Notre Château

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Présentation de l’éditeur :

Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale. Ils l’ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre-ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une de ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa sœur dans un bus de la ligne 39. C’est inexplicable, il ne peut se l’expliquer. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.
 
On pourrait penser au film Shining de Kubrick ou au roman La Maison des feuilles de Danielewski. En reprenant à son compte l’héritage de la littérature gothique, Emmanuel Régniez réussit un roman ciselé et singulier, qui comblera les amateurs d’étrange.

J’ai refermé ce court roman avec un petit frisson délicieux : oh je ne suis pas morte d’angoisse mais j’ai trouvé l’auteur très malin de jouer ainsi avec les nerfs du lecteur et de limite lui donner envie de reprendre le livre à zéro pour savoir ce,que le romancier a caché à ses yeux.

En fait chaque mot est important : Emmanuel Régniez joue sur la répétition obstinée par le narrateur, Octave (le frère)de détails : « le bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines en passant par l’Hôtel de Ville », c’est le détail déclencheur, qui va déstabiliser complètement le monde qu’il s’est construit avec Véra, sa soeur, dans « notre Château ».

Hallucination d’Octave ? Univers kafkaïen ? Maison hantée ? Maison dotée d’un pouvoir ? Conte de fées dont Octave et Véra sont le Roi et la Reine ? Récit venu de l’au-delà ? Sans compter ce renversement de situation avec l’arrivée d’un troisième personnage inattendu, qui explique et complique l’histoire à la fois. Sans compter les multiples références aux romans gothiques qu’Emmanuel Régniez maîtrise parfaitement (il est l’auteur d’un ABC du gothique) et qui, il me faut l’avouer, m’échappent complètement vu mon vide abyssal en cette matière. Mais cela ne m’a empêchée de goûter l’étrange de ce premier roman. Qui, en plus, rend hommage aux livres de « notre Bibliothèque« .

Il ne me restera sans doute pas en tête longtemps mais il avait l’avantage d’être très différent de Guerre et Térébenthine que j’ai tellement aimé, il fallait quelque chose de spécial pour assurer la transition vers d’autres lectures…

« Je vais tout de suite dire quelque chose : ma sœur ne prend jamais le bus, ma sœur ne va jamais en ville. Elle déteste aller en ville. Elle déteste la ville. Elle déteste le bus et elle me dit chaque jeudi matin quand je pars pour la ville et que je vais prendre le bus : « Mais comment fais-tu pour prendre le bus ? Appelle un taxi. » Chaque jeudi matin, quand je quitte la maison pour me rendre en ville, ma sœur me rappelle son horreur du bus. Ma sœur me rappelle qu’elle n’a jamais pris le bus, qu’elle ne prendra jamais le bus. Ma sœur me rappelle qu’elle déteste le bus. Je sais pourquoi elle ne prend jamais le bus. Je sais pourquoi elle déteste le bus. Je sais aussi pourquoi elle ne comprend pas que moi je prenne le bus. J’y reviendrai. »

« Une maison qui contient beaucoup de livres est une maison ouverte au monde, est une maison qui laisse entrer le monde. Chaque livre qui entre est un fragment du monde extérieur et, tel un puzzle, quand nous posons ensuite le livre dans les rayons de Notre Bibliothèque, nous recomposons le monde, un monde à notre image, à notre pensée. »

« C’est difficile de ranger une bibliothèque. Quel ordre choisir? Comment faire pour s’y retrouver? Comment faire pour que les livres vivent bien ensemble? Peut-on séparer certains titres d’un même auteur? Peut-on mettre sur la même rangée de bibliothèque tel ou tel auteur ensemble? Qui doit être à la portée des yeux? Qui doit être à la portée de la main? Qui peut être caché? Qui doit être caché? C’est un art que celui de ranger une bibliothèque. »

Emmanuel REGNIEZ, Notre Château, Le Tripode poche, 2017 (1è édition en 2016)

Rendez-vous Mauvais genres aujourd’hui

 

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Cogitations

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Et s’usera le temps
au rythme des saisons.
S’useront mes printemps.
Et moi… je reste…

Je me voudrais marée
au rythme imperturbable.
Je me voudrais jetée.
Ou je me voudrais sable.

Et s’useront mes rêves.
Et s’usera ma joie.
S’useront mes combats.
Et s’usera ma sève.

Je me voudrais étang
à surface de moire
où les aubes et les soirs
se mirent infiniment..

S’usera ma gaieté.
S’useront mes attentes.
S’useront mes projets.
S’useront mes tourmentes.

Je me voudrais le vent.
Je me voudrais la mer.
Je me voudrais le temps
au rythme de la terre.

S’useront les images
qu’on garde au fond de soi.
Et s’useront les pages
qu’on se fit pas à pas.

Alors tel un vieux loup
au bout de son chemin,
je me voudrai caillou
au rythme de plus rien !

Esther Granek, Je cours après mon ombre, 1981

Un billet de Nadège : OUF

La terre un est OUF géant

Faut cesser tout ça OUFaut cesser tout ça OUFaut cesser

Dit la femme qui dit OUFaut cesser les moteurs

OUFaut s’asseoir sur les trottoirs

OUFaut faire grève à la vie sans trêve

 

OUFaut faire grève à la vie sans trêve ! Voilà le soupir que j’ai poussé et la décision que j’ai prise il y a quelques semaines et qui explique pourquoi je n’ai pas envoyé ce billet à temps pour le rendez-vous poésie du 1er avril et pourquoi j’ai attendu la mi-avril pour mes premiers billets (et peut-être les seuls, je verrai, en fonction de mon humeur et du temps dont je dispose et qu’il fait dehors). BREFaut cesser de se mettre la pression et s’octroyer un peu de répit de temps en temps, c’est assez agréable et grandement vital. N’hésitez pas à tenter l’expérience !

OUF, c’est de la poésie qui souffle, de la poésie qui respire, qui court, sans jamais s’essouffler.

OUF, c’est le souffle de la vie, du premier cri au dernier souffle comme une espèce de collier / qui lie entre elles toutes les perles de l’existence, en passant par celui de la femme qui est essoufflée de courir/ranger/allaiter/jouer/administrer/promener/sourire/aimer/cuisiner/courser… et de l’amante A fleur de peau je suis à fleur de peau à fleur de vous je suis à fleur de peau de vous à fleur de nous à fleur de moi à fleur d’émoi à fleur d’eau à fleur de source à fleur de vagues et de remous à fleur de tremblez-moi tremblez encore tremblez en moi à fleur de moi de vous je suis à fleur de flou et de raison

OUF, c’est le temps qui passe dans un souffle, c’est la terre qui tourne, c’est le quotidien banal et répétitif de la gondolière qui à Venise n’ira jamais.

OUF, c’est le regard de la poétesse sur l’infime de nos vies, sur l’intime et l’éphémère de nos existences d’hommes et de femmes, sur l’humanité d’un geste : Moi j’ai abandonné mon pays / il y a presque vingt ans / De plus en plus, je répare /des choses très difficiles / pour être en paix / avec mes origines / Tous ceux qui ne sont plus là / tu rentres dans leur espace très intime / alors moi l’américain j’y ai posé / un peu de mon intimité.

OUF, c’est le souffle des mots, des émotions qui nous relient à ceux qui nous ont précédé, à ceux qui nous entourent, à ceux qui viendront après nous.

OUF, c’est un recueil de textes à lire… et à écouter, car Laurence Vielle, qui fut élue notre poétesse nationale en 2016, est une poète-diseuse […] Elle écrit-dit, comme l’écrit Claude Guerre en préambule. Et le CD offert est un régal à écouter et à réécouter, car la voix de Laurence Vielle et l’interprétation qu’elle offre de ses textes sont de véritables cadeaux.

OUF, Laurence Vielle, Maelström Reevolution

Guerre et Térébenthine

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Quatrième de couverture :

Quand Stefan Hertmans entreprend la lecture des centaines de pages de notes laissées par son grand-père, il comprend que cette vie-là vaut la peine d’être racontée. Une enfance très pauvre à Gand, le rêve de devenir peintre, puis l’horreur de la Grande Guerre dans les tranchées de Flandre sont les étapes d’une existence emblématique de tout un siècle. Mais l’histoire de cet homme nommé Urbain Martien ne se réduit pas à ce traumatisme et, grâce à son talent de conteur, Hertmans nous fait ressentir à quel point la peinture mais également un amour trop tôt perdu auront marqué l’existence de son grand-père. 
Ce récit restitue avec une grande sensibilité un parcours marqué par la césure indélébile que représente la Première Guerre mondiale dans notre histoire collective et individuelle. Stefan Hertmans nous donne à lire une poignante saga familiale et un panorama puissant du siècle dernier.

J’ai refermé ce roman avec beaucoup d’émotion…

Ce livre dense est divisé en trois parties : la partie centrale est constituée du cahier de mémoire de la guerre 14-18 écrit par Urbain Martien (« Mon nom se prononce ‘Martine’, pas ‘Martien’.C’est l’équivalent de Martinen Flamand, à vos ordres. ») et elle est entourée du récit que fait Stefan Hertmans sur la vie de son grand-père avant et après cette guerre. Le carnet de souvenirs personnels a la place centrale car c’est cette guerre qui détermine toute la vie de cet homme.

Mais avant, il y a la naissance en 1891 et l’enfance dans un quartier pauvre de Gand, Céline la mère venue d’un milieu bourgeois, qui s’est « déclassée » en épousant l’homme qu’elle aime, Franciscus, le peintre de fresques à la santé délicate, employé par des institutions religieuses. Le catholicisme marque profondément cette famille, Urbain en particulier, dans cette ville de Gand où on parle français (car à ‘époque, les francophones étaient dominants en Belgique, le flamand parlé dans les couches populaires n’était pas reconnu à égalité avec le français). L’enfance et l’adolescence d’Urbain sont marquées par son amour fervent pour ses parents, sa mère digne, maîtresse femme, son père avec qui il passe de longues heures à l’observer en train de peindre et dont il voit la santé se dégrader progressivement jusqu’à une mort prématurée. Ses rêves de devenir peintre à son tour s’effacent devant la nécessité du travail, très rude dans une fonderie, et finalement une formation militaire qui l’amènera aux portes de la guerre avec le grade de caporal.

Urbain raconte ensuite sa guerre : la résistance de l’armée belge démolie par la puissance de feu allemande, la déroute qui accule les Belges sur la rive gauche de l’Yser, l’inondation de la plaine et l’enterrement dans les tranchées avec toute la misère et le danger que l’on sait. Urbain est un personnage emblématique de la Belgique de l’époque : il a le sens de l’honneur et du sacrifice, des valeurs balayées par les exactions allemandes et l’horreur des tranchées ; mais le jeune homme fait obstinément son devoir, il se distingue courageusement et est blessé à trois reprises. (Il passera deux séjours de convalescence en Angleterre, où il découvrira par hasard le travail de son père lors d’un séjour à Liverpool.). Les années 1917 et 1918 sont marquées par des mouvements de rébellion dans les armées, d’autant que les « troufions » flamands sont souvent méprisés par les officiers francophones et que la bravoure flamande n’est pas reconnue à sa juste valeur. Et pourtant Urbain Martien (devenu premier sergent-major) vivra tout le reste de sa vie dans les valeurs et le sens du devoir d’avant 1914.

Après la guerre, il y a enfin la rencontre avec celle qui sera le grand amour de sa vie après sa mère, Maria Emelia elle aussi bien trop tôt partie. Et puis c’est une vie de devoir, de rigueur, de dignité, marquée notamment par le port du même costume noir strict  et de la lavallière, et en même temps d’une vie intérieure, intime  tellement secrète, impossible à exprimer sauf peut-être dans la peinture, dans les nombreuses copies de tableaux célèbres où Urbain excelle. Bien des années après sa mort, le petit-fils Stefan se mettra sur les traces de ce grand-père tant aimé en observant les toiles, en en trouvant de cachées, en se promenant sur les lieux où a vécu et combattu le jeune homme, en évoquant ses souvenirs les plus marquants (notamment celui de la montre du grand-père) et en leur donnant du sens. 

C’est un roman de mémoire, d’amour familial, le roman d’un grand-père et de son petit-fils, le roman d’un petit homme aux yeux de l’Histoire mais qui s’y est inséré avec grandeur, le roman d’une région, la Flandre, de ses traditions sociales et religieuses, de ses combats qui marquent toujours aujourd’hui le paysage politique belge, un roman de guerre, de peinture et de musique. C’est aussi un roman magnifiquement écrit (et traduit, forcément), avec ses phrases amples, ses évocations sensibles, sa pudeur émouvante. C’est un grand roman flamand. Un grand roman belge.

« Ma besace était raidie par la boue et la crasse ; près d’une ferme abandonnée, nous rinçâmes nos affaires. Je découvris mon matériel de dessin, que j’avais presque oublié, un fusain et un crayon ; les quelques feuilles que j’avais apportées de la maison étaient couvertes de taches de boue. La gorge serrée, je m’assis contre un tronc d’arbre et dessinai le paysage ravagé, les ruines, les cratères formés par les bombes, les corps, les souches d’arbres pulvérisées, le cheval mort que je vis suspendu à un orme brisé, tout droit, la tête ensanglantée à moitié arrachée, horriblement tordue, formant un contraste saisissant avec, dans l’arrière-plan, le ciel frais du matin, les pattes entremêlées comme des branches dans les restes de l’arbre. »

« Il y a dans l’ethos disparu du soldat à l’ancienne quelque chose qui, pour nous, contemporains d’attentats terroristes, de jeux vidéo violents, est encore à peine concevable. Dans l’éthique de la violence est intervenue une rupture de style. La génération de soldats belges qui fut conduite dans la gueule monstrueuse des mitrailleuses allemandes au cours de la première année de guerre avait encore grandi selon l’éthique exaltée du dix-neuvième siècle, avec un sentiment de fierté, un sens de l’honneur et des idéaux naïfs. Leur morale de guerre tenait pour vertus essentielles : le courage, la maîtrise de soi, l’amour des longues marches, le respect de la nature et de son prochain, l’honnêteté, le sens du devoir, la volonté de se battre, si nécessaire, d’homme à homme. […]
Toutes ces vertus d’une autre époque furent réduites en cendres dans l’enfer des tranchées de la Première Guerre mondiale. » 

« Passion secrète, doctrine secrète qui ne nous apprend rien. Fidèle à ce qui n’était pas, mais qui déterminait tout, donnait forme, accordait une signification secrète. Le plus important, il ne pouvait le partager avec les autres. Alors il peignait des nuages, des arbres, des paons, la plage d’Ostende, une basse-cour et des natures mortes sur des tables à moitié débarrassées, un immense travail de deuil, silencieux, dévoué, pour apaiser les pleurs du monde jusque dans les choses les plus quotidiennes. »

Stefan HERTMANS, Guerre et Térébenthine, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin, Gallimard, 2015

L’avis de Marilyne

Les notes du jeudi : Anniversaires belges (3) Jacques Brel

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25 ans de l’Ensemble Oxalys, 30 ans du Choeur de chambre de Namur… On arrive aux 40 ans de la mort de Jacques Brel, né le 8 avril 1929 à Schaerbeek (amis français, entraînez-vous à prononcer) et mort à Paris le 9 octobre 1978. Il a commencé à chanter en public en 1952 et a mis fin à sa carrière sur scène en 1967. Il repose aux Marquises aux côtés de Paul Gauguin.

Je vous propose quelques chansons, petits concentrés de Flandre, de Bruxelles, d’énergie, de talent.

De Cendres et de Fumées

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Quatrième de couverture :

« Un jour, probablement, je mourrai.Je me résumerai à quelques kilos de chair, des os et des liquides parfois nauséabonds – toi aussi, lecteur, toi aussi. »

Iradj Lévy se souvient de bribes de son passé : la maison du grand-père maternel à Téhéran, le Kibboutz en Israël, l’arrivée dans ce Bruxelles froid et ses premières frasques amoureuses. Comme pour ne pas laisser s’évanouir le passé en fumée, Iradj Lévy s’efforce de remonter aux sources des deux tribus qui l’ont engendré : la juive et la persane. Un récit aux allures de saga familiale, haut en couleurs d’Orient, mêlé de teintes bruxelloises pour cette famille immigrée qui devra se faire une place.

Un jour, Espace Nord (collection patrimoniale de littérature belge) a produit une newsletter citant tous les titres de la collection ayant obtenu le Prix Rossel (le prix littéraire le plus prestigieux en Belgique francophone) Il m’a donc pris l’idée folle de guetter ces titres et éventuellement d’en lire le plus possible… Projet qu’évidemment je n’ai jamais tenu mais qui m’a permis de glaner ce livre en bouquinerie. De Philippe Blasband, in illo tempore, j’ai beaucoup apprécié la lecture de Max et Minnie et Le grand livre des Rabinovitch, De cendres et de fumées est le premier de ses quatre romans. Et finalement, ce Mois belge 2018 m’aura permis de lire deux Prix Rossel  en suivant !

La lecture de ce court roman n’est pas aisée : d’abord parce que dès la première page, Iradj Lévy m’a un peu heurtée par ses propos sur l’amour (j’ai craint le pire mais ce n’était pas justifié), ensuite parce que cette évocation du passé va et vient constamment entre passé et présent, entre Téhéran et Bruxelles, d’un oncle Hosseini à l’autre et cela nécessite sans cesse une adaptation au temps du récit et à ses personnages multiples. C’est que Philippe Blasband est monteur cinéma de formation (il écrit aussi pour le cinéma et le théâtre) et cela se sent dans les multiples changements de points de vue.

Il est né lui-même à Téhéran et on sent son plaisir à évoquer les nombreux oncles de sa mère et son grand-père maternel, la tribu des Hosseini, personnages pas forcément sympathiques mais pittoresques dans l’Iran du Shah et dans la révolution islamique. Hosseini le Peintre, Hosseini le Bègue, Hosseini le Marxiste, Hosseini l’Aveugle, leurs femmes, leurs enfants, leur orgueil, leurs magouilles, leurs disputes… c’est assez jubilatoire.

Mêlés à ces personnages masculins, se glissent la figure de la mère d’Iradj, excentrique, hystérique et ses deux frères, Raoul et surtout Maurice, auquel Iradj est intimement lié. Sa mort tragique le poussera dans un kibboutz en Israël. Comme il suivait Maurice le gigolo dans les rues de Bruxelles, de même il suivra Cendres, une femme perdue, sensuelle et mystérieuse.

Le lien fraternel, la famille, les femmes,  les origines, l’exil, l’excès, mais aussi la mort au bout du chemin, autant de thématiques ramassées par Philippe Blasband dans ces quelque 150 pages. Sans doute un kaléidoscope de sa propre famille, marqué d’imagination et d’exagération.

« Mon père vit ainsi Hosseini-l’Aveugle, celui qui était tombé amoureux de sa cousine de neuf ans et qui, de chagrin, avait regardé le soleil et s’était brûlé les yeux, Hosseini-le-Marxiste, joueur invétéré mais sympathique, Hosseini-le-Bègue, qui travaillait au ministère de la Défense; Hosseini-Bazar, le cruel et le bon, esclave du Shaïtan et serviteur du Tout-Puissant (il n’y à de Dieu que Dieu!), qui, plus tard, pendant la révolution, devait envoyer des tueurs fanatiques aux trousses du frère qu’il avait lui-même caché; et enfin, retiré, parlant à peine, vivant à peine, Hosseini-le-Peintre, père de ma mère et ses sœurs (aucun fils – disgrâce!), peintre pompier, qui un jour de printemps, trente ans plus tard, devint aveugle et s’écroula au sol devant moi. »

« Elle me parla gentiment, poliment, avec un sourire à peine prononcé, si léger et si tendre que j’en souffrais. Je ne supportais qu’à peine cette gentillesse, tout ce sentiment paisible, acidulé, exécrable; je la méprisais, je voulais la haïr, lui cracher à la face, la frapper, la faire pleurer et saigner, l’écraser, la rejeter loin de moi, l’abolir- je tombais amoureux d’elle. »

Philippe BLASBAND, De Cendres et de Fumées, Collection Espace Nord, éditions Labor, 1999 (Gallimard, 1990)

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Le Jour du chien

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Quatrième de couverture :

Un chien perdu court le long d’une autoroute. Six témoins s’arrêtent. Un camionneur qui trompe sa solitude en s’inventant une autre vie ; un prêtre touché par l’amour ; une femme face à une rupture ; un jeune homosexuel en quête d’une raison de vivre ; une mère veuve et sa fille, isolées dans leur peine. Chacun verra dans cet incident le reflet de son drame intime. Comme si, dans toute vie il devait y avoir un « jour du chien », qui serait celui d’une révélation. (Pierre Mertens)

J’ai hésité sur le choix du titre de Caroline Lamarche que je lirais pour ce rendez-vous. J’avais déjà deux titres dans la PAL et finalement je me suis décidée à lire celui qui est peut-être le plus connu, Le Jour du chien, deuxième roman de l’auteur qui lui a valu le Prix Rossel en 1996. J’ai initié ce rendez-vous pour un peu m’obliger à enfin découvrir cette plume et… je ne suis pas totalement comblée.

Le point de départ est intéressant (bien qu’assez insignifiant, un chien qui court sur l’autoroute). On pourrait aussi croire à des chapitres bien marqués tels des nouvelles, vu la diversité des personnages et le peu de liens concrets qu’ils entretiennent devant ce chien perdu, abandonné. Outre le fait de voir leur parole libérée par l’incident, les six personnages partagent le fait d’avoir eux-mêmes vécu une expérience d’abandon. Caroline Lamarche tisse donc pour chacun d’eux un texte nourri d’échos, de liens internes, un texte dense qui pousse l’introspection psychologique assez loin. Cela ‘a un peu perdu parfois, je l’avoue…

Un autre aspect vraiment intelligent du roman, c’est la capacité de Caroline Lamarche à se glisser dans la peau de personnages vraiment différents et à explorer à travers eux des registres d’écriture variés, passant de l’érotique au mystique ou d’un prêtre à une fille boulimique.

Ce roman est intéressant par son intelligence mais il m’a manqué de l’émotion pour vraiment m’accrocher à cette histoire. Je le regrette un peu mais j’ai encore d’autres titres de l’auteur pour explorer son univers littéraire.

La première page (Histoire d’un camionneur) :

« Ils ont dû être contents d’avoir une lettre de camionneur, au Journal des Familles. Ce n’est pas souvent que ça doit leur arriver. J’ai écrit: «L’autre jour, sur l’autoroute, un chien abandonné courait le long du terre-plein central. C’est très dangereux, ça peut créer un accident mortel.» J’ai pensé, après l’avoir écrit, que «créer» n’était peut-être pas le bon mot, puis je l’ai laissé parce que je n’en trouvais pas de meilleur, et que créer, c’est mon boulot, bien que j’aie ajouté: «Mon boulot, c’est camionneur». J’ai dit ensuite qu’il y avait un réel problème de chiens abandonnés, que ce n’était pas la première fois que je voyais une chose pareille, et que je voulais témoigner, non seulement pour que le public se rende compte, mais pour mes enfants, qu’ils sachent qu’un camionneur voit beaucoup plus de choses de la vie qu’un type dans un bureau, et qu’il a donc des choses à dire, même s’il n’a pas fait d’études. Par exemple, ai-je écrit, quand je pars le matin dans mon camion, comme je n’ai rien d’autre à faire qu’observer, je remarque les anomalies, et j’en parle. J’en parle quand je peux, quand je rencontre des gens qui ont envie d’écouter, ce qui n’est pas très fréquent parce que, dans les aires de repos où on s’arrête, on ne se dit pas grand-chose, à cause de la fatigue. Et puis moi, par nature, je ne parle pas beaucoup. Et mes enfants, je ne les vois guère. Heureusement que leur mère s’en occupe, c’est un ange. Mais moi, quand ils iront à l’université et que je serai à la retraite, il faudra que j’aie des choses à leur dire, sinon ils me regarderont de haut, comme tous les enfants regardent leurs parents, je ne prétends pas que notre famille soit une exception même si eux ils vont faire les études que moi je n’ai pas pu faire, à cause de mes parents, justement. »

Caroline LAMARCHE, Le Jour du chien, Espace Nord, 2017 (Les Editions de Minuit, 1996)

       Animal

Un billet de Nadège : Le Fléau

Un Homo universalis fascinant qui étudie les termites et les babouins, un prix Nobel de littérature qui se mêle d’écrire sur les insectes, un scénariste d’Hollywood qui pense avoir découvert un génie méconnu et un zoologiste de renom qui se bat bec et ongles contre la formation d’un mythe… Il a suffi d’un court paragraphe dans la préface à un livre défraîchi pour susciter en moi une curiosité sans cesse croissante. Dans les années qui suivirent, j’ai rencontré des gens, des livres et des idées ; ma curiosité initiale s’est ramifiée, un peu comme pousse le trognon d’un brocoli au fur et à mesure qu’il s’affine. La fascination pour un nouveau sujet de recherche est une forme particulière de rencontre amoureuse. Tout y est : le premier contact, la tentation, l’attirance. Comme dans une soirée, je suis d’abord attiré par un regard puis, intrigué, je jette à nouveau un œil, sachant déjà qu’il est trop tard : je me sens défaillir. Je flirte ensuite un moment avec le sujet et – ce qui est pire – le sujet flirte avec moi. Le tout me turlupine, me poursuit sans relâche. Un jour, à Leyde, chez un antiquaire, je tombe sur un exemplaire de La Vie des termites de Maeterlinck, qui trône sur un secrétaire fraîchement restauré. Un libraire bruxellois me déniche un exemplaire de l’essai de Marais sur les termites, tout maculé de traces de doigts. Je le conserve comme une lettre d’amour.

Je pense que c’est en lisant ce passage que je suis tombée amoureuse de ce livre. Comment mieux définir ce frisson de la découverte et de la curiosité pour un sujet qui, jusqu’alors, nous était tout à fait étranger, voire inconnu ? Comment mieux définir également ce que j’ai vécu avec ce livre ?

De prime abord, rien ne me prédestinait à me plonger dans Le fléau, de David Van Reybrouck. Alors, comment me suis-je retrouvée happée par ces pages ? Eh bien, cela a commencé à la librairie quand une cliente est venue le commander pour son fils. Lorsqu’il est arrivé, j’ai débord trouvé la couverture magnifique : une invitation au voyage, à l’errance, au vagabondage de la pensée et à la découverte d’horizons inconnus. J’ai lu la quatrième et me suis dit « tiens, pourquoi pas ? » Ni une ni deux, je l’ai à nouveau commandé… pour moi, cette fois. Ensuite, il a dormi quelques temps sur ma pile ; le mois belge me semblait la bonne occasion pour le réveiller.

Pour être honnête, à l’heure de l’entamer, je n’ai pas relu la quatrième de couverture et n’avais plus aucune idée du sujet du livre. Tout ce dont je me souvenais est que j’allais m’envoler avec lui pour l’Afrique du Sud. Très vite séduite, j’ai eu un moment de doute lorsqu’il a décidé de me détailler ces drôles d’insectes que sont les termites et l’organisation d’une termitière. Et pourtant, comme David Van Reybrouck raconte avoir écouté pour la première fois une économiste sans bâiller d’ennui et même un certain intérêt (et pas que pour le physique de ladite jeune femme), je me suis surprise à me laisser entraîner dans ces descriptions et dans la quête de David Van Reybrouck pour déterminer si oui ou non Maeterlinck, seul prix Nobel belge de littérature à ce jour, avait ou non plagié les travaux de ce mystérieux Eugène Marais, spécialiste sud-africain des grands singes et des termites. Ces recherches amènent David Van Reybrouck à s’intéresser à l’histoire sud-africaine et c’est absolument passionnant.

Le fléau est un texte d’une érudition folle et pourtant tout à fait accessible. Le choix de David Van  Reybrouck de nous raconter son enquête telle qu’il l’a vécue – avec ses enthousiasmes et ses rencontres, mais également ses doutes et ses découragements – rendent ce texte vivant et humain. Je m’étais donné une dizaine de jours pour le lire ; j’ai lu la moitié en un week-end et l’aurais sans doute dévoré si j’avais eu plus de temps. Finalement, j’ai passé une semaine avec lui et je ne le regrette pas. Prise entre le désir de le retrouver, le plaisir de l’attente et du temps de lecture, j’ai vécu l’une de mes plus belles expériences de lectrice. De celles qui vous font souffler un wouaw de fascination et d’admiration en refermant le livre. Et vous donne envie de repartir pour de nouvelles aventures : Congo. Une histoire. est désormais sur ma pile !

Le fléau, David Van Reybrouck, Actes Sud, coll. Babel

Deux poèmes de Lucien Noullez

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Mon dieu, tirez de moi ce sang d’encre
cette âme poulpe qui me plombe devant
le malheur et si vous n’existez
pas, faites un effort, trouvez le nuage
la plume blanche ou le rire qui
vous donne à vivre.
Je n’ai plus de demeure en moi, mon dieu,
venez dans ce trou
qui m’écorche
dans cette gorge qui m’écroue,
dans la musique qui s’absente,
ou bien ne venez pas
mais laissez votre solitude
verser ma solitude devant vous.

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Qui tracerait la route?
Assieds-toi.
Même dans cette ville les martinets
remuent.
Tu entends des clameurs par la fenêtre
car il fait assez chaud pour vivre.
C’est la nuit. Tu n’es pas seul
ou alors tu es tellement seul
que tu te penches sur la branche
toi, qui ne portes même pas un nom d’oiseau.
Qui parlerait, dans ces rumeurs?
Un train vieux? Une vieille enfance?
Assieds-toi.
Pour apprendre à voler il te manque
une trace.
Assieds-toi.
Sur la table commune, il reste une chanson.
Prends une chaise, mon ami.

Lucien NOULLEZ est un poète, diariste et critique littéraire belge, né en 1957.

La quatrième forme de Satan

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Présentation de l’éditeur :

Pas de répit pour le commissaire Van In. Qu’arrive-t-il au flic le moins fréquentable de la Belgique, sur le point de devenir père, quand s’abattent sur lui crimes déguisés en suicides, attentat à la sortie de la messe, secte satanique et trafic de drogue ? Rien qui puisse le mettre de bonne humeur… Pieter Aspe scrute avec humour et férocité les turpitudes de la très bourgeoise Bruges, dont les dessous se révèlent beaucoup plus ténébreux que ne le laissent penser les dépliants touristiques !

Cette quatrième forme de Satan enquête du commissaire Van In commence par une nuit blanche à la maternité avec sa femme Hannelore sur le point d’accoucher (mais fausse alerte, le bébé ne naîtra pas tout de suite) et se termine à la maternité (et l’accouchement sera pour le moins sportif mais je ne peux vous en dire plus !). 

On sent le commissaire fébrile à l’approche de la naissance et malheureusement une série de crimes, les uns mal déguisés, les autres horribles, lui tombe dessus. Très vite un lien est fait entre un faux suicide et une secte satanique qui couvre en réalité un trafic de drogue (j’ai oublié de vous dire qu’avant la fausse alerte à la maternité, Pieter Aspe nous gratifie d’un prologue – à hurler de rire en ce qui me concerne – sur une initiation satanique). Le tout sur fond de rivalité entre la police et la gendarmerie au temps pas si lointain où les deux services n’avaient pas fusionné sur décision gouvernementale.

L’enquête va lentement au début, elle s’accélère après la tuerie à la sortie de la messe, mais limite ce n’est pas cela l’important. Au passage, le lecteur se sera réjoui – ou déplorera, c’est selon – des coups de griffe que lance l’auteur / le commissaire Van In (1) sur la gendarmerie (Pieter appartient à la police communale de Bruges, l’aviez-vous oublié ?), les agents de la Sûreté de l’Etat (quoique… certains sont vraiment attirants, n’est-ce pas, Pieter Van In ?), les bonnes soeurs rigides et cupides, les psychiatres et même… certains architectes : saviez-vous qu’après la construction du Palais de justice de Bruxelles, le mot architecte est devenu une insulte chez certains ? (J’ai souri à cette anecdote.)

Voilà, c’était mon Pieter Aspe annuel. Nous quittons Van In heureux papa, je me demande comment il va vire en vrai cette paternité dans les prochains épisodes. Et si vous en doutiez : non, ce n’est pas du tout une raison suffisante pour renoncer à la Duvel !

« Satan se manifeste à nous sous quatre formes : il séduit, il trompe, il manipule, il trahit. Ces quatre manifestations correspondent à quatre archétypes connus : Don Juan, Faust, Prométhée et Lucifer. Sa principale force est son pouvoir de faire croire à l’homme qu’il n’existe pas. » (p. 51)

« Quand quelqu’un meurt, sa présence reste perceptible pendant un certain temps dans sa maison. L’air pèse plus lourd et le silence étouffe chaque bruit dans l’oeuf, comme dans un cimetière où même une voix stridente paraît voilée. A l’inverse, quand la mort n’a pas pu frapper et qu’elle s’en est retournée bredouille, il flotte dans l’air comme une agitation, un trouble, un appel à l’aide inaudible. » (p. 241)

Pieter ASPE, La quatrième forme de Satan, traduit du néerlandais (Belgique) par Michèle Deghilage et Emmanuèle Sandron, Le Livre de poche, 2011 (Albin Michel, 2009)

Après Quais du polar à Lyon le week-end dernier, le plus modeste mais non moins intéressant Boulevard du polar se déroule en ce moment à Bruxelles. J’ai donc décidé de vous présenter un polar belge en ce samedi.

(1) barrer la mention inutile… ou pas