprement dit. Je me suis surprise à m’inquiéter pour ce personnage, le stress monte au fur et à mesure, on voudrait lui crier d’arrêter, de se reprendre, puis on se retrouve à secouer la tête de dépit. Mais toujours, on repart avec lui. Sidérant.

Enfin, ce qui m’a absolument séduite dans ce livre, c’est la langue. J’étais réellement transportée à Montréal, j’entendais l’accent en lisant. Et j’étais dans ce milieu, avec ce jargon particulier des cuisines. Savoureux !

Bref, une réussite parfaite qui clôture avec brio mes lectures de cette édition 2017 de Québec en novembre.

Le Plongeur, Stéphane Larue, Le Quartanier

Magasin général, tomes 7, 8 et 9

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Attention, ne lisez pas ce billet si vous ne connaissez pas encore la série !! Ca vous gâcherait le plaisir de la découverte.

Présentation de l’éditeur :

Rien ne va plus à Notre-Dame-des-Lacs ! Depuis le retour de Marie et Jacinthe de Montréal, un vent nouveau souffle sur le village : les jeunes femmes du village profitent des beaux tissus rapportés pour se faire de nouvelles robes, les hommes jouent le Charleston et les vieilles, bien entendu, sont scandalisées. Marie, quant à elle, profite plus que jamais de son veuvage. Il est grand temps de remettre de l’ordre ! Sauf que… lorsque le curé propose d’élire un nouveau maire, personne ne veut se présenter !

Présentation de l’éditeur :

L’hiver, à nouveau. Après que le charleston, ramené de Montréal par Marie, ait déferlé comme une furie sur Notre-Dame-des-Lacs, les hommes ont finalement repris le chemin de la forêt, pour y travailler tout au long de la saison froide. Le calme peut enfin revenir sur le village. Mais rien ne dit que ce soit pour très longtemps… Car Marie, après avoir partagé sa couche avec Ernest et son frère Mathurin, se découvre enceinte, sans trop savoir qui est le père – elle qui s’était toujours pensée stérile ! Pendant ce temps, Réjean, le jeune curé du village, s’est réfugié chez Noël, toujours affairé à la construction de son bateau : il se montre si perturbé par ses interrogations intimes et existentielles qu’il n’est plus en mesure d’assurer son service religieux. Effroi et panique chez les bigotes du village ! On parle même de s’en aller quérir l’évêque ! Car enfin, où donc tout cela va-t-il mener ? Plus de maire, plus de curé, des danses endiablées, des amoureux qui vivent dans le péché et des enfants sans père… N’est-ce pas tout bonnement le signe d’une malédiction lâchée sur Notre-Dame-des-Lacs ?

Présentation de l’éditeur :

Plus de maire à Notre-Dame-des-Lacs, plus de curé ou presque, Marie enceinte d’un père que personne ne connaît et les femmes du village prises d’une frénésie d’achats comme on n’en avait encore jamais vue… Le monde s’est-il mis à marcher sur la tête, là-bas au fin fond du Québec rural ? Est-ce là l’oeuvre du démon, le commencement de la fin ?
Non, bien sûr, car ce qui imprègne avant tout chaque image, chaque scène, chaque dialogue et chaque personnage de ce spectaculaire dénouement en forme d’apothéose joyeuse, c’est le bonheur ! Loisel et Tripp ont manifestement pris un plaisir fou à mener jusqu’à son terme le destin de chacun des protagonistes de cette truculente histoire chorale à l’humour irrésistible, au fil des quelques mois de l’année 1928 où l’on passe des neiges profondes à la chaleur de l’été sur fond de retour des hommes de leur hivernage. On y apprendra, parmi bien d’autres surprises, ce qu’il advient du bateau du vieux Noël, ce qui tourmentait tant Réjean le jeune prêtre ou encore ce que cachait la grossesse inattendue de Marie… Et le village de Notre-Dame-des-Lacs, au terme de ce final enfiévré célébré comme il se doit par un grand feu de la Saint-Jean, entre à son tour dans la modernité.

Mon avis sur les trois tomes :

Après le retour de Marie de Montréal, le tome 7, Charleston, m’a paru un peu faible sur l’ensemble de la série, je l’ai trouvé assez répétitif : on dirait qu’à ce moment-là, les planches alternent le travail des villageois et villageoises et les soirées Charleston au Magasin et qu’il ne se passe pas grand-chose de plus. Sauf évidemment les amours plus secrètes de Marie avec les frères Latulippe… Le village semble être entraîné dans un tourbillon de légèreté au point de ne pas vouloir vraiment élire de maire…

Le tome 8, Les femmes, m’a à la fois amusée et touchée avec la crise mystique de Réjean, le curé, « réconforté » par ses amis Serge et Noël, le désarroi des bigotes (ah ces « madames Gladu » toutes désemparées qui finissent par trouver une compensation à la messe perdue avec une planche, un marteau et des clous !!) et bien sûr, la grossesse de Marie qui, bien qu’on ne sache pas qui est le père (elle non plus d’ailleurs) n’est pas du tout mise à l’écart, au contraire. Pendant ce temps, comme dans tous les opus de cette série, le mari décédé de Marie fait ses commentaires et on dirait qu’il s’adoucit au fil des tomes…

Dans le dernier tome, c’est comme une symphonie où tous les personnages de la série se retrouvent, y compris les animaux, chacun aura son moment en soliste avec bien sûr de plus longues plages dédiées à Réjean, le curé, Noël, dont on va inaugurer le bateau, Serge qui se multiplie pour rendre service à tous et se prépare à prendre en charge le « ti-cul » de Marie. Marie, la belle et douce héroïne de cette série qui, avec tous les villageois, s’est « emmieutée » aux dires de son mari qui va quitter le village sur la pointe des pieds, les laissant tous à leur goût du bonheur (pour reprendre un autre titre québécois), à leur art de vivre…

LOISEL et TRIPP, Magasin général, tome 7 Charleston, tome 8 Les femmes et tome 9, Notre-Dame-des-Lacs, Casterman, 2011, 2012 et 2014

Tome 8 page 3

Tome 9 page 3

 

Matisiwin

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Quatrième de couverture :

« Et puis, ma belle nosim, ma petite-fille, ma Sarah, ma Mikonic, ma Petite-Plume, je te regarde avancer dans ce monde et le prendre à bras-le-corps, et je comprends que tu marches vers ce que nous serons. »

En langue atikamekw, moteskano désigne le chemin parcouru dans les traces des ancêtres. Pour le peuple des Nehirowisiw, c’est un retour vers soi-même pour renouer avec le corps et avec le cœur, la voie qu’empruntera Sarah-Mikonic Ottawa, décidée à faire le trajet à la dernière minute. On la suivra, mais on entendra plutôt la voix de sa kokom, sa grand-mère morte, racontant les histoires entrelacées de toute une lignée de femmes.

Ce roman explore tout de l’identité transmise de femme en femme. Sarah marchera, réfléchira et trébuchera, mais choisira elle-même l’aboutissement de son chemin, celui de matisiwin… vivre.

La quatrième de couverture brosse à grands traits l’ensemble du livre mais ce n’est pas grave. Limite, ce n’est pas un livre à rebondissements, au contraire il appartient à l’ordre de l’intime, d’une quête à la fois spirituelle et universelle. Suivre le parcours chaotique de Sarah-Mikonic, personnage emblématique du désespoir et de la résilience des jeunes Amérndiens aujourd’hui , découvrir l’histoire de son père, emblème de l’atroce période des pensionnats de missionnaires qui ont arraché les enfants indiens à leurs parents pour les « civiliser » de force, écouter la voix de sa grand-mère qui, du haut des grands arbres où elle repose désormais, lui rappelle la vie originale, originelle de son peuple, c’est rencontrer un peuple particulier (les Atikamekw en l’occurrence) mais aussi se laisser interroger sur notre propre rapport à la nature, à la Terre, à la consommation, au temps qui passe, au vivre ensemble, au respect de la différence. 

En lisant Matisiwin, le dernier roman publié de Marie-Christine Bernard, j’ai éprouvé des sentiments mêlés : l’horreur, le dégoût, la tristesse mais aussi une grande sérénité grâce à la voix de la grand-mère, la kokom, qui rappelle avec infiniment de bienveillance la voix des Anciens, la vie, la langue, les coutumes du peuple atikamekw. La langue de la romancière est belle, fluide, très évocatrice, notamment par l’emploi du « tu » qui nous plonge plus directement dans ce mode de vie ancestral.

Le seul petit bémol serait peut-être que, à vouloir – comme elle l’explique en fin d’ouvrage – rendre hommage au peuple atikamekw, Marie-Christine Bernard rend celui-ci parfaitement idyllique – un peu trop peut-être ? En même temps, cette lecture m’a fait penser aux écrits de la poétesse innue Joséphine Bacon, aux romans de Naomi Fontaine et de Lucie Lachapelle (et j’ai hâte de lire ceux de Michel Jean sur le sujet) et je ne peux que me réjouir que l’histoire et la place des Premières Nations soient ainsi mises à l’honneur dans la littérature du Canada et du Québec.

« Moteskano, le Chemin tracé par les pas des Ancêtres. C’est ainsi qu’on a nommé le chemin que tu es en train de suivre, Nosim, parce qu’on a voulu rappeler à ceux qui l’accomplissent que, où qu’ils aillent dans le Nitaskinan, ils marchent dans les pas de leurs ancêtres. Moteskano. Il sera là pour tes filles, et pour les filles de tes filles, ce petit sentier large comme un pied de femme, où nous avons marché toutes, comme dans une round dance infinie, nous tenant par la main depuis toujours. Tu vois bien que le temps ne se mesure pas, puisqu’il ne finit ni ne commence nulle part. » (p. 34)

Marie-Christine BERNARD, Matisiwin, Stanké, 2015

Ma coloc Nadège a parlé de ce roman ici même, il y a un an, je vous invite à aller lire sa chronique et les très beaux extraits qu’elle cite.

Un billet de Nadège : La femme qui fuit

Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai.

Cette phrase, comme un coup de poing, est écrite par Anaïs-Barbeau-Lavalette et s’adresse à Suzanne Meloche, la grand-mère qu’elle n’a jamais connue, à peine croisée. La première fois, Anaïs Barbeau-Lavalette était naissante ; la deuxième, la petite fille observe une femme déposer une enveloppe dans la boîte aux lettres familiale ; la troisième et dernière fois, la jeune femme se laisse entraîner par sa mère à rendre une visite impromptue à Suzanne qui les laisse entrer un peu malgré elle.

Quelle surprise, donc, d’apprendre que Suzanne Meloche a inscrit sur son testament ses enfants et petits-enfants qu’elle n’a jamais voulu connaître. Anaïs Barbeau-Lavalette se retrouve à vider la maison de cette grand-mère qu’elle n’a pas appris à aimer et c’est en tombant sur la photo d’une femme qui lui ressemble, à genoux, entourée d’un groupe de jeunes Noirs et Blancs, et portant la légende  « Freedom riders, political protest against segregation » qu’elle commence à s’interroger sur ce personnage.

A partir de cette image, l’auteure part en quête de cette femme qui a fui toute sa vie le moindre attachement et qui, pourtant, n’a jamais cessé de chercher à « faire partie » d’une communauté. En arrivant à Montréal, elle fera, entre autres, la connaissance de Claude Gauvreau (poète, dramaturge), Paul-Emile Borduas (peintre, sculpteur) et Marcel Barbeau (peintre) qu’elle épousera et avec lequel elle aura deux enfants – Mousse (la mère d’Anaïs) et François – qu’elle abandonnera. Suivront des années d’errance, de fuite, comme un mouvement implacable, une impossibilité à se fixer, à rester, à s’investir dans une relation.

Anaïs Barbeau-Lavalette dessine le portrait d’une femme étrange, filante, glissante. Une femme qui échappe sans cesse, une femme qui semble, par-dessus tout, avoir peur de se perdre. Peur de se laisser toucher, envahir. Une femme qu’on ne peut comprendre, mais qui apparaît tout en nuances, en hésitations. Qui s’empresse de partir en courant dès qu’elle fait un pas en avant vers ceux qui l’attendent, ceux qui voudraient la garder près d’eux. Comme un oiseau qui craindrait de voir se refermer sur lui une cage dorée, qu’il souhaite et fuit à tire d’aile aussi vite.

La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, Ed. Marchand de feuilles