Sous le ciel qui brûle

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Quatrième de couverture

« La veille du nouvel an 1954, l’oncle Chinh avait annoncé à sa femme sa décision de rejoindre l’armée populaire. Elle devait se réjouir d’entrer dans le camp de la Révolution – c’était l’éducation qu’il voulait pour son fils et sa fille : qu’ils se battent pour leur pays. Il était leur père, et rien ne lui interdisait de les emmener avec lui – il n’y avait nulle échappatoire.
Le jour de leur départ, dans un mouvement de désespoir, Tuân avait crié en français :
— Vous êtes un monstre, laissez-moi au moins dire au revoir à ma cousine. Son oncle le considéra de son regard glacé et lui répondit en vietnamien :
— Mày là thằng việt gian. (Tu n’es qu’un traître à la patrie. Et il ajouta 🙂 À cause de tes paroles, je la donnerai à un homme qui n’a pas été pourri par l’Occident, même si ce doit être un illettré.  »

Si le choix de la langue des colonisateurs fait de Tuân un « traître », il signe également son destin : son amour du français et de la poésie de Gérard de Nerval sera son refuge au cœur des atrocités qu’il va vivre dans un Vietnam exsangue, déchiré par la guerre et la partition.

Ce roman est une navigation enchantée entre les verts paradis des amours enfantines et un présent douloureux, qui convoque les parfums les plus subtils de l’Orient et compose une ode bouleversante à la puissance vitale des mots.

Au moment de commencer ce deuxième roman de Hoai Huong Nguyen (qui avait remporté le Prix Première en 2013 pour L’ombre douce, l’année où je faisais partie de ce jury de lecteurs), je ne vous cache pas que j’avais un peu d’appréhension : allais-je l’aimer autant que le premier ? D’autant que l’auteure a eu la grande gentillesse de me l’envoyer… la pression était forte. Et la magie a opéré dès les premières pages, grâce à la puissance évocatrice de l’écriture d’Hoai Huong…

Si le héros de Sous le ciel qui tombe se laisse approcher moins facilement au début du roman (normal, il est enfermé dans sa douleur d’exilé), on s’attache à lui quand on retourne avec lui dans son village natal, au sein de sa famille qui vit unie, sous la protection des dieux et l’autorité bienveillante du grand-père. Le plaqueminier au centre du jardin (un arbre à kaki) est le symbole de cette présence positive des esprits familiers. Mais un jour, les parents du jeune Tuân sont assassinés par des voleurs ; le grand-père prend le relais de l’éducation du garçon mais meurt quelques années plus tard, le laissant aux soins de sa tante Anh. L’adolescent poursuit ses études, axées sur le français, une langue (celle des colonisateurs) découverte grâce à son instituteur et dont il est tombé amoureux au travers de la poésie de Gérard de Nerval notamment. Les années d’insouciance sont cependant envolées, l’ombre de ses proches défunts poursuit Tuân et le pays est peu à peu miné par la révolte violente menée par le Viêt-minh contre les colons français. Le mari d’Anh, recruté par les communistes, emmène toute sa famille dans le Nord, vers un avenir incertain bien que proclamé glorieux. Une perte de plus pour Tuân.

Si la bataille de Dien Bien Phu était au centre du premier livre de la romancière, ici c’est à ses prémices et surtout aux années suivantes qu’Hoai Huong Nguyen s’intéresse : tandis que le Viêt-minh établit une collectivisation brutale et exécute tous les opposants possibles au Nord, le Sud reste instable malgré le soutien des Français puis des Américains. Le Nord du pays cherche à tout prix à conquérir le Sud : il y réussit presque en 1968, en attaquant la ville de Huê en pleine nuit du Têt (Nouvel an). C’est là que Tuân est pris au piège d’une bataille atroce, il est le témoin d’horribles massacres qui le touchent de très près. De retour à Saïgon, il obtient l’asile en France et s’exile pour toujours.

Le roman alterne entre la forêt de Chantilly, lieu prisé de Gérard de Nerval et donc de Tuân, qui s’y promène régulièrement, et le Vietnam de son enfance, de sa jeunesse. En ce jour de mars 1975 où Tuân cherche les premières jonquilles, les fantômes du passé se révèlent particulièrement douloureux. Mais les mots des poètes l’accompagnent aussi, des mots qui, tout au long de son existence, l’ont aidé à traverser le deuil, la séparation, la violence et dont il recherche toujours les meilleurs accords rimés, en quête d’une improbable résilience.

Ici encore, Hoai Huong Nguyen a l’art d’évoquer des événements déchirants avec une infinie délicatesse. Comme son héros, elle n’est jamais dans la haine, elle observe et convoque la nature, les arbres, les fleurs, l’eau, pour adoucir la peine et maintenir vivant le souvenir du pays natal. Son écriture est parfumée de réglisse, d’encens et d’épices, elle est même multi-sensorielle, nous invitant à nous laisser réconforter par le toucher de l’écorce d’un arbre, à deviner les lignes apaisantes des rizières et des collines, à suivre les silhouettes qui se dessinent dans la brume. Un aller-retour entre France et Vietnam dont je me plais à penser qu’il reflète le propre parcours et le même amour des mots de la romancière et poétesse, même si elle est née en France un an après le moment où commence le roman.

« Ce mot [affaires] semblait avoir traversé le temps, depuis l’âge classique jusqu’au siècle des Lumières, de la maison du grand Condé à l’ermitage de Montmorency, pour arriver sur sa feuille ; c’était comme un coquillage ballotté dans l’océan et déposé sous son regard : il pouvait en admirer l’enveloppe miraculeusement intacte, la spirale gracieuse, les stries nacrées, en goûter la saveur marine, et quand il le portait à son oreille, être absorbé par sa résonance. » (p. 77)

« Au bout du quai, Tuân s’appuyait sur un parapet. Sous ses yeux, l’eau s’animait d’une vie surnaturelle ; elle charriait des flots obscurs et emportait avec elle les songes des promeneurs. Ses pensées se mêlaient au flux des vagues et à leur murmure secret. Sur la rivière, le reflet des étoiles ressemblait aux fleurs pâles d’une tapisserie ancienne – à maints endroits, le tissu avait vieilli, l’or s’était altéré, le fil avait disparu, décousant les motifs autrefois tissés, rendant invisible l’image qui ornait le ciel ; mais, à travers ces traces, le regard pouvait rechercher dans le noir l’énigme des formes enfuies. » (p. 82-83)

Merci infiniment, Hoai Huong, pour votre douceur, votre amour de la langue française et de votre pays d’origine, et pour votre délicate attention à m’envoyer ce livre.

Hoai Huong NGUYEN, Sous le ciel qui brûle, Viviane Hamy, 2017

 

Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (3) Francis Poulenc

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Cette semaine, les douze finalistes entrent deux par deux à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, écrin de verdure et de calme dans la Forêt de Soignes (également haute école de musique), sans téléphone ni ordinateur ni accès à internet ni télévision… eh oui ! Coupés du monde, ils préparent leur prestation en finale en déchiffrant et en proposant une interprétation de l’oeuvre imposée (un concerto commandé par le Concours) pour la semaine de finale (on la découvrira quand tous les candidats l’auront reçue) et en répétant le concerto de leur choix. Ca ce sera pour la semaine prochaine. En attendant, je vous propose une sonate pour piano et violoncelle  entendue pendant les demi-finales, celle de Poulenc, ici jouée par Pierre Fournier au violoncelle et Jacques Février au pianoforte.

Les Dieux du tango

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Quatrième de couverture :

Février 1913. Leda a dix-sept ans. Elle quitte son petit village italien pour rejoindre en Argentine son cousin Dante, qu’elle vient d’épouser. Dans ses maigres bagages, le précieux violon de son père.

Mais à son arrivée, Dante est mort. Buenos Aires n’est pas un lieu pour une jeune femme seule, de surcroît veuve et sans ressources : elle doit rentrer en Italie. Pourtant, quelque chose la retient… Leda brûle d’envie de découvrir ce nouveau monde et la musique qui fait bouillonner les quartiers chauds de la ville, le tango, l’envoûte. Passionnée par ce violon interdit aux femmes, Leda décide de prendre son destin en main. Un soir, vêtue du costume de son mari, elle part, invisible, à travers la ville.
Elle s’immerge dans le monde de la nuit, le monde du tango. Elle s’engage tout entière dans un voyage qui la mènera au bout de sa condition de femme, de son art, de la passion sous toutes ses formes, de son histoire meurtrie. Un voyage au bout d’elle-même.

Les Dieux du tango, ce sont des hommes, en ce début du vingtième-siècle où cette musique d’abord profondément populaire se développe, passe des quartiers pauvres aux cabarets chics en quelques années, s’enrichit de nouveaux instruments comme le piano ou la contrebasse, s’ouvre au chant, des hommes d’abord bien sûr (Carlos Gardel est adulé en Argentine). Dans ce roman-fleuve de Carolina De Robertis, une femme va entrer dans l’histoire du tango : Leda, fille pauvre venue d’Italie, immigrante parmi des milliers d’autres exilés, veuve avant de le savoir, va être accueillie dans un conventillo,  une sorte d’habitat collectif où les Italiens pauvres s’entassent, s’entraident, où les femmes sont complètement dévouées aux hommes et dépendantes d’eux. C’est là qu’elle va apprendre à jouer du violon, secrètement ; c’est de là que, sur une inspiration instinctive, elle partira, habillée en homme, pour tenter sa chance dans les cafés où on joue le tango. Elle ne quittera pus jamais ses habits masculins et évoluera avec la musique, avec les hommes qui la jouent, mais aussi avec les femmes. Son secret cache aussi celui de sa cousine Cora, morte « folle » et que Leda n’a pas su sauver quand elle vivait encore à Alazzano.

Les Dieux du tango, c’est un magnifique roman palpitant, sensoriel, sensuel, dont les pages se tournent toutes seules. C’est le roman d’une femme qui vit à l’instinct parce qu’on ne lui a jamais donné les mots pour dire ses émotions mais qui trouve grâce à la musique les clés d’une certaine libération intime, Leda devenue Dante, d’une femme et de toutes les autres de cette époque, fortunées ou prostituées, toutes ou presque sous la coupe de leurs maris, de leurs frères, de leurs pères. C’est le roman du tango, bien sûr, qui évolue et quitte ses racines populaires pour devenir une musique à la mode. C’est le roman de l’immigration italienne en Argentine, de l’exil, du pays natal à jamais perdu. En toile de fond, l’évolution de l’Argentine et des pays voisins, pays d’émigration, d’anarchie et de dictature.

Cette histoire passionnante a été inspirée à Carolina De Robertis (qui a elle-même des racines argentines) par de vraies aventures de tangueros. Elle s’est bien sûr centrée sur son personnage principal mais elle nous brosse aussi des portraits vibrants de personnages secondaires, de soirées langoureuses et de nuits fiévreuses. Cela a pour moi été une vraie évasion littéraire.

Un tout grand merci à Babelio et à l’éditeur pour l’envoi de ce livre !

« La musique.
Elle s’éleva des cordes et des doigts dans une communion éblouissante, comme un sanglot de plaisir sous l’archet. Les cordes de la guitare vibraient et intensifiaient ce puits de chagrin.
Carlo se mit à chanter. Il parla de la nuit qui étreignait son cœur, d’une femme, d’une mauvaise femme.
Elle n’arrivait pas à tout comprendre mais le son la tenait captive. Il pénétrait ses os, fouettait son sang. Elle ne se connaissait pas elle-même ; elle ne le comprenait que maintenant et elle n’avait jamais rien su. Jusqu’à ce jour. A présent, elle savait qu’une telle sensation existait, qu’il existait dans le monde un tel son, un tel éveil, une mélodie aussi riche que la nuit. »

« Ce son les réunissait et Dante se sentit soudain très proche des autres hommes. C’était presque une fusion, mais plus immédiate qu’avec le sexe, ou en tout cas ce qu’elle en imaginait d’après ce qu’elle avait glané auprès des matrones d’Alazzano, dans les bordels et les bars. Chaque musicien pénétrait les autres en même temps qu’il était pénétré, chaque homme s’exposait: toi, tu souffres comme ça, tu brilles comme ça et voici ce qui te fait vibrer. Et moi, voici ma douleur, mon plaisir. Chaque être humain a sa propre géographie intérieure, bien cachée au fond de lui, mais calez-vous sur le même rythme, et alors tous les secrets enfouis remontent et s’illuminent. »

Carolina DE ROBERTIS, Les Dieux du tango, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eve Monteilhet, Le Cherche-midi, 2017

Les blablas du lundi (27) : bientôt le Mois anglais !

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Pour la sixième année, Lou et Cryssilda nous emmènent passer le mois de juin en Angleterre et nous donnent l’occasion de sortir nos plus jolies théières, nos pots de lemon curd et nos chips au vinaigre. Et nos livres anglais aussi, bien sûr !! Auteurs anglais exclusivement ou romans se passant en Angleterre, billets culturels, culinaires… et un programme de LC gonflé à bloc, jugez-en plutôt :

  • 1er juin, « Un jour » de David Nicholls avec le Blogoclub de Lecture
• 02 juin : Fantômes
• 03 juin : Doris Lessing
• 04 juin : Dimanche gourmand
• 05 juin : Campagne anglaise
• 06 juin : BD / Manga
• 07 juin : Susan Hill
• 09 juin : Albums jeunesse ou littérature jeunesse
• 10 juin : Virginia Woolf
• 11 juin : Dimanche gourmand
• 12 juin : Daphne du Maurier
• 13 juin : M.C. Beaton et sa série « Agatha Raisin »
• 14 juin : Les Victoriens
• 15 juin : Londres
• 16 juin : « Agatha Christie : le chapitre disparu» de Kernel OU Rois, Reines et famille royale d’Angleterre
• 17 juin : Angela Huth
• 18 juin : Dimanche gourmand
• 19 juin : Julian Barnes
• 20 juin : Jonathan Coe
• 21 juin : Ecoles anglaises (idées : Mathilda, St Trinian’s, Harry Potter…) ou / et Oxford, Cambridge
• 23 juin : Jane Austen
• 24 juin : Un polar au choix
• 25 juin : Dimanche gourmand
• 27 juin : Ian McEwan
• 29 juin : Ann Granger

 

Vous voyez, il y en a pour tous les goûts. Je participerai donc pour la quatrième fois. J’espère être au rendez-vous de la campagne anglaise, de MC Beaton, de Jane Austen et de Ian McEwan, du polar également ; j’ai le roman de Brigitte Kernel dans la PAL (mais si je n’ai pas le temps de le lire, ce n’est pas grave, cette semaine-là est chargée au niveau scolaire). Il y aura, je l’espère, des retrouvailles avec des auteurs chéris, la découverte de nouveaux romanciers sur ce blog (des auteurs que j’avais déjà en tête en 2016 comme Stella Gibbons ou Peter Ackroyd ou LC Tyler… on cesse de rire là-bas dans le fond…). Et bien sûr, si je ne suis pas au rendez-vous précis des dates prévues, ce n’est pas grave, l’essentiel est de participer.

Tentés par l’aventure ? Les inscriptions sont attendues chez Lou et/ou chez Cryssilda.  Il y a aussi un groupe Facebook, bien sûr, où les échanges vont bon train.

Merci déjà à nos charmantes organisatrices ! Et n’oubliez pas :

 

Poème 41

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Parfois la nuit quand
Je dors
J’entends la minuterie

Minutieuse
Monotone de la mort

Et j’ai besoin aussitôt
De me coller tout
Contre toi

Contre ta peau de talc

Comme un poster
Mouillé oublié sur un
Mur de la ville

Une affiche électorale
Sous la pluie

Au matin
Je regarde le trafic des
Nuages

Le feu rouge du soleil
Dans la fenêtre
Sale

Puis je descends
M’aligne avec d’autres
Au bord du Styx

Et plonge
Dans la tasse
De café tiède du métro

Werner LAMBERSY, Sommet d’où jeter son pinceau, Taillis Pré, 2016

Eugène Boudin, Nuages blancs, ciel bleu, vers 1854-1859

Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (2) Joseph Haydn

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Cette semaine, vingt-quatre candidats issus des épreuves préliminaires se présentent devant le jury. Ils joueront deux fois sur la semaine, en concert et en récital. Samedi soir, nous connaîtrons les noms des douze lauréats de la finale, qui se déroulera du 29 mai au 3 juin.

« Durant chaque session, à 15h et 20h, deux candidats présenteront d’abord un Concerto de Boccherini ou de Haydn accompagnés par l’Orchestre royal de Chambre de Wallonie, dirigé par Frank Braley. Et ensuite leur récital (choisi parmi deux propositions par le jury) qui doit comprendre au moins trois mouvements d’une Suite pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach, et l’œuvre inédite imposée, écrite par la Belge Annelies Van Parys   : Chacun(e) sa chaconne. » (source : rtbf.be)

Je vous propose donc un concerto de Haydn, joué par Gautier Capuçon, un des membres du jury de cette toute première session consacrée au violoncelle. Il est accompagné de l’Orchestre philharmonique de Berlin, dirigé par Gustavo Dudamel.

 

Le tort du soldat

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Quatrième de couverture :

Un vieux criminel de guerre et sa fille dînent dans une auberge au milieu des Dolomites et se retrouvent à la table voisine de celle du narrateur, qui travaille sur une de ses traductions du yiddish. En deux récits juxtaposés, comme les deux tables de ce restaurant de montagne, Erri De Luca évoque son amour pour la langue et la littérature yiddish, puis, par la voix de la femme, l’existence d’un homme sans remords, qui considère que son seul tort est d’avoir perdu la guerre…

Voilà un texte qui n’a rien de très attirant a priori mais c’est un double récit qui se déroule peu à peu et dévoile ses liens internes, ses valeurs, un désir de vie et de vérité. Ce mot de vérité, cette valeur est centrale : c’est le mot de la fin d’un livre en yiddish que le narrateur traduit, mais ce chapitre final n’est peut-être pas la vraie fin du livre en question… ; c’est une vérité de façade que l’ancien criminel de guerre tente de maintenir à tout prix pour échapper aux chasseurs de nazis, un mensonge qui cache la version de l’histoire qu’il souhaite entretenir. Lié à ce thème de la vérité, celui des mots, particulièrement les mots et la culture yiddish, entièrement disparus avec la shoah, que le narrateur a besoin de prononcer à haute voix pour les faire (re)vivre, respirer, tandis que le vieux criminel y cherche vainement l’explication paradoxale de l’échec du troisième reich. D’autres correspondances traversent c texte, comme celle de la nudité, mais je ne veux pas vous en dire trop, ce serait déflorer ce court récit de 89 pages. J’ai aimé y retrouver la sobriété et la profondeur du style d’Erri De Luca, qui aime toujours la montagne, comme en témoigne le second extrait que je vous propose.

« Les immigrés du ghetto tentaient de sauver les poètes, les écrivains. C’est ce que font les arbres encerclés par les flammes: ils projettent très loin leurs graines. Les poètes, les écrivains étaient les graines de leur plante et ils élevaient leur témoignage en chant. » (p. 24)

« En juillet, je m’installe dans les Dolomites. J’escalade des montagnes, je dis tout juste quelques bonjours, j’écris si j’ai de quoi. L’écriture reste pour moi une fête, pas une obligation.

Mon corps s’en va sur les parois, déplaçant ses quatre points de contact, et il passe sur la page ouverte de la roche. Je l’appelle ainsi car elle est ouverte et vide, mais le corps n’écrit pas dessus, et ne laisse aucune trace sur la surface traversée. 

Escalader est le lent déplacement du corps humain. Le poids sur chaque prise est une syllabe pensée, en gagnant des centimètres.

La peau de la pierre change selon le vent et la température. Elle change quand le nuage s’accroupit sur la montagne et s’effrite en une poussière de gouttes. Elle change au bruit du tonnerre qui avertit de loin et s’approche.

Parfois, je répète des voies déjà escaladées, je les refais en sachant où le passage est plus aisé, où la séquence des mouvements est plus serrée. Les mains ouvrent le chemin, goûtent la tenue de la prise, appellent le corps à le suivre.

A la fin d’une journée sur la paroi, je regarde mes mains qui m’ont guidé. Je pense qu’elles sont sourdes, muettes, aveugles, et pourtant elles avancent. Elles n’ont besoin que du toucher, le système de communication du corps le plus diffus. » (p. 25-26)

Erri DE LUCA, Le tort du soldat, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, 2014

C’est une petite participation au Mois italien organisé par Martine G.

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Le Bloc

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Quatrième de couverture :

Cette nuit, tout peut basculer, le destin de la France comme ceux d’Agnès Dorgelles, d’Antoine Maynard et de Stanko. Demain, Antoine sera peut-être ministre, Stanko, lui, sera mort. Cette nuit, c’est la nuit où se négocie l’entrée au gouvernement du Bloc Patriotique, le parti d’extrême droite dirigé par Agnès. Cette nuit, c’est la nuit qui doit marquer l’aboutissement de vingt-cinq ans d’une histoire obscure, où ont dominé le secret, la violence et la manipulation.

J’ai lu ce roman dans la semaine à cheval sur le second tour de l’élection présidentielle française. C’est le livre qui a inspiré le film de Lucas Belvaux, Chez nous, mais franchement le lien entre le film et le roman est assez anecdotique, je trouve. Ce dernier fait froid dans le dos, mais il faut reconnaître qu’il est diaboliquement construit. Il met en scène tour à tour deux personnages du Bloc, un parti qui ressemble à s’y méprendre au FN (non, ce n’est pas seulement parce que j’étais tellement dans le stress de ce choix du second tour), deux hommes, l’un, Antoine Maynard, cultivé, aisé, élégant, et… compagnon d’Agnès Dorgelles, la fille du fondateur du Bloc, l’autre, Stéphane Stankowiac, peu éduqué, d’origine modeste, et en cavale. Car durant cette longue nuit romanesque, Agnès négocie avec le gouvernement en place l’entrée au pouvoir du Bloc, pour contrer les émeutes meurtrières qui secouent la France depuis plusieurs mois (toute ressemblance avec les émeutes de novembre 2005 n’est évidemment pas fortuite) ; le prix de cette prise de pouvoir : l’élimination de Stanko, symbole des années de violence plus ou moins cachée, de règlements de compte, de fascisme affiché à l’intérieur du Bloc.

Dans son bel appartement feutré, Antoine se parle à lui-même en tu, dans le métro, dans les rues de Paris, dans sa piaule minable, Stanko parle en je mais tous deux se souviennent en attendant l’un, la femme qu’il aime encore passionnément, l’autre, la mort qui ne tardera pas. Ils se souviennent de leur enfance, de leur jeunesse, de leurs amours, de leur entrée au Bloc et de leur montée en grade, des conseils politiques avec « le Vieux » (Dorgelles), du racisme ordinaire, des magouilles, des expéditions punitives contre des opposants ou des extrémistes de l’autre bord ou même des gens du parti qui dépassaient les bornes. Au fur et à mesure que la nuit s’avance, on se rend compte des liens profonds qui unissent les deux hommes entre eux et avec le parti. C’est construit comme une tragédie grecque (pleine de références culturelles), avec cette unité de temps sur une nuit, avec de la trahison, de la nostalgie d’un âge d’or, d’une France rêvée, avec la mort au bout de la pièce savamment orchestrée. Avec de la violence aussi, beaucoup de violence, des pulsions qui font frémir, qui révulsent.

Un livre engagé, qui prend parti, c’est certain, mais en nous faisant vivre de l’intérieur la vie de ce parti que Jérôme Leroy dénonce. C’est fascinant. C’est troublant. C’est flippant.

Jérôme LEROY, Le Bloc, Gallimard, 2011 (Folio policier, 2013)

 

 

Les notes du jeudi : Le violoncelle roi (1) Luigi Boccherini

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Cette année, le Concours Reine Elisabeth fête son quatre-vingtième anniversaire et se consacre pour la première fois au violoncelle. Comme le dit la RTBF, la reine c’est toujours Elisabeth mais cette année, le roi, c’est le violoncelle !

Cette semaine, les 70 candidats retenus se présentent pour la première épreuve devant le jury.

« Durant ces épreuves éliminatoires, les candidats présenteront le premier mouvement de la Sonate pour violoncelle seul d’Eugène Ysaÿe, une sonate de Luigi Boccherini, accompagnée par un autre violoncelle, et une œuvre avec accompagnement de piano, à choisir parmi : le premier mouvement d’une sonate de Franz Schubert, deux pièces de Robert Schumann, un rondo d’Antonin Dvorak et des variations de Felix Mendelssohn. » (Source : Musiq3)

Aussi je vous propose cette semaine la Sonate en do majeur pour deux violoncelles de Luigi Boccherini, jouée par l’Ensemble de violoncelles de la Schola Cantorum de Paris, sous la direction d’Erwan Fauré.