Le cabinet chinois

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Quatrième de couverture :

La pauvre mais très belle Chloe est devenue l’héritière d’un mystérieux cousin qui s’est constitué une jolie fortune grâce au chantage. Le capital, des lettres indiscrètes qui ruineraient la vie de gens très distingués, est conservé dans le coffre d’un cabinet chinois. Sur son lit de mort,il murmure à Chloe la combinaison du coffre. Mais pour le plus grand malheur de celle-ci, il a commis une erreur fatale durant sa carrière : s’associer à des complices prêts à tout pour récupérer ces lettres.

Une histoire d’héritage dans la haute bourgeoisie anglaise des années 1920, par la reine du whodunit romantique.

Cette couverture raffinée a immédiatement attiré mon oeil à la bibliothèque, outre le nom de l’auteur dont j’ai lu toute la série des Miss Silver il y a… bien longtemps.

Publié dans la collection Grands détectives, Le cabinet chinois ne contient pas de crime sanglant, il n’y a pas d’enquête à proprement parler et il ne contient d’autre violence que celle commise par chantage et par pression sur une jeune héritière qui se révèle tout sauf une oie blanche. Mais nous sommes dans les années 1920 et pour une jeune fille de bonne origine, bien éduquée mais pauvre, le chantage est proprement insupportable. Aussi, quand Chloe Dane, l’héroïne du Cabinet chinois, refuse un héritage bâti sur ces méthodes douteuses, les complices du maître-chanteur complotent (plus ou moins) patiemment pour capter le « trésor de guerre ». Mais Chloe n’a pas froid aux yeux et ne s’en laisse pas compter. Elle est dotée d’un flair assez fin pour détecter les ambiances délétères et lui éviter les mauvaises alliances, son bon sens lui dicte souvent les bonnes décisions et sa personnalité attachante place sur sa route des anges gardiens attentifs à lui éviter les bêtises (ah l’incommensurable providence des prudes et revêches Londoniennes qui vous louent une chambre au pire moment de votre existence…)

Evidemment, tout se terminera par un « happy end » mais chez Patricia Wentworth, tout est vif, bien observé, les héros et héroïnes sont attachants malgré ou grâce à leurs petits défauts et surtout leurs valeurs inébranlables, et l’humour anglais se glisse dans les moindres détails.

En fait, je me suis rendu compte que les romans de Patricia Wentworth sont comme des romans-doudous pour moi, ça m’a vraiment fait plaisir de constater qu’ils me plaisent toujours alors que je n’en avais plus lu depuis longtemps : ils me font retrouver un univers familier, confortable malgré les noirceurs dont sont victimes leurs personnages principaux, ils se dégustent comme un délicieux bonbon anglais acidulé. Me voilà prête à explorer le catalogue « hors Miss Silver » de Patricia Wentworth !

« – (…) Si un gentleman prenait le hachoir de la cuisine pour battre sa femme, je reconnaîtrais qu’il est fou. Ou si une jeune femme sautait d’un bus bondé au milieu de Hammersmith Broadway, je dirais sûrement qu’elle est folle, la pauvre. Parce que, en fin de compte, ça change quoi de sauter d’unbus ? C’est ce que j’appelle de la folie. Mais si un gentleman écrit des poèmes, ça fait du mal à qui ? (…)

Chloe la regarda, fascinée.

« Dites-m’en un peu plus… Une femme a réellement sauté d’un bus à Hammersmith Broadway ? A-t-elle été blessée ?

– Pas elle. » Eliza Moffat semblait un peu déçue. « Le policier sur qui elle a atterri.

– C’est très intéressant !

– Elle a attterri sur le policier qui réglait la circulation et l’a mis K.O.

– Mon Dieu !

– La soeur de mon mari a tout vu. » Au bout de quelques secondes, Mrs. Moffat ajouta : « On a publié leurs bans dimanche dernier. » (p. 253-254)

Patricia WENTWORTH, Le cabinet chinois, traduit de l’anglais par Pascale Haas, 10/18, 2015

10410370_10207397555288124_8949646824688617113_n    Challenge British Mysteries 2

Les blablas du lundi (25) : Vous avez dit Rentrée ? Quand même…

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En ce lundi 29 août, la rentrée scolaire se profile à grands pas et ma foi, ça me plaît bien de retourner à l’école. Cette année scolaire, ça va faire trente ans que je suis entrée dans mon bahut, quel bail quand même…

La rentrée littéraire fait battre bien des coeurs depuis une bonne dizaine de jours déjà mais elle n’a éveillé en moi que… quelques bulles. Il faut dire que, pour une fois, j’ai compté les livres qui constituaient ma PAL (en ligne ici) et ça m’a donné un léger vertige. o_0 Rien de grave, rassurez-vous, je me suis soignée en allant récupérer une commande chez ma libraire dès le lendemain, mais… quand même…

Mais bon, quand même, j’ai repéré dans cette rentrée la sortie des nouveaux romans de Sophie Daull (qui m’avait donné tant d’émotion avec Camille, mon envolée), Eugenia Almeida (dont je présentais L’autobus il y a un an) et de Xavier Hanotte (vivement octobre, vivement octobre). A cela se sont ajoutées trois tentations piochées sur les blogs : le premier roman de Molly Prentiss, qui sera au Festival America, le nouveau de Michel Bernard sur Claude Monet et celui d’un autre Américain présent à Vincennes, David Treuer (j’ai demandé et reçu le livre en SP). Six romans sur 570, c’est plus que raisonnable et franchement, je vais essayer de ne pas faire la gourmande, vu l’état général de ma PAL et le sort que j’ai réservé aux nouveautés de la rentrée 2015 : si j’en ai lu trois sur la bonne douzaine achetée, c’est beaucoup. J’espère donc être le plus raisonnable possible, acheter un minimum et emprunter les nouveautés qui me font de l’oeil en bibliothèque. Ca doit être possible, quand même ! (On cesse de ricaner là-bas au fond)

Moralité : vous lirez donc très peu de billets d’actualité littéraire ici. Je suis définitivement un blog pas à la mode, mais ça je le savais déjà. Cela ne veut pas dire que je suis démotivée, que nenni ! Les projets ne manquent pas, à commencer par le Mois américain en septembre, chez Titine. J’ai repéré dans ma PAL (et aussi à la bibli) des romans d’auteurs invités au Festival America, une quinzaine de titres environ, que je ne lirai peut-être pas tous en septembre (place aux autres auteurs américains de ma PAL et fidélité à un rythme de publication à ma portée) – mais j’accompagnerai les billets du logo du Festival. Une sorte de petit défi personnel jusqu’au Festival 2018. (J’ai dit : on arrête de ricaner, les langues de vipère !!)

Festival America 2016

D’autres mois consacrés à d’autres littératures me font de l’oeil : le mois italien en octobre avec Eimelle, Québec en novembre avec Karine et Yueyin (je suppose que ça continue), Décembre nordique proposé par Cryssilda, sans oublier A year in England, toujours avec Titine. J’ai moi-même très envie de partir un mois en Irlande parce que cela fait trop longtemps que je n’ai lu cette littérature. En février 2017, ça vous dirait ? (Seulement je n’ai aucun mode d’emploi pour faire un p’tit logo, si jamais quelqu’un est tenté et habile de ses petites mains…) Vous voyez bien que les projets débordent, quand même ! (comme ma PAL)

Avant de conclure : j’ai repéré que quelques pépites sont ou vont sortir en poche : Camille, mon envolée, de Sophie Daull, Le ccomplexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood, Et tu n’es pas revenu, de Marceline Loridan-Ivens (tous trois au Livre de poche) et La dictature des ronces, de Guillaume Siaudeau (chez Pocket). Je vous les recommande !

Le mot de la fin ? Bonne rentrée, non mais quand même !

Remous

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Toutes ces brumes
Issues de nos chagrins

Tous ces orages
Qui bataillent entre nos tempes

Toutes ces ombres
Qui emmurent l’espérance

Tous ces cris
Qui entravent notre chant

Toutes ces craintes
Qui retiennent nos pas

Toutes les clartés
Qui naissent de ces remous !

Andrée CHEDID, Territoires du souffle, 1999

Claude Monet, Impression soleil levant

Dans les rues de Londres une aventure

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Présentation de l’éditeur :

Quand la nature s’est mise à son chef-d’œuvre, la fabrication de l’homme, elle n’aurait dû penser qu’à une chose. Au lieu de quoi, tournant la tête, regardant par dessus son épaule, en chacun de nous elle a laissé se faufiler des instincts et des désirs qui sont en désaccord complet avec son être principal, si bien que nous sommes striés, panachés, tout mélangés ; les couleurs ont bavé. Le vrai moi est-il celui-ci debout sur le trottoir en janvier ou celui-là penché au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou le vrai moi n’est-il ni celui-ci ni celui-là, ni ici ni là, mais une chose si diverse et errante que ce n’est qu’en donnant libre cours à ses souhaits et en le laissant aller son chemin sans entraves que nous sommes en effet nous-mêmes ?

Sous prétexte d’aller acheter un crayon, Virginia Woolf sort de chez elle un soir d’hiver pour errer dans les rues de Londres. Cette promenade est l’occasion de diverses rencontres étonnantes, et dans le flux de la ville, au long même des phrases, le réel se mêle à l’imaginaire, les souvenirs se confondent avec le présent.
Dans son journal, le 26 mai 1926, Virginia Woolf note : “Un de ces jours j’écrirai quelque chose sur Londres pour dire comment la ville prend le relais de votre vie personnelle et la continue sans le moindre effort”. Dans les rues de Londres, une aventure paraît un an après dans la Yale Review.
La traduction d’Étienne Dobenesque serre au plus près l’écriture de l’auteur de Mrs Daloway, et donne comme rarement au lecteur français l’occasion de se plonger dans le stream de Virginia Woolf, ce flot de langage, ce discours qui avance vers son inconnu comme elle-même dans les rues de Londres. (…)

Comme pour La vague, je n’ai pas choisi ce titre au hasard : la présentation de Virginia Woolf au catalogue était l’occasion de tenter de la relire dans un format court, avec moins de risque de rester en dehors, comme avec son roman Mrs Dalloway. Je me suis rendu compte que j’aime ce qui tourne autour de Virginia Woolf (par exemple, le roman et le film Les Heures) que par ses propres écrits (le peu que j’en ai lu m’a copieusement ennuyée). Alors qu’ai-je pensé de cette promenade nocturne dans les rues de Londres ?

Même si rien n’indique que le narrateur est un homme ou une femme, je me suis imaginé Virginia Woolf elle-même, poussée par une envie irrépressible de sortir de chez elle au crépuscule, à la poursuite d’on ne sait quels fantômes (c’est le titre anglais qui le précise : Street Haunting. A London adventure), prétextant qu’elle doit absolument s’acheter un crayon. Son sens de l’observation – et de l’aventure – ou son imagination débordante lui fait voir et décrire avec lyrisme une troupe de cirque avec une naine en personnage principal, un groupe d’aveugles, le quartier des librairies d’occasion et enfin la papeterie où elle sent des vibrations de colère entre le couple de papetiers. Une fois munie de son crayon, il est temps pour elle de rentrer retrouver son décor routinier mais si rassurant quand même par rapport à ces personnages extravagants croisés dans les rues de Londres.

On peut penser à Mrs Dalloway, bien sûr, qui passe une journée en ville pour préparer sa réeption du soir et ne cesse de digresser à propos de tout et de rien (c’est le souvenir qui m’en reste, désolée pour ceux qui l’aiment). On peut surtout admirer l’art de Virginia Woolf de recréer l’ambiance de Londres à six heures du soir, on peut se laisser emporter par ce regard qi passe d’une chose à l’autre sans limite. Mais au vu de l’extrait proposé par l’éditeur, on peut se demander si, à travers les gens croisés (les revenants ?), la narratrice (ou le narrateur) n’est pas à la recherche de son moi profond ou si la promenade ne lui permet pas d’affronter ses multiples personnalités. Ce qui fait de ce texte court un peu plus qu’une simple nouvelle.

Pour ce qui est du regard graphique d’Antoine Desailly, il est à la fois dépouillé et très précis : les dessins au crayon gris prennent peu d’espace sur la page blanche, ils représentent de petits objets, réels ou imaginaires, ou des fragments, qui donnent une dimension irréelle, presque fantastique à l’ouvrage (sans doute sa manière à lui de compléter ainsi cette visite hantée des rues londoniennes). Sa technique est très précise, très détaillée, elle n’oublie aucun reflet, aucun pli, aucune ombre des objets dessinés (elle m’a fait penser au cours de Dessin d’analyse suivi par mes élèves).

Au final, je ne regrette pas d’avoir renoué un tant soit peu avec Virginia Wolf !

« Mais voici, ce n’est pas trop tôt, les librairies d’occasion.Ici nous trouvons un ancrage dans ces courants contraires de l’être ; ici nous nous équilibrons après les splendeurs et les misères des rues. (…) Les livres sont partout ; et toujours le même sentiment d’aventure nous envahit. Les livres d’occasion sont des livres sauvages, des livres sans logis ; ils sont arrivés par vastes volées au plumage panaché et ils ont un charme qui manque aux volumes domestiqués de la bibliothèque. D’ailleurs, en cette improbable et hétéroclite compagnie, nous pouvons tomber sur un parfait inconnu qui deviendra pour nous, avec un peu de chance, le meilleur ami du monde. » (p. 31 et 33)

Virginia WOOLF, Dans les rues de Londres une aventure, vu par Antoine Desailly, traduit de l’anglais par Etienne Dobenesque, Editions du Chemin de fer, 2014

 

Nous arrivons à la fin de cette semaine « en Chemin de fer ». Célina vous présente aujourd’hui  Cou coupé court toujours, de Béatrix Beck (encore une fois, quel titre !) Merci à toi, Célina, pour ton enthousiasme et pour tes beaux billets très complets sur ces petits livres hors du commun !

J’ajoute ce billet à A year in England, bien sûr (on est reparti pour un an depuis juillet).

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La vague

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Présentation de l’éditeur :

Je ne savais pas si j’espérais que Tjaden sortirait bientôt de la baraque pour que nous rentrions à bord nous coucher, ou bien si je souhaitais rester encore avec le garçon, même sans nous parler. Car j’avais un peu peur. A nos pieds, sous les détritus qui flottaient, je devinais l’eau noire, et les ténèbres profondes et insondables, là où peut-être la tristesse et la mélancolie se cachaient. Mais il me semblait que l’odeur du garçon et sa fragile silhouette avaient le pouvoir, comme si je les connaissais depuis longtemps, de les tenir à distance.

Un bateau fait escale à Haïti. Tous les marins s’apprêtent à profiter des plaisirs qu’offre la terre ferme. Tous, sauf le narrateur et son ami Tjaden, consignés à bord…

Dans cette histoire d’amitié fragile, suspendue entre deux temps, Hubert Mingarelli excelle à faire parler les silences et les non-dits.
Barthélémy Toguo explore la face ombreuse du texte et ses dessins s’immiscent en deçà des mots, tracent avec vigueur l’esquisse d’une humanité tendue et oppressée.

Cette fois, dans le catalogue des éditions du Chemin de fer, je n’ai pas choisi ce titre au hasard : j’ai déjà lu un roman d’Hubert Mingarelli, Un repas en hiver. Mais je suis restée un peu à la porte de cette nouvelle…

Le récit paraît assez lisse, « blanc » en quelque sorte : deux marins de quart ont l’habitude de parler avec un lieutenant pendant les veilles de nuit ; un jour, Tjaden loupe une injonction de l’officier pour éviter une vague dangereuse pour le navire et l’équipage. Ce raté semble déclencher une vague de mauvaise humeur chez Tjaden, qui finit par se faire consigner à bord alors que le bateau fait escale en Haïti. Mais les deux hommes réussissent à se glisser à terre, non loin du bateau : ce ne sera pas le bordel comme leurs camarades mais grâce à un jeune Haïtien au pied tordu, ils auront sans doute l’occasion de passer du bon temps avec une fille…

Cette vague et cette erreur de Tjaden au départ auront sans doute bien d’autres conséquences : elle semble changer complètement le caractère du jeune homme qui se laissera aller à une violence gratuite, au racisme et elle bouleversera les rapports entre le narrateur et lui. Cette fois, dans le format court de la nouvelle, l’économie de moyens d’Hubert Mingarelli m’a… laissée à quai, tant il était difficile de s’attacher au narrateur ou à Tjaden et de trouver un sens à leur aventure d’un soir.

Les dessins au trait orangé tout en rondeur et en exubérance de Barthélémy Toguo donnent un point de vue très différent de l’écriture ascétique de Mingarelli mais là non plus, je n’ai guère été touchée… certains dessins réduisant même la lisibilité du texte.

Une petite déception, donc, dans ce parcours éditorial. Mais rien de grave ni rien qui enlève quoi que ce soit au savoir-faire des deux auteurs.

Hubert MINGARELLI, La vague, vu par Barthélémy Toguo, Editions du Chemin de fer, 2011

 

Aujourd’hui, Célina vous présente, de Carl-Keven Korb, Une nuit pleine de dangers et de merveilles. Rien que le titre se rapproche de l’univers de La vague, le hasard fait bien les choses…

Les notes du jeudi : Ouverture(s) (4) Serge Prokofiev

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Pour terminer cette série d’ouvertures, voici celle de Serge Prokofiev : Ouverture sur des thèmes juifs, une oeuvre de musique de chambre pour clarinette, quatuor à cordes et piano, commandée et créée en Amérique en 1920 lors du séjour de Prokofiev aux Etats-Unis.

Les interprètes : Bruno Robilliard (piano), François Sauzeau (clarinette), et le Quatuor Debussy : Christophe Colette (violon), Anne Menier (violon), Vincent Deprecq (alto) & Yannick Callier (violoncelle). (J’adore cette musique !)

Le jeune homme qu’on surnommait Bengali

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Présentation de l’éditeur :

J’avais décidé de le mettre complètement à plat, pour le plaisir ; il était très jeune, à peine vingt ans, et j’en ferais mon souffre-douleur, ce serait une distraction. Pendant un court moment, je ne regretterais plus ma solitude.

Un prisonnier en attente de jugement s’est construit un monde de silence. L’arrivée dans sa cellule du jeune Bengali vient rompre son isolement et l’oblige à faire tomber une à une les défenses qu’il avait érigées.
Paru en décembre 1943 dans la revue Le livre des lettres, Le jeune homme qu’on surnommait Bengali est la première nouvelle publiée de Louis-René des Forêts (1918-2000). La même année, paraît son premier roman chez Gallimard, Les mendiants.
Méditation sur l’agression et l’affection, sur l’enfermement et la liberté, la parole qui blesse et qui exalte, Le jeune homme qu’on surnommait Bengali concentre les thèmes majeurs des livres à venir, du Bavard à Ostinato, en passant par Un malade en forêt.

Quand j’ai découvert en librairie ce petit ouvrage de Louis-René des Forêts, je me suis réjouie de découvrir la plume d’un auteur dont on m’avait vanté les qualités il y a… plusieurs années. Voilà en effet une belle entrée en matière que cette histoire d’un prisonnier « aguerri », qui s’est forgé une carapace et des rituels pour échapper à la folie de l’enfermement et de la solitude, se rendant ainsi hautement répréhensible aux yeux de ses gardiens, et qui voit un tout jeune prisonnier apeuré imposé par ces gardiens briser ses mécanismes de défense patiemment construits.

Entre manipulation et tendresse, attention et agacement, les relations entre les deux hommes font bouger les lignes du narrateur, le « vieux » prisonnier. La fin de la première journée mettra brutalement un terme à cette ébauche d’humanisation.

Si la lecture proposée en fin d’ouvrage par Jean Roudaut a révélé des interprétations auxquelles je n’aurais même pas pensé, les dessins de Frédérique Loutz ont été pour moi un contrepoint parfait au récit de Louis-René des Forêts. J’imagine que la silhouette dessinée de page en page est celle de Bengali, le jeune prisonnier qui se cogne aux barreaux de la cage. L’épais trait noir au fusain qui cerne son corps évoque l’enfermement tandis que les dizaines de dessins et de motifs naïfs, frais et colorés qui l’emplissent montrent qu’au premier jour de son incarcération, Bengali porte intacts en lui ses rêves, ses désirs, ses amours, ses aspirations. Sa silhouette traverse le livre de page en page, tantôt pleine de dessins, tantôt vide, tantôt à moitié remplie, et les motifs colorés l’accompagnent sans cesse, suggérant le mur d’une cellule, les barreaux d’une cage, un oiseau prêt à s’envoler, ou encore les crayons de couleur qui permettent cette évasion.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Frédérique Loutz (son site ici) s’est emparée du très beau texte de Louis-René des Forêts. Encore une belle réussite de cette petite maison d’édition qui propose des objets-livres soignés.

Louis-René des Forêts, Le jeune homme qu’on surnommait Bengali, vu par Frédérique Loutz, Les éditions du Chemin de fer, 2013

Dans notre semaine « Editions du Chemin de fer », Célina vous propose aujourd’hui un texte de Violette Leduc, Je hais les dormeurs.

Les histoires de frères

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Présentation de l’éditeur :

Adrien pourra-t-il comprendre un jour les raisons qui ont poussé son frère Martial à partir définitivement ? Erik, rencontré la veille dans un bar, sera-t-il celui qui viendra combler le vide créé par ce départ ? Dans cette nouvelle où, comme le dit Adrien, « une place est à prendre », l’écriture s’affirme comme la seule façon, peut-être, de lutter contre l’absence et l’oubli.

Catherine Lopès-Curval pose son regard d’artiste et de femme sur cette histoire exclusivement masculine, en écho aux mots d’Arnaud Cathrine.

Pas évident d’entrer dans cette nouvelle d’Arnaud Cathrine, tout comme il est physiquement pénible au narrateur de ramener chez lui, en pleine nuit, un jeune homme ivre à la limite de l’inconscience. Le lendemain matin, dans l’appartement de l’homme, la gêne, les questions voilées, les réponses à peine cohérentes, les trous de mémoire sont de mise. Mais ce « sauvetage » semblait nécessaire : on comprend que l’attitude et l’ivresse du jeune homme, qui s’appelle Erik, ont rappelé au narrateur, Adrien, celles de son frère aîné, Martial, parti étudier à Paris et qui a soudain cessé de donner signe de vie, même au petit frère très aimé.

La rencontre malhabile entre Erik et Adrien alterne avec le récit des souvenirs, la dernière soirée passée avec Martial en Bretagne, le dernier bain de mer, les promesses d’une vie plus dense à Paris. On devine aussi la frustration, le mal-être de Martial. Ce sont les livres et la création littéraire qui créent un pont entre la relation fraternelle et la relation qu’Adrien tente de nouer avec Erik.

L’écriture d’Arnaud Cathrine rend compte de ce passage entre passé et présent : un peu sèche pour traduire la difficulté d’entrer en relation, elle se fait plus lyrique lorsqu’Adrien évoque la perte, le manque, la nécessité de faire place à quelqu’un d’autre pour peut-être retrouver une complicité fraternelle. La chute (que l’on pouvait deviner entre les lignes) apporte tout son sens à cette aventure d’une nuit.

Catherine Lopès-Curval apporte son regard d’artiste au texte d’Arnaud Cathrine : la raideur des corps d’Adrien et d’Erik exprime leur difficulté à communiquer mais elle se dessine sur fond clair tandis que les souvenirs de la baignade nocturne avec Martial sont évoqués dans un sépia très saturé à la limite de l’abstrait. Je préférais nettement cette vision plus suggérée mais il faut reconnaître que la peintre figurative traduit bien dans l’espace les sentiments, les non-dits qui parsèment la nouvelle d’Arnaud Cathrine (quelques illustrations à découvrir ci-dessous).

« Je tente de démêler les choses, de répondre à ta question, pourquoi moi ?, une place reste à prendre, alors pourquoi pas toi, voilà c’est juste ça, un truc d’adoption, une tentative, sait-on jamais, j’en connais que ça fait sourire, et qui trouvent ça pathétique, n’y voyant que le commencement idiot d’un malentendu, alors que c’est autre chose en réalité, c’est une place, ça te laisse de la place précisément, la place d’être qui tu es, et pour moi de réinventer ce que j’ai perdu. Réinventer, autrement, avec toi. » (p. 32)

Arnaud CATHRINE, Les histoires de frères, Les éditions du Chemin de fer, 2005

Cette semaine, avec Célina du blog Des livres tous azimuts, nous vous proposons de découvrir, d’explorer un peu le catalogue des éditions du Chemin de fer. Cette maison d’édition, fondée en 2005, édite des textes courts illustrés par des plasticiens contemporains : premiers textes, textes rares, plumes audacieuses, cartes blanches à des artistes, essais, poésie, les pistes sont variées et originales. Cette forme de publication me fait évidemment penser aux éditions belges Esperluète et d’ailleurs, c’est Esperluète qui distribue le Chemin de fer en Belgique.

Nous vous présenterons chacune quatre titres différents et je me réjouis de la découverte car je ne connais aucun des auteurs qu’a sélectionnés Célina sauf Eric Pessan (et encore, que de nom) dont elle vous présente aujourd’hui Un matin de grand silence.

Le site des Editions du Chemin de fer

Couleurs

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Au-dessus de Paris
la lune est violette.
Elle devient jaune
dans les villes mortes.
Il y a une lune verte
dans toutes les légendes.
Lune de toile d’araignée
et de verrière brisée,
et par-dessus les déserts
elle est profonde et sanglante.

Mais la lune blanche,
la seule vraie lune,
brille sur les calmes
cimetières de villages.

Federico Garcia Lorca, Chansons sous la lune

Mémoire de Federico Garcia Lorca, assassiné par les milices franquistes le 19 août 1936, à l’âge de 38 ans.

Vincent Van Gogh, La nuit étoilée

Dans la mer il y a des crocodiles

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Quatrième de couverture :

Dix ans, ou peut-être onze. Enaiat ne connaît pas son âge, mais il sait déjà qu’il est condamné à mort. Être né hazara, une ethnie persécutée en Afghanistan, est son seul crime. Pour le protéger, sa mère l’abandonne de l’autre côté de la frontière, au Pakistan. Commence alors pour ce bonhomme « pas plus haut qu’une chèvre » un périple de cinq ans pour rejoindre l’Italie en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce. Louer ses services contre un bol de soupe, se dissimuler dans le double-fond d’un camion, braver la mer en canot pneumatique, voilà son quotidien. Un quotidien où la débrouille le dispute à la peur, l’entraide à la brutalité. Mais comme tous ceux qui témoignent de l’insoutenable, c’est sans amertume, avec une tranquille objectivité et pas mal d’ironie, qu’il raconte les étapes de ce voyage insensé.

Fabio Geda est né en 1972 à Turin où il vit toujours. Éducateur, collaborateur de La Stampa, il a publié deux romans avant d’entendre Enaiatollah Akbari raconter son histoire il y a quelques années au Centre interculturel de Turin. Bouleversé par son récit, séduit par son authenticité, il prend le soir même la décision de bâtir un livre à quatre mains. Depuis sa sortie en avril 2010, Dans la mer il y a des crocodiles s’est vendu à près de 200 000 exemplaires en Italie et a été traduit en 27 langues.

Après Eldorado et Refuges, voici un troisième regard sur l’immigration en forme de récit authentique : celui d’Enaiatollah, un jeune garçon de dix ans seulement que sa mère a eu le culot, le courage, la force, l’inconscience (les quatre à la fois ?) de faire sortir d’Afghanistan et d’abandonner à Quetta (oui, la ville pakistanaise où a lieu un attentat sanglant il y a une quinzaine de jours) sans le prévenir qu’elle veut qu’il fasse sa vie ailleurs pour échapper à la discrimination que les Hazaras subissent.

A force de courage, de débrouillardise, d’instinct de survie, d’intelligence, de chance aussi, Enaiatollah réussit à trouver du travail, à toujours trouver un endroit pour dormir et de quoi manger ; de quoi gagner aussi de l’argent pour repartir, toujours plus à l’ouest. Le jeune garçon sent toujours le bon moment pour quitter un endroit ; il se met alors à la merci des passeurs, qui l’emmèneront du Pakistan en Iran, puis en Turquie, avant de traverser la mer pour atterrir en Grèce et enfin se poser en Italie, à Turin, où il savait pouvoir retrouver un ami afghan. Enaiatollah a été victime de rafles policières, de racisme, les conditions du voyage ont souvent été atroces (lire « en vrai » comment on vous fait voyager pendant des jours recroquevillé sous un camion et comment vous en sortez si vous survivez à l’aventure, ça a quand même un poids particulier par rapport à une fiction).

Le périple dure quatre ans, de la vallée de Nava jusqu’à Turin. Mais si le récit recueilli par Fabio Geda est bien réel, il se lit presque comme un roman d’aventures, tant Enaiatollah y met de vie et d’énergie incroyable. Il ne veut pas s’attacher aux émotions, au fait qu’un enfant de dix ans ne devrait jamais avoir à vivre ce genre de choses : il raconte simplement ce qui lui est arrivé, et s’il n’omet pas les coups durs et les mauvais jours, il met toujours en avant ceux qui l’ont aidé dans son exil, ceux qui l’ont conseillé, lui ont donné du travail ou de la nourriture, les bonnes personnes qui, en Grèce et en Italie, n’ont pas eu peur de lui payer un billet de train ou de bateau pour arriver à bon port. On sourit à certaines de ses anecdotes et on se laisse remuer le coeur et les tripes à l’écouter (oui, c’est comme s’il nous parlait en direct).

En lisant ce livre, j’ai pensé au roman Les cerfs-volants de Kaboul et au film Welcome. Le récit se termine sur un coup de téléphone qui m’a mis les larmes aux yeux. On ne peut s’empêcher d’espérer que tous les enfants qui vivent la même « traversée » qu’Enaiatollah arrivent eux aussi sains et saufs en Europe et que, comme lui, ils ne perdent rien de leurs rêves en chemin. On peut toujours espérer…

« Comment on trouve un endroit pour grandir, Enaiat? Comment le distingue-t-on d’un autre?

Tu le reconnais parce que tu n’as plus envie de t’en aller. Bien sur, il n’est pas parfait. Ça n’existe pas, un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins, personne ne cherche à te faire du mal. » (p. 157)

Enaiat est pourtant conscient du pouvoir des émotions transmises quand il se présente devant la commission qui pourrait lui accorder le statut de réfugié politique à Rome : « Quand tu t’adresses directement aux gens, tu transmets une émotion plus intense, même si les mots sont incertains, que la cadence est différente. Dans tous les cas, le message qui arrive ressemble plus à celui que tu as en tête, comparé à ce que pourrait répéter un interprète – non ?, parce que de sa bouche ne sortent que des mots, pas des émotions. Les mots ne sont qu’une coquille. » (p. 171)

Fabio GEDA, Dans la mer il y a des crocodiles – L »histoire vraie d’Enaiatollah Akbari, traduit de l’italien par Samuel Sfez, Liana Levi piccolo, 2012 (Première édition en 2011)

Troisième titre de ma mini-série « Exils », que je recommanderai particulièrement à mes élèves. J’ai encore un titre en lien avec ce thème mais je le présenterai en septembre, pour le Mois américain (une autre semaine thématique démarre la semaine prochaine).

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