Quand nous revîmes les îles

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Quand le bateau approche au loin 

l’averse survient et l’aveugle soudain. 

Les gouttes de mercure frémissent sur les vagues 

et le gris-bleu s’étend.

L’océan s’en va jusque dans les cabanes. 

Une lueur dans l’obscurité du vestibule. 

Des pas lourds à l’étage 

et ces coffres aux sourires fraîchement repeints

Un orchestre indien de récipients de cuivre. 

Un nouveau-né aux yeux de houle. 

(La pluie cesse peu à peu. 

La fumée fait quelques pas dans l’air

 et chancelle au-dessus du toit.)

Voici encore davantage de choses 

plus grandes que dans vos rêves. 

La plage et les huttes des anguilles. 

Une affiche portant l’inscription CABLE.

La vieille lande brille 

pour celui qui vient à tire-d’aile. 

De fertiles lopins derrière les rochers 

et l’épouvantail, notre sentinelle 

qui appelle les couleurs. 

Cet étonnement toujours aussi immense 

quand l’île me tend la main 

et me tire de ma tristesse.

Tomas TRANSTROMER in Il pleut des étoiles dans notre lit – Cinq poètes du Grand Nord, Poésie/Gallimard, 2012

Pour ce rendez-vous poétique de décembre, Marilyne et moi vous proposons chacune un extrait de ce petit recueil consacré à cinq poètes nordiques. Marilyne a choisi Inger Christensen.

En accompagnement pictural, je vous propose ce tableau d’Anders Zorn, peintre suédois, vu lors d’une magnifique exposition au Petit Palais à Paris en 2017.

Vivre en bourgeois, penser en demi-dieu

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Quatrième de couverture :

«  Entre sa correspondance éprise d’une liberté exubérante et contradictoire, et ses romans et contes ciselant ses regrets d’autres siècles, l’ennui et la sottise de l’esprit bourgeois, Flaubert, ermite et mondain, apparaît comme l’un des colosses de son temps. Il n’aime pas le port mais la haute mer. Ses hautes vagues, ses creux et ses houles. L’acteur-auteur y nage et s’y noie, par les champs et par les grèves bretonnes, dans les boues et les gouffres des chantiers d’Haussmann, dans les bordels du  Caire et les jupons des courtisanes de la rue Saint-Honoré, dans les silences orageux partagés avec sa mère, son jardinier ou son chien, dans le secret de ses amours londoniens avec miss Herbert, ou celui, très officiel et ô combien tempétueux, avec Louise Collet… Mystique et queutard, gourmand et ascétique, il cerne le sujet invisible, le rien, cet autre univers qui, comme la terre, se tient en l’air sans être soutenu, le silence de la littérature.
J’enquête, mes mots ricochent sur les siens, l’onde s’écarte en cercles de plus en plus grands, puis disparaît à l’horizon, lui qui recule à mesure que l’on s’avance.  »

Ce titre (splendide) est une référence à Flaubert lui-même qui écrivait à sa maîtresse Louise Colet « Vivre en bourgeois permet de penser en demi-dieu ».

Jacques Weber a lu la correspondance de Flaubert dans un spectacle de 2015 au Théâtre de l’Atelier. Il a ensuite écrit ce livre où la vie de Flaubert et la sienne s’entremêlent et se correspondent : sensibles, truculents, gourmands et gourmets, amoureux du verbe, Flaubert et Weber le sont tous les deux. Critiques de leur société et un brin rebelles, sans doute aussi.

L’acteur nous raconte donc Flaubert, ses liens à sa mère, son père, sa nièce chérie, à ses amis (avec une séquence très touchante Noël en Berry chez George Sand), ses maîtresses, ses romans, ses batailles, ses obsessions. Il faut parfois plusieurs lignes pour comprendre qu’on est passé de l’acteur écrivain à l’écrivain du 19è siècle, tant les deux destins se confondent.

Ce n’est sûrement pas la manière la plus académique de découvrir la vie de Flaubert mais après tout, sa vie n’est pas toute dans le conformisme bourgeois à la fois confortable et détesté. C’est parfois grandiloquent, « surjoué » comme Jacques Weber aime à se montrer en dehors de la scène mais l’ensemble reste agréable à lire car c’est bien écrit et il nous rend Flaubert extrêmement vivant.

« J’aimais me balader en fin de terre : le Finistère, les falaises y étaient raides, hautes et fières, leurs torrents de verdure chutaient sur leur socle de granit noir et rose où les rochers ont toujours l’air en colère. La brume est fréquente, et le crachin breton fameux. Souvent le chagrin vous prend comme si le grand large fermait le monde à double tour, comme si un visage triste vous regardait. »

Jacques WEBER, Vivre en bourgeois, penser en demi-dieu, Fayard, 2018

Enfants de poussière

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Quatrième de couverture :

Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé d’Amérique. Y découvrir le corps d’une jeune Asiatique étranglée est plus que déconcertant. Le coupable paraît tout désigné quand on trouve, à proximité, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt Longmire n’est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D’autant que le sac de la victime contient une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à ses souvenirs de la guerre du Vietnam.

Enfants de poussière entremêle passé et présent au gré de deux enquêtes dont les échos inattendus nous entraînent à un rythme haletant des boîtes de nuit de Saïgon aux villes fantômes du Wyoming.

Petit billet sur le Gallmeister du mois.

C’est la quatrième enquête du shérif Walt Longmire que je lis et j’ai trouvé celle-ci passionnante et attachante.

Enquête passionnante parce que le roman mêle deux époques et deux enquêtes de Walt Longmire dans un contexte historique sensible, celui de la guerre du Vietnam. Dès qu’on trouve le corps de la jeune Asiatique dans son comté, Walt reconnaît immédiatement une jeune Vietnamienne. La photo retrouvée dans le sac de la jeune femme renvoie le shérif en 1968 peu avant ce qu’on a appelé « l’offensive du Têt ». Walt était alors enquêteur pour les marines : ses investigations sur un très gros trafic de drogue lui font connaître une jeune prostituée que l’on retrouvera assassinée. Le jeune Walt n’échappera pas à l’enfer des combats pour résoudre ces énigmes. Cela nous permet donc de comprendre encore mieux le shérif dans son comté d’Absaroka et sa détermination à trouver le meurtrier de Ho Thi. Seul Henry Standing Bear, qui a lui aussi fait la guerre du Vietnam, est à même de comprendre les motivations profondes de Walt.

Enquête attachante pour cette amitié unique entre le shérif et « la Nation cheyenne », pour le souci que se fait Walt envers sa fille Cady, en pleine rééducation physique et mentale (voir L’Indien blanc) et pour le maelstrom sentimental dans lequel le secoue son adjointe Vic.

Et bien sûr, toujours autant d’humour, d’auto-dérision dans le chef de mon shérif préféré.

« La beauté, c’est le télépéage de la vie. Moi, j’avais la chance de pouvoir emprunter la bande d’arrêt d’urgence. »

« – Ta chemise aurait besoin d’être repassée, Walter.
Gêné, je lissai les poches de mon uniforme et essayai désespérément de me souvenir du nom de son mari.
– Oui, madame. Comment va George ?
– Il est mort.
Voilà ce qu’on gagne à demander des nouvelles de personnes âgées. »

« Il savait que nos chemins n’étaient pas si différents l’un de l’autre. Nous nous étions tous les deux enfuis le plus loin possible de la guerre, jusqu’aux franges de notre société, mais le Vietnam nous avait rattrapés..
Peut-être n’était-ce pas tant que nous étions hantés, mais c’était la manière dont nous choisissions de gérer ces échos dans notre vie et le moment que nous choisissions pour le faire qui faisaient de nous des êtres à part. peut-être que le combat que j’avais choisi de mener au Vietnam avait laissé des marques. C’était un héritage qui me liait plus fortement aux morts qu’aux vivants. C’était là, disait Ruby, mon défaut. »

« – Vic dit que la plupart des avantages à vivre dans le Wyoming sont inattendus.
– C’est une femme moderne et elle a de grandes attentes. »

Craig JOHNSON, Enfants de poussière, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister Totem, 2014 (Gallmeister, 2012)

Un an avec Gallmeister – thème de novembre : On mène l’enquête

Petit Bac 2022 – Famille 4

Un automne de Flaubert

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Quatrième de couverture :

« Comme on se souvient d’un chien perdu, c’est ainsi qu’il pense à la littérature. Il cherche à se convaincre qu’il en est débarrassé, que la vie sans elle serait plus douce et plus facile ; qu’il pourrait tout bonnement la remplacer, cette habitude tyrannique, par une autre moins exigeante, un passe-temps, comme il convient à ceux qui n’attendent plus rien du temps sinon qu’il passe. »

En 1875, miné par des problèmes de santé et d’argent, Flaubert se considère fini. Espérant reprendre goût à la vie, il se rend à Concarneau pour passer l’automne auprès de l’un de ses amis savants. Les bains de mer et les nouvelles, les promenades sur la côte et les rencontres se succèdent, en vain. Un jour pourtant, dans sa petite chambre d’hôtel, l’envie de l’écriture le saisit. En est-il encore capable ?

Le nom d’Alexandre Postel, une toile d’Eugène Boudin, il n’en fallait pas plus pour m’attirer sans compter le titre, bien sûr : le mot automne et la série de titres que j’ai envie de lire (euh… sans compter les tentations annexes) et Flaubert dont je caresse toujours le rêve de relire Madame Bovary et pourquoi pas, d’autres titres.

La quatrième de couverture est explicite mais ne dit pas tout de ce court roman que j’ai lu le sourire aux lèvres. Mettre en scène le personnage de Flaubert vieillissant, déprimé, rongé et pas très fier de ses soucis d’argent, c’est une belle idée car le personnage est loin d’être ordinaire. Ses contradictions, ses souvenirs mélancoliques, ses habitudes, ses relations aux autres, à sa famille et à ses amis, tout est intéressant sous la plume d’Alexandre Postel, dont j’ai lu et apprécié le premier roman lors du jury du prix Première, Un homme effacé.

A Concarneau, Flaubert recherche la compagnie de ses amis scientifiques, les docteurs Pouchet et Pennetier. Observer leurs travaux sur les animaux marins l’intéresse et le fascine à la fois : cela renforce évidemment ses convictions scientistes mais il se laisse également toucher – à son grand étonnement – par des croyances populaires comme un pardon de pêcheurs. Avec ses amis, il fait de longues promenades, il se baigne dans la mer, il écrit quelques lettres, notamment à sa nièce Caroline (tant il est anxieux de sa situation financière) et à son amie George Sand. C’est le portrait d’un homme certes excessif qui se dessine (dans la nourriture, les appétits sexuels) mais aussi attachant et assoiffé de reconnaissance qui se dessine.

Les semaines passant, Gustave retrouve peu à peu le goût d’écrire. C’est ainsi qu’il dresse le plan et les premières pages de ce qui deviendra La légende de saint Julien l’Hospitalier (texte qui sera publié dans Trois Contes). Après le portrait de l’homme, de l’oncle, de l’ami, c’est celui de l’écrivain qui s’offre au lecteur et c’est au processus de création littéraire que nous sommes conviés. Nous voilà au plus près de Flaubert réfléchissant, se documentant, taillant et retaillant ses phrases, polissant ses mots comme ses plumes. Et là, je dois avouer que j’ai eu le sourire aux lèvres durant toute ma lecture tant l’auteur, Alexandre Postel, a lui-même travaillé son texte, tout comme son sujet d’inspiration. Son style est parfait pour moi, ce fut un vrai plaisir de lecture, qui m’a orientée sur un autre livre consacré à Flaubert (billet à venir), bouleversant un peu mes projets de lecture sur l’automne. Mais l’ermite de Croisset n’en vaut-il pas la peine ?

« Cet élan s’est perdu qui jadis lui dilatait les narines, lui écarquillait les yeux et le poussait sur les routes du matin jusqu’au soir ; maintenant, ce traînant sur le pourtour sinueux des anses de la baie, il n’éprouve que le poids de sa propre chair. Son pas est lent, son souffle court, et son esprit, loin de s’ouvrir aux forces et aux flux du monde, se resserre sur les menus accidents du chemin, une racine glissante, une roche instable, une ronce à écarter. Le coutil de son pantalon lui colle aux cuisses. Ses compagnons marchent trop vite à son gré, mais par orgueil il se refuse à le leur dire. De temps à autre, Pouchet s’arrête pour lui signaler un détail pittoresque, une algue rare ondulant dans le courant, une curiosité géologique : il profite de ces haltes pour reprendre son souffle, il pose un regard las sur tout ce qu’on lui montre. » (p. 68)

« Malgré toutes les choses qui le séparent de ces ouvrières de la mer, c’est un sentiment de proximité qu’il éprouve. L’activité de ces femmes n’est pas si différente de la sienne : de même que la sardinière ressuscite les poissons morts dans la vie éternelle de la conserverie, le travail de la phrase ne consiste-t-il pas à figer les idées dans l’éternité du style ? » (p. 135)

« N’importe ! Il n’y pensera plus après une bonne nuit de sommeil : d’où vient l’inspiration, comment naissent les livres, ce qui pousse un homme à écrire, ces questions-là ne méritent pas qu’on s’y attarde. Tenter d’y répondre, c’est, comme Isis, se vouer à rassembler les membres épars du cadavre d’Osiris : de même que la déesse ne retrouva jamais le sexe du dieu démembré, l’organe générateur de l’art échappera toujours aux regards. » (p. 153)

Alexandre POSTEL, Un automne de Flaubert, Folio, 2021 (Gallimard, 2020)

Petit Bac 2022 – Art 4

Marilyne m’accompagne aujourd’hui sur le thème de l’automne avec un titre de SOSEKI, Rafales d’automne.

L’inconnue de Blackheath

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Quatrième de couverture :

En 1897, alors que la Grande-Bretagne est lancée dans une course à l’armement, l’inspecteur Pitt doit trouver celui qui a sauvagement tué puis défiguré une jeune femme ressemblant fort à la servante du haut fonctionnaire Dudley Kynaston.
Derrière ce meurtre sanglant, chercherait-on à atteindre cet expert du gouvernement détenteur de nombreux secrets sur la stratégie navale britannique ?
Tandis que d’autres meurtres surviennent, Pitt aura besoin de tout le secours de Charlotte et de sa sœur Emily, dont le mari vient d’obtenir un siège de député au Parlement.

Une des dernières enquêtes de Thomas Pitt avec l’aide de sa femme Charlotte (je sais déjà que bientôt, c’st son fils Daniel qui sera en première ligne). Mon billet sera court vu l’habitude – toujours aussi agréable – que j’ai de cette série.

Ici il est question de meurtres d’une femme, affreusement mutilée, dont on essaye difficilement de savoir si elle est la femme de chambre de Mrs Kynaston. Tomas Pitt et son adjoint Stoker prennent l’enquête en charge puisque Dudley Kynaston est un expert en stratégie navale. En cette fin de siècle où les grandes puissances s’équipent de matériel sophistiqué (les premiers sous-marins) en vue d’un éventuel conflit, l’affaire est sensible et regarde donc bien la Special Branch. Si la femme de chambre a été témoin de ce qu’elle ne devait pas voir, il est urgent de la retrouver ou de l’identifier.

Comme toujours chez Anne Perry, l’enquête démarre et avance lentement, c’est toujours le petit défaut. Le thème ici, c’est la place de la femme dans la société : qu’elles fassent ou non partie de la haute société, elles sont complètement dépendantes de leurs pères ou de leurs maris ; si elles sont servantes, elles dépendent de leurs maîtres et ne peuvent se permettre le moindre écart de conduite. Toutes ont des droits quasi inexistants. Et quand elles commencent à vieillir, elles peinent souvent à compenser la fuite du temps et de la beauté. C’est ce qui transparaît à travers les personnages de la femme de chambre Kitty Ryder, la soeur de Charlotte, Emily et tante Vespasia. Il est également question de secrets d’Etat et Thomas Pitt va grâce à cette enquête acquérir plus d’assurance dans son poste de hef de la Special Branch.

A bientôt donc, chers amis de papier !

Anne PERRY, L’inconnue de Blackheath, traduit de l’anglais par Florence Bertrand, 10/18, 2014

British Mysteries 2022

Petit Bac 2022 – Lieu 4

Les notes du jeudi : En automne (3) Piotr Tchaïkovsky

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Sur le thème de l’automne, je vous invite à écouter ce matin une courte pièce du Russe Piotr Tchaïkovsky, extraite de ses Saisons, ne oeuvre pour piano. C’était une commande pour un magazine musical de Saint-Pétersbourg que le compositeur a traitée avec légèreté (il demandait à son valet de lui rappeler chaque mois qu’il devait envoyer la pièce mensuelle) mais qui se révèle brillante.

Je voulais vous faire entendre le mois d’octobre, L’Automne par Brigitte Engerer, mais septembre est consacré à la Chasse et novembre à la Troïka. Je n’ai pas trouvé de vidéo pour ces mois, aussi je vous propose l’oeuvre complète par Vadim Chaimovich.

Minuit en mon silence / Par-delà nos corps

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Présentation de l’éditeur :

« J’aimais la pluie, tous les visages de la pluie, avec une sorte d’adoration primitive. La pluie lourde des orages d’étés, gouttes de terre enciellées qui délivrent des senteurs torréfiées ; la pluie nocturne et lente des soirées d’automne, celle de janvier, éteinte et engourdie, qu’un vent mauvais houspille, et ma préférée, celle que l’on hume, la nuit, la fenêtre grande ouverte : la pluie, dense et serrée comme la chaume, la pluie invisible des grands espaces et qui est la voix recluse de notre silence. »

Lundi 28 septembre 1914 : un lieutenant allemand, peintre dans la vie civile, est renvoyé au front. C’est en pressentant sa mort imminente qu’il écrit au cours d’une nuit une longue lettre d’amour. Il s’adresse à une femme française dont il préparait un portrait avant le début de la guerre et qu’il est persuadé de ne plus jamais revoir.

Dans un texte qui relève autant du roman, de la poésie et du manifeste, Pierre Cendors présente l’expérience amoureuse comme une aventure fondamentale qui habite notre silence le plus intime. Il y a dans Minuit en mon silence une quête qui fait songer aux Lettres à un jeune poète de Rilke ou aux Disciples à Saïs de Novalis.

Présentation de l’éditeur :

Elisabeth a 20 ans quand elle rencontre à Paris Werner, lieutenant-poète et peintre allemand. Mais la Première Guerre Mondiale éclate… Des décennies après, Elisabeth adresse une lettre à Werner, en réponse à celle, pleine d’idéal, qu’il lui avait envoyée du front juste avant de mourir. Elle y décrit ce que sa vie est devenue après leur rencontre et comment les épreuves ont fait d’elle une femme plusieurs fois aimante et aimée, traversée par le désir, le miracle de la maternité, la mort et l’absence. (…)

Un texte en réponse au texte de Pierre Cendors, Minuit en mon silence.

Deux très courts textes achetés en même temps et lus à la suite l’un de l’autre puisque Bérengère Cournut ou plutôt son personnage de femme, Elisabeth, a répondu à la lettre écrite par le personnage de Pierre Cendors, Werner Heller. Pas besoin d’en dire plus que les quatrièmes de couverture.

Je suis restée un peu hermétique au texte initial de Pierre Cendors : on ne peut pas vraiment dire que le style est poétique, la prose est poétique pour dire la reconnaissance amoureuse entre deux êtres qui n’auront pas nécessairement de vivre proches l’un de l’autre pour s’aimer. La distance peut nourrir cet amour et permettre à chacun de creuser sa propre intimité, son moi profond, exercice auquel le commun des mortels se livre difficilement. C’est un texte profondément méditatif, intérieur, écrit par un artiste qui sait la mort proche dans les tranchées de 1914.

En comparaison, la réponse de la femme écrite par Bérengère Cournut est davantage narrative, et donc plus concrète et plus accessible (à mon sens). La jeune femme croisée à Paris par Werner Heller raconte sa vie avant et après leur très brève rencontre. Elle parle de son premier mari, peut-être tué par le soldat allemand, de son errance de veuve, de son deuxième mari et de ses enfants. Elle pressent elle aussi l’existence de ce monde intime, souterrain, qui peut prendre des allures d’océan ou de forêt et qui peut se transmettre de génération en génération. Ce récit est l’histoire d’une femme forte, riche de l’histoire de son corps et de ses amours, une femme dont la médiation au monde passe par le charnel.

« D’une certaine manière, même si cela n’est pas la plus éclatante, nous avons réussi, vous et moi, à nous rencontrer, à nous aimer par-delà nos corps, la guerre et la mort. Vous êtes une goutte d’eau dans ma vie, et c’est cette goutte-là qui, au fil du temps, a étanché ma soif, ma fièvre et mon tourment. J’ai trouvé en vous une ombre bienfaisante, où le fracas et le silence coexistent en une même région retirée. »

Pierre CENDORS, Minuit en mon silence, Le Tripode, 2017

Bérengère COURNUT, Par-delà nos corps, Le Tripode, 2019

A jamais

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Présentation de l’éditeur ;

Des champs de bataille de la Somme aux vignobles bordelais en passant par le Paris des surréalistes, quand les Anglais traversent la Manche pour parcourir la France, cela donne des situations tantôt cocasses, tantôt touchantes, mais toujours surprenantes.
Trois nouvelles savoureuses et pleines d’humour du plus francophile des écrivains britanniques.

C’est la couverture de ce Folio 2 euros qui a – évidemment – attiré mon oeil en librairie. Lecture de circonstance et occasion de vérifier si je m’adapte à Julian Barnes (sur les conseils d’une amie, j’ai lu il y a très longtemps Le perroquet de Flaubert et – désolée pour les fans – je me souviens d’un sentiment d’incompréhension et d’ennui…). Les trois nouvelles rassemblées ici, extraites du recueil Outre-Manche me permettaient donc une expérience courte.

Dans Expérience, le narrateur est le neveu d’un vieil homme qui raconte sans cesse, et dans des versions différentes, sa visite à Paris et sa rencontre avec les poètes surréalistes qui lui ont proposé une expérience sexuelle pour vérifier si un Anglais peut distinguer à l’aveugle la différence entre une femme française et une anglaise. Bon, les conversations entre l’oncle Freddy et le neveu sont racontées avec ironie et la fin de l’histoire l’est tout autant mais le sujet est pour le moins « daté à l’époque actuelle.

A jamais, qui donne son titre à ce livre, dresse l’histoire d’une vieille femme dont le frère a été tué en 1917 dans la Somme. Elle conserve toujours précieusement les cartes postales impersonnelles de l’armée sur lesquelles les soldats biffaient les mentions qui ne les concernaient pas – mais son frèe a osé écrire une mention personnelle sur le bord d’une des cartes. Chaque année elle fait le pèlerinage du souvenir dans la Somme, d’Albert à Amiens, elle préfère les petits cimetières du Commonwealth au Mémorial de Thiepval mais elle ne peut pas ne pas passer devant ce mastodonte où sont gravés les noms des soldats disparus sans sépulture. Vieille Anglaise un peu excentrique, son deuil n’est toujours pas achevé des dizaines d’années après la mort de son frère. Elle s’interroge avec justesse sur ce que deviendra la mémoire de tous ces soldats sacrifiés lors de la première guerre mondiale.

La dernière nouvelle, Ermitage, met en scène deux amies célibataires qui « dorment dans le même lit » lors de leurs voyages en France à la fin du 19è siècle. Elles finissent par racheter un château bordelais dont elle vont restaurer le vignoble. Florence apporte l’argent et se contente d’une vie agréable dans sa propriété. Elle lasse à Emily le soin de s’occuper et de bagarrer parfois avec le régisseur et les autres employés du domaine sur la manière de protéger les vignes des maladies et de créer un vin authentique. On est dans le Médoc et le moins que l’on puisse dire, c’est que Julian Barnes connaît parfaitement la région et les grands crus.

Trois nouvelles – surtout les deux dernières pour moi – agréables à découvrir avec leur charme anglais et leur douce ironie.

Julian BARNES, A jamais, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Folio 2 euros, 2008 (Première édition : Denoël, 1998)