J’étais ce jour de pluie

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La paille était bien belle
et jaune comme l’été
au dessus, une pelle
qui n’avait pas creusé

J’étais toute à l’abri
sous ce toit de campagne
et regardais la pluie
tomber du ciel d’Espagne

Allongée sur ce banc
de bois, terre de Sienne
je m’en allais rêvant
j’étais une italienne

Mes cheveux étaient noir
mon corps pur comme l’eau
mes pieds posés sur l’or
et mes yeux un ruisseau

J’étais ce jour de pluie
comme je ne serai jamais plus

Elodie Santos, 2006

Gustave CAILLEBOTTE, Yerres – Effet de pluie, 1875

Les bottes suédoises

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Quatrième de couverture :

Fredrik Welin, médecin à la retraite, vit reclus sur son île de la Baltique. Une nuit, une lumière aveuglante le tire du sommeil. Au matin, la maison héritée de ses grands-parents n’est plus qu’une ruine fumante.
Réfugié dans la vieille caravane de son jardin, il s’interroge : à soixante-dix ans, seul, dépossédé de tout, a-t-il encore une raison de vivre ?
Mais c’est compter sans les révélations de sa fille Louise et, surtout, l’apparition d’une femme, Lisa Modin, journaliste de la presse locale.
Tandis que l’hiver prend possession de l’archipel, tout va basculer de façon insensible jusqu’à l’inimaginable dénouement…

Après Les chaussures italiennes, Henning Mankell nous offre, dans son dernier roman, publié à titre posthume, l’occasion de retrouver l’univers de Fredrik Welin, son île, la nature de son archipel, ses habitudes de vieux solitaire. Mais son univers bascule la nuit où sa maison brûle complètement. Très vite, l’enquête détermine que l’incendie est d’origine criminelle. Pendant de longues semaines, Fredrik va vivre non seulement avec cette perte immense (la maison avait été construite par ses grands-parents) mais aussi avec le soupçon qui pèse sur lui, celui d’avoir lui-même bouté le feu à sa maison. Fragilisé, Fredrik fait appel à sa fille Louise, aussi mystérieuse et secrète que son père. Dans le même temps, il fait connaissance de Lisa Modin, une jeune journaliste locale. Encore une fois, ce sont deux femmes qui vont secouer et ressusciter de manière peu conventionnelle la vie du septuagénaire.

La vie et la mort, les secrets et les mensonges, le désir et le doute, les apparences et la réalité des vies se côtoient dans ce roman sobre, où Fredrik se révèle d’autant plus attachant qu’il est tellement humain, à la fois fragile et déterminé, tantôt empathique tantôt colérique. Sa vie semble se défaire autour de lui, être cernée de très près par la mort mais elle va trouver des voies de renaissance tout au long du roman.

Des objets symboliques prendront place dans ce processus : une boucle de chaussure, une miniature dans une bouteille, ainsi que les rochers qui peuplent l’île de Fredrik. Et les bottes suédoises, bien sûr.

En mettant en scène un personnage qui ne sait s’empêcher de mentir, Mankell pose subtilement l’art de la fiction, l’art du romancier qui invente sans cesse des histoires. Je me réjouis de n’avoir encore lu que bien peu de celles-ci, pour retrouver cet homme si plein d’humanité.

« Elle [Louise] était pour moi une énigme. Mais je faisais partie d’elle comme elle faisait partie de moi. C’était un récit qui venait à peine de commencer. » (p. 255)

Henning MANKELL, Les bottes suédoises, traduit du suédois par Anna Gibson, Seuil, 2016 (et Points)

La rentrée littéraire 2017 commence à chauffer un peu partout mais je m’en tiens assez à l’écart pour le moment avec ce roman de la rentrée… 2016. Avec ce titre déniché en bibliothèque, j’inaugure ma participation au Challenge nordique proposé par Margotte (bon, je ne désespère pas de faire baisser un peu ma PAL scandinave mais parfois, la bibli ça a du bon aussi).

Nous voulons tous le paradis – Le procès

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Quatrième de couverture :

1947, la guerre est finie depuis deux ans. Ward décide de rentrer en Flandre pour se constituer prisonnier. Il sait qu’il va devoir affronter son passé de collaborateur et qu’il sera jugé. 

Il apprend en prison qu’on l’accuse ‘avoir tué Théo, un membre de la Résistance, lors d’une permission.

Le procès qui s’annonce devrait faire surgir la vérité.

Voici la suite du roman que je vous ai présenté en avril, lors du Mois belge, et que La Joie de lire a décidé de publier en deux tomes.

Toutes les questions posées ou suggérées dans la première partie vont évidemment trouver leur réponse (si vous avez envie de lire ce roman, ne lisez pas ce qui suit…) : pourquoi Jef était si malade à l’idée de recevoir une médaille de la Résistance, ce que Ward a vécu sur le front de l’Est, pourquoi il a changé d’identité, comment il a été blessé à la jambe, ce qu’est devenue sa mère à la fin de la guerre. En cette année 1947, une fois de plus, les moindres choix des uns et des autres pendant le conflit vont peser lourdement sur le cours de leurs vies et ils devront à nouveau décider dans quel camp ils se situent. L’amitié, l’honneur, la trahison, le courage, la lâcheté, la responsabilité prendront tout leur sens au cours de ce procès tant attendu. pendant ce temps, les parents de Jef, Renée et Rémi soutiennent indéfectiblement leurs enfants, Renée tente de se convaincre qu’elle a oublié Ward, Rémi, « le petit homme providentiel », grandit, accompagne Gust dans ses derniers instants et renoue avec Jeanne aux mille taches de rousseur.

Ce personnage de Rémi apporte la fraîcheur et la grâce qui font cruellement défaut à d’autres, pas seulement les personnages principaux mais aussi tous ces anonymes qui, après avoir plus ou moins subi la guerre, participent avec « enthousiasme » aux procès et persécutions contre les collaborateurs des nazis.

Dans cette deuxième partie, j’ai vraiment été touchée par le destin de Ward. Car, si les héros de ce roman pensent se situer clairement dans un camp ou dans l’autre, nous nous rendons bien sûr compte que rien n’est manichéen, que la vérité intime de chacun est bien plus subtile que les apparences ne le laissent croire. La fin, inattendue en ce qui me concerne, m’a paru un peu rapide, j’aurais aimé savoir ce que deviennent d’autres personnages que les membres de la famille Claessen, mais elle se comprend tout à fait dans l’optique d’un roman jeunesse.

Encore une fois, je vous recommande chaudement cette lecture et, même si mes souvenirs du premier étaient encore bien frais, je vous conseille de lire les deux tomes à la suite !

Els BEERTEN, Nous voulons tous le paradis – Le procès, traduit du néerlandais par Maurice Lomré, La Joie de lire, 2016 (édition originale en 2008)

La Joie de lire fête ses 30 ans cette année.

J’exige que la race humaine…

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J’exige que la race humaine
cesse de multiplier son espèce
et tire sa révérence
je le conseille

Et comme punition et récompense
de cet appel que je lance je sais
que je renaîtrai
le dernier humain
Tous les autres seront morts et moi je serai
une vieille femme sillonnant la terre
grognant dans des cavernes
dormant sur des nattes

Et parfois je caquetterai, parfois
prierai, parfois pleurerai, mangerai & mitonnerai
sur mon petit four
dans le coin
« Bah je l’ai toujours su »,
dirai-je
Et un matin ne me lèverai pas de ma natte

Jack KEROUAC,  Poèmes, traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos, éditions Seghers, Poésie d’abord, 2002 

Poème découvert chez Schabrières – Vu que les terriens vivent de plus en plus tôt dans l’année à crédit, je trouve l’humour acide de ce texte adéquat…

Quai des enfers

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Quatrième de couverture :

Dans l’aube fantomatique de l’hiver parisien, la Brigade fluviale découvre une barque amarrée au quai des Orfèvres. A l’intérieur, le cadavre d’une jeune femme drapée de blanc et la carte de visite d’un célèbre parfumeur.

Le commandant Desprez de la Criminelle, aidé de la Fluviale, se trouve embarqué dans une enquête obsédante. Au fleuve sondé répond la mémoire remuée. La Seine, en ses méandres, charrie de noirs secrets. Alors, l’histoire peut dériver…

En juillet, j’ai passé deux jours à Paris, c’était l’occasion de sortir de ma PAL ce premier roman d’Ingrid Astier à la Série noire. Comme par hasard, il faisait très chaud ces jours-là et Quai des enfers m’a transportée dans une atmosphère de froid polaire sur les bords de la Seine : le dépaysement (et le rafraîchissement) peut prendre de multiples visages ! Tiens, des visages, il y en a de bien jolis parmi les mortes que charrie le fleuve : l’équipe du commandant Desprez est narguée sous ses propres fenêtres puisque le premier cadavre est découvert à l’aplomb des bureaux du 36 quai des Orfèvres. L’enquête va investiguer dans les milieux de la mode, de la parfumerie, de l’art contemporain et va croiser des personnages vénéneux des nuits parisiennes nourries de drogue et de heavy metal. C’est passionnant parce qu’on sent qu’Ingrid Astier aime la Seine et Paris, qu’elle s’est documentée très soigneusement sur la Brigade fluviale, les méthodes de la Crim’, la pêche, la parfumerie, l’art contemporain pour ne citer que ces thématiques. Elle offre aussi de nombreuses références historiques ou mythologiques. Elle prend son temps pour installer son histoire et son ambiance glaçante à travers le travail d’une équipe assez sympathique mais elle ne ménage pas son lecteur en lui offrant des rebondissements, tant prévisibles qu’inattendus. Ajoutez à cela un style travaillé, imagé et musical parfois – et pour ceux qui aiment ça, une play-list très actuelle et bien fournie – et vous aurez la recette d’un polar maîtrisé. A lire en hiver si vous préférez accorder la saison de lecture à l’intrigue.

« Quai de la Rapée.

Un drôle de nom où finissaient les morts violentes, subites ou suspectes. Des qualificatifs qui débutaient comme la vengeance, le venin, la vipère, le sexe, les sévices ou les supplices. La Rapée, on ne savait plus vraiment si c’était un commissaire des guerres civiles de Louis XV ou un vin de piquette qui grisait l’esprit : un vin de râpure autrement nommé rapé. En tout cas, avant les tremplins bétonnés et la dentelle métallique du pont, s’épanouissaient des vignes, des marronniers et même un étang : l’étang du Berci, quand l’eau se la filait douce depuis Montreuil avant d’embrasser la Seine. Un temps s’égaya une guinguette : la guinguette des Grands Marronniers, où l’on venait danser pour se goinfrer de matelote et de friture. Aujourd’hui, on était loin de l’orangerie et de la ménagerie du sieur de la Rapée. 

Pourtant, la morgue valait tous les cabinets de curiosités. » (p. 45)

Ingrid ASTIER, Quai des enfers, Gallimard, 2010 (Folio Policier, 2012)

Pour faire bonne mesure, j’ai enchaîné avec un livre en rapport avec le paradis. 😉

Les notes du jeudi : Un mois à la Vierge (2) Anton Bruckner

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Voici le deuxième Ave Maria de la série consacrée à la Vierge que je vous propose en ce mois d’août : celui d’Anton Bruckner (1824-1896) compositeur et organiste autrichien, romantique longtemps mal connu, qui a surtout enrichi le genre de la symphonie, à la suite de Beethoven.

C’était aussi un catholique fervent. Son Ave Maria est ici interprété par la Schola Cantorum.

Le Jardin des secrets

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Quatrième de couverture :

1913. Sur un bateau en partance pour l’Australie se trouve une petite fille de quatre ans, seule et terrorisée. Le navire lève l’ancre et elle se retrouve à Brisbane. Si le secret de son débarquement est religieusement gardé par ses parents adoptifs, ceux-ci décident, le jour de ses 21 ans, de révéler à Nell les circonstances étranges de son arrivée dans la famille. Les questions se bousculent alors. Bouleversée, elle va devoir entreprendre un long voyage vers ses origines. Une quête difficile pour lever le voile sur près d’un siècle d’histoire familiale…

Il y a longtemps que ce roman traînait dans ma PAL (je crois avoir découvert Kate Morton grâce aux blogs, au tout début que je bloguais, ça va faire sept ans demain !) et il s’est révélé une agréable lecture d’été, dépaysante à souhait.

Nous voyageons dans le temps, en 1913, année où une petite fille perdue se retrouve sur le port de Maryborough et est adoptée par un couple alors sans enfant, en 1975-76, où la petite Nell devenue adulte part à la recherche de ses origines, en 2005, quand Cassandra, la petite-fille de Nell, continue l’enquête inachevée de cette dernière. Nous voyageons aussi de l’Australie à la Cornouaille anglaise, du pays adoptif au pays originel.

Ce roman met principalement en scène des femmes (les hommes sont un peu falots dans cette histoire), Nell et Cassandra, Rose et Eliza, Georgiana et Adeline, femmes d’hier et d’aujourd’hui qui jouent un rôle dans la transmission de l’héritage, dans la construction des secrets et dans leur révélation – et d’autres qui jouent de petits rôles révélateurs comme Mary ou Robyn ou encore l’infâme Swindell. Des femmes naturelles, libres, audacieuses ou des femmes blessées, corsetées, enfermées dans les ambitions et les conventions. Des femmes dont les destins s’appellent, se répondent, se fient, se rejoignent par delà le temps et l’histoire de la famille Mountrachet.

Comme le titre français (et anglais « The forgotten garden) l’indique, le jardin ou plutôt les jardins ont un rôle important, fondateur : le labyrinthe et le jardin clos, voisins, symbolisent la liberté et la quête des origines, les mystères et les embûches. Des jardins qui, malgré l’oubli et la végétation envahissante, gardent l’empreinte des origines et révèlent peu à peu leurs secrets enfouis.

Ainsi, comme la Conteuse, en passant sans cesse d’une année et d’un personnage à l’autre, Kate Morton construit une histoire-puzzle dont les pièces se mettent en place sans répit (vous me direz, elle ne pouvait pas adopter une autre forme de narration, sans quoi le suspense serait mort). Les pages se tournent toutes seules jusqu’à la révélation finale (qu’on peut un peu deviner, certes, mais cela ne gâche pas le plaisir).

« On se construit sur ce qu’on a, pas sur ce qui nous manque » dit un des personnages. Parfois le sentiment de manque, de perte est tellement lourd qu’il domine tout, il peut détruire plutôt que construire ; parfois les aléas de la vie permettent de reconstruire, de repartir sur de nouvelles bases. C’est la leçon de cette belle lecture de vacances, riche en émotions.

Kate MORTON, Le Jardin des secrets, traduit de l’anglais (Australie) par Hélène Collon, Presses de la cité, 2008 (et Pocket, 2009)

691 pages de texte dans mon édition Pocket, ce qui fait que je peux valider au moins un pavé dans le Challenge Pavé de l’été organisé par Brize.

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

Théophile Gautier, Premières Poésies, 1830-1832