Les notes du jeudi : Anniversaires belges (3) Jacques Brel

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25 ans de l’Ensemble Oxalys, 30 ans du Choeur de chambre de Namur… On arrive aux 40 ans de la mort de Jacques Brel, né le 8 avril 1929 à Schaerbeek (amis français, entraînez-vous à prononcer) et mort à Paris le 9 octobre 1978. Il a commencé à chanter en public en 1952 et a mis fin à sa carrière sur scène en 1967. Il repose aux Marquises aux côtés de Paul Gauguin.

Je vous propose quelques chansons, petits concentrés de Flandre, de Bruxelles, d’énergie, de talent.

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De Cendres et de Fumées

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Quatrième de couverture :

« Un jour, probablement, je mourrai.Je me résumerai à quelques kilos de chair, des os et des liquides parfois nauséabonds – toi aussi, lecteur, toi aussi. »

Iradj Lévy se souvient de bribes de son passé : la maison du grand-père maternel à Téhéran, le Kibboutz en Israël, l’arrivée dans ce Bruxelles froid et ses premières frasques amoureuses. Comme pour ne pas laisser s’évanouir le passé en fumée, Iradj Lévy s’efforce de remonter aux sources des deux tribus qui l’ont engendré : la juive et la persane. Un récit aux allures de saga familiale, haut en couleurs d’Orient, mêlé de teintes bruxelloises pour cette famille immigrée qui devra se faire une place.

Un jour, Espace Nord (collection patrimoniale de littérature belge) a produit une newsletter citant tous les titres de la collection ayant obtenu le Prix Rossel (le prix littéraire le plus prestigieux en Belgique francophone) Il m’a donc pris l’idée folle de guetter ces titres et éventuellement d’en lire le plus possible… Projet qu’évidemment je n’ai jamais tenu mais qui m’a permis de glaner ce livre en bouquinerie. De Philippe Blasband, in illo tempore, j’ai beaucoup apprécié la lecture de Max et Minnie et Le grand livre des Rabinovitch, De cendres et de fumées est le premier de ses quatre romans. Et finalement, ce Mois belge 2018 m’aura permis de lire deux Prix Rossel  en suivant !

La lecture de ce court roman n’est pas aisée : d’abord parce que dès la première page, Iradj Lévy m’a un peu heurtée par ses propos sur l’amour (j’ai craint le pire mais ce n’était pas justifié), ensuite parce que cette évocation du passé va et vient constamment entre passé et présent, entre Téhéran et Bruxelles, d’un oncle Hosseini à l’autre et cela nécessite sans cesse une adaptation au temps du récit et à ses personnages multiples. C’est que Philippe Blasband est monteur cinéma de formation (il écrit aussi pour le cinéma et le théâtre) et cela se sent dans les multiples changements de points de vue.

Il est né lui-même à Téhéran et on sent son plaisir à évoquer les nombreux oncles de sa mère et son grand-père maternel, la tribu des Hosseini, personnages pas forcément sympathiques mais pittoresques dans l’Iran du Shah et dans la révolution islamique. Hosseini le Peintre, Hosseini le Bègue, Hosseini le Marxiste, Hosseini l’Aveugle, leurs femmes, leurs enfants, leur orgueil, leurs magouilles, leurs disputes… c’est assez jubilatoire.

Mêlés à ces personnages masculins, se glissent la figure de la mère d’Iradj, excentrique, hystérique et ses deux frères, Raoul et surtout Maurice, auquel Iradj est intimement lié. Sa mort tragique le poussera dans un kibboutz en Israël. Comme il suivait Maurice le gigolo dans les rues de Bruxelles, de même il suivra Cendres, une femme perdue, sensuelle et mystérieuse.

Le lien fraternel, la famille, les femmes,  les origines, l’exil, l’excès, mais aussi la mort au bout du chemin, autant de thématiques ramassées par Philippe Blasband dans ces quelque 150 pages. Sans doute un kaléidoscope de sa propre famille, marqué d’imagination et d’exagération.

« Mon père vit ainsi Hosseini-l’Aveugle, celui qui était tombé amoureux de sa cousine de neuf ans et qui, de chagrin, avait regardé le soleil et s’était brûlé les yeux, Hosseini-le-Marxiste, joueur invétéré mais sympathique, Hosseini-le-Bègue, qui travaillait au ministère de la Défense; Hosseini-Bazar, le cruel et le bon, esclave du Shaïtan et serviteur du Tout-Puissant (il n’y à de Dieu que Dieu!), qui, plus tard, pendant la révolution, devait envoyer des tueurs fanatiques aux trousses du frère qu’il avait lui-même caché; et enfin, retiré, parlant à peine, vivant à peine, Hosseini-le-Peintre, père de ma mère et ses sœurs (aucun fils – disgrâce!), peintre pompier, qui un jour de printemps, trente ans plus tard, devint aveugle et s’écroula au sol devant moi. »

« Elle me parla gentiment, poliment, avec un sourire à peine prononcé, si léger et si tendre que j’en souffrais. Je ne supportais qu’à peine cette gentillesse, tout ce sentiment paisible, acidulé, exécrable; je la méprisais, je voulais la haïr, lui cracher à la face, la frapper, la faire pleurer et saigner, l’écraser, la rejeter loin de moi, l’abolir- je tombais amoureux d’elle. »

Philippe BLASBAND, De Cendres et de Fumées, Collection Espace Nord, éditions Labor, 1999 (Gallimard, 1990)

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Le Jour du chien

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Quatrième de couverture :

Un chien perdu court le long d’une autoroute. Six témoins s’arrêtent. Un camionneur qui trompe sa solitude en s’inventant une autre vie ; un prêtre touché par l’amour ; une femme face à une rupture ; un jeune homosexuel en quête d’une raison de vivre ; une mère veuve et sa fille, isolées dans leur peine. Chacun verra dans cet incident le reflet de son drame intime. Comme si, dans toute vie il devait y avoir un « jour du chien », qui serait celui d’une révélation. (Pierre Mertens)

J’ai hésité sur le choix du titre de Caroline Lamarche que je lirais pour ce rendez-vous. J’avais déjà deux titres dans la PAL et finalement je me suis décidée à lire celui qui est peut-être le plus connu, Le Jour du chien, deuxième roman de l’auteur qui lui a valu le Prix Rossel en 1996. J’ai initié ce rendez-vous pour un peu m’obliger à enfin découvrir cette plume et… je ne suis pas totalement comblée.

Le point de départ est intéressant (bien qu’assez insignifiant, un chien qui court sur l’autoroute). On pourrait aussi croire à des chapitres bien marqués tels des nouvelles, vu la diversité des personnages et le peu de liens concrets qu’ils entretiennent devant ce chien perdu, abandonné. Outre le fait de voir leur parole libérée par l’incident, les six personnages partagent le fait d’avoir eux-mêmes vécu une expérience d’abandon. Caroline Lamarche tisse donc pour chacun d’eux un texte nourri d’échos, de liens internes, un texte dense qui pousse l’introspection psychologique assez loin. Cela ‘a un peu perdu parfois, je l’avoue…

Un autre aspect vraiment intelligent du roman, c’est la capacité de Caroline Lamarche à se glisser dans la peau de personnages vraiment différents et à explorer à travers eux des registres d’écriture variés, passant de l’érotique au mystique ou d’un prêtre à une fille boulimique.

Ce roman est intéressant par son intelligence mais il m’a manqué de l’émotion pour vraiment m’accrocher à cette histoire. Je le regrette un peu mais j’ai encore d’autres titres de l’auteur pour explorer son univers littéraire.

La première page (Histoire d’un camionneur) :

« Ils ont dû être contents d’avoir une lettre de camionneur, au Journal des Familles. Ce n’est pas souvent que ça doit leur arriver. J’ai écrit: «L’autre jour, sur l’autoroute, un chien abandonné courait le long du terre-plein central. C’est très dangereux, ça peut créer un accident mortel.» J’ai pensé, après l’avoir écrit, que «créer» n’était peut-être pas le bon mot, puis je l’ai laissé parce que je n’en trouvais pas de meilleur, et que créer, c’est mon boulot, bien que j’aie ajouté: «Mon boulot, c’est camionneur». J’ai dit ensuite qu’il y avait un réel problème de chiens abandonnés, que ce n’était pas la première fois que je voyais une chose pareille, et que je voulais témoigner, non seulement pour que le public se rende compte, mais pour mes enfants, qu’ils sachent qu’un camionneur voit beaucoup plus de choses de la vie qu’un type dans un bureau, et qu’il a donc des choses à dire, même s’il n’a pas fait d’études. Par exemple, ai-je écrit, quand je pars le matin dans mon camion, comme je n’ai rien d’autre à faire qu’observer, je remarque les anomalies, et j’en parle. J’en parle quand je peux, quand je rencontre des gens qui ont envie d’écouter, ce qui n’est pas très fréquent parce que, dans les aires de repos où on s’arrête, on ne se dit pas grand-chose, à cause de la fatigue. Et puis moi, par nature, je ne parle pas beaucoup. Et mes enfants, je ne les vois guère. Heureusement que leur mère s’en occupe, c’est un ange. Mais moi, quand ils iront à l’université et que je serai à la retraite, il faudra que j’aie des choses à leur dire, sinon ils me regarderont de haut, comme tous les enfants regardent leurs parents, je ne prétends pas que notre famille soit une exception même si eux ils vont faire les études que moi je n’ai pas pu faire, à cause de mes parents, justement. »

Caroline LAMARCHE, Le Jour du chien, Espace Nord, 2017 (Les Editions de Minuit, 1996)

       Animal

Un billet de Nadège : Le Fléau

Un Homo universalis fascinant qui étudie les termites et les babouins, un prix Nobel de littérature qui se mêle d’écrire sur les insectes, un scénariste d’Hollywood qui pense avoir découvert un génie méconnu et un zoologiste de renom qui se bat bec et ongles contre la formation d’un mythe… Il a suffi d’un court paragraphe dans la préface à un livre défraîchi pour susciter en moi une curiosité sans cesse croissante. Dans les années qui suivirent, j’ai rencontré des gens, des livres et des idées ; ma curiosité initiale s’est ramifiée, un peu comme pousse le trognon d’un brocoli au fur et à mesure qu’il s’affine. La fascination pour un nouveau sujet de recherche est une forme particulière de rencontre amoureuse. Tout y est : le premier contact, la tentation, l’attirance. Comme dans une soirée, je suis d’abord attiré par un regard puis, intrigué, je jette à nouveau un œil, sachant déjà qu’il est trop tard : je me sens défaillir. Je flirte ensuite un moment avec le sujet et – ce qui est pire – le sujet flirte avec moi. Le tout me turlupine, me poursuit sans relâche. Un jour, à Leyde, chez un antiquaire, je tombe sur un exemplaire de La Vie des termites de Maeterlinck, qui trône sur un secrétaire fraîchement restauré. Un libraire bruxellois me déniche un exemplaire de l’essai de Marais sur les termites, tout maculé de traces de doigts. Je le conserve comme une lettre d’amour.

Je pense que c’est en lisant ce passage que je suis tombée amoureuse de ce livre. Comment mieux définir ce frisson de la découverte et de la curiosité pour un sujet qui, jusqu’alors, nous était tout à fait étranger, voire inconnu ? Comment mieux définir également ce que j’ai vécu avec ce livre ?

De prime abord, rien ne me prédestinait à me plonger dans Le fléau, de David Van Reybrouck. Alors, comment me suis-je retrouvée happée par ces pages ? Eh bien, cela a commencé à la librairie quand une cliente est venue le commander pour son fils. Lorsqu’il est arrivé, j’ai débord trouvé la couverture magnifique : une invitation au voyage, à l’errance, au vagabondage de la pensée et à la découverte d’horizons inconnus. J’ai lu la quatrième et me suis dit « tiens, pourquoi pas ? » Ni une ni deux, je l’ai à nouveau commandé… pour moi, cette fois. Ensuite, il a dormi quelques temps sur ma pile ; le mois belge me semblait la bonne occasion pour le réveiller.

Pour être honnête, à l’heure de l’entamer, je n’ai pas relu la quatrième de couverture et n’avais plus aucune idée du sujet du livre. Tout ce dont je me souvenais est que j’allais m’envoler avec lui pour l’Afrique du Sud. Très vite séduite, j’ai eu un moment de doute lorsqu’il a décidé de me détailler ces drôles d’insectes que sont les termites et l’organisation d’une termitière. Et pourtant, comme David Van Reybrouck raconte avoir écouté pour la première fois une économiste sans bâiller d’ennui et même un certain intérêt (et pas que pour le physique de ladite jeune femme), je me suis surprise à me laisser entraîner dans ces descriptions et dans la quête de David Van Reybrouck pour déterminer si oui ou non Maeterlinck, seul prix Nobel belge de littérature à ce jour, avait ou non plagié les travaux de ce mystérieux Eugène Marais, spécialiste sud-africain des grands singes et des termites. Ces recherches amènent David Van Reybrouck à s’intéresser à l’histoire sud-africaine et c’est absolument passionnant.

Le fléau est un texte d’une érudition folle et pourtant tout à fait accessible. Le choix de David Van  Reybrouck de nous raconter son enquête telle qu’il l’a vécue – avec ses enthousiasmes et ses rencontres, mais également ses doutes et ses découragements – rendent ce texte vivant et humain. Je m’étais donné une dizaine de jours pour le lire ; j’ai lu la moitié en un week-end et l’aurais sans doute dévoré si j’avais eu plus de temps. Finalement, j’ai passé une semaine avec lui et je ne le regrette pas. Prise entre le désir de le retrouver, le plaisir de l’attente et du temps de lecture, j’ai vécu l’une de mes plus belles expériences de lectrice. De celles qui vous font souffler un wouaw de fascination et d’admiration en refermant le livre. Et vous donne envie de repartir pour de nouvelles aventures : Congo. Une histoire. est désormais sur ma pile !

Le fléau, David Van Reybrouck, Actes Sud, coll. Babel

Deux poèmes de Lucien Noullez

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Mon dieu, tirez de moi ce sang d’encre
cette âme poulpe qui me plombe devant
le malheur et si vous n’existez
pas, faites un effort, trouvez le nuage
la plume blanche ou le rire qui
vous donne à vivre.
Je n’ai plus de demeure en moi, mon dieu,
venez dans ce trou
qui m’écorche
dans cette gorge qui m’écroue,
dans la musique qui s’absente,
ou bien ne venez pas
mais laissez votre solitude
verser ma solitude devant vous.

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Qui tracerait la route?
Assieds-toi.
Même dans cette ville les martinets
remuent.
Tu entends des clameurs par la fenêtre
car il fait assez chaud pour vivre.
C’est la nuit. Tu n’es pas seul
ou alors tu es tellement seul
que tu te penches sur la branche
toi, qui ne portes même pas un nom d’oiseau.
Qui parlerait, dans ces rumeurs?
Un train vieux? Une vieille enfance?
Assieds-toi.
Pour apprendre à voler il te manque
une trace.
Assieds-toi.
Sur la table commune, il reste une chanson.
Prends une chaise, mon ami.

Lucien NOULLEZ est un poète, diariste et critique littéraire belge, né en 1957.

La quatrième forme de Satan

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Présentation de l’éditeur :

Pas de répit pour le commissaire Van In. Qu’arrive-t-il au flic le moins fréquentable de la Belgique, sur le point de devenir père, quand s’abattent sur lui crimes déguisés en suicides, attentat à la sortie de la messe, secte satanique et trafic de drogue ? Rien qui puisse le mettre de bonne humeur… Pieter Aspe scrute avec humour et férocité les turpitudes de la très bourgeoise Bruges, dont les dessous se révèlent beaucoup plus ténébreux que ne le laissent penser les dépliants touristiques !

Cette quatrième forme de Satan enquête du commissaire Van In commence par une nuit blanche à la maternité avec sa femme Hannelore sur le point d’accoucher (mais fausse alerte, le bébé ne naîtra pas tout de suite) et se termine à la maternité (et l’accouchement sera pour le moins sportif mais je ne peux vous en dire plus !). 

On sent le commissaire fébrile à l’approche de la naissance et malheureusement une série de crimes, les uns mal déguisés, les autres horribles, lui tombe dessus. Très vite un lien est fait entre un faux suicide et une secte satanique qui couvre en réalité un trafic de drogue (j’ai oublié de vous dire qu’avant la fausse alerte à la maternité, Pieter Aspe nous gratifie d’un prologue – à hurler de rire en ce qui me concerne – sur une initiation satanique). Le tout sur fond de rivalité entre la police et la gendarmerie au temps pas si lointain où les deux services n’avaient pas fusionné sur décision gouvernementale.

L’enquête va lentement au début, elle s’accélère après la tuerie à la sortie de la messe, mais limite ce n’est pas cela l’important. Au passage, le lecteur se sera réjoui – ou déplorera, c’est selon – des coups de griffe que lance l’auteur / le commissaire Van In (1) sur la gendarmerie (Pieter appartient à la police communale de Bruges, l’aviez-vous oublié ?), les agents de la Sûreté de l’Etat (quoique… certains sont vraiment attirants, n’est-ce pas, Pieter Van In ?), les bonnes soeurs rigides et cupides, les psychiatres et même… certains architectes : saviez-vous qu’après la construction du Palais de justice de Bruxelles, le mot architecte est devenu une insulte chez certains ? (J’ai souri à cette anecdote.)

Voilà, c’était mon Pieter Aspe annuel. Nous quittons Van In heureux papa, je me demande comment il va vire en vrai cette paternité dans les prochains épisodes. Et si vous en doutiez : non, ce n’est pas du tout une raison suffisante pour renoncer à la Duvel !

« Satan se manifeste à nous sous quatre formes : il séduit, il trompe, il manipule, il trahit. Ces quatre manifestations correspondent à quatre archétypes connus : Don Juan, Faust, Prométhée et Lucifer. Sa principale force est son pouvoir de faire croire à l’homme qu’il n’existe pas. » (p. 51)

« Quand quelqu’un meurt, sa présence reste perceptible pendant un certain temps dans sa maison. L’air pèse plus lourd et le silence étouffe chaque bruit dans l’oeuf, comme dans un cimetière où même une voix stridente paraît voilée. A l’inverse, quand la mort n’a pas pu frapper et qu’elle s’en est retournée bredouille, il flotte dans l’air comme une agitation, un trouble, un appel à l’aide inaudible. » (p. 241)

Pieter ASPE, La quatrième forme de Satan, traduit du néerlandais (Belgique) par Michèle Deghilage et Emmanuèle Sandron, Le Livre de poche, 2011 (Albin Michel, 2009)

Après Quais du polar à Lyon le week-end dernier, le plus modeste mais non moins intéressant Boulevard du polar se déroule en ce moment à Bruxelles. J’ai donc décidé de vous présenter un polar belge en ce samedi.

(1) barrer la mention inutile… ou pas

Je t’enverrai des fleurs de Damas

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Présentation de l’éditeur :

S’expatrier et aller se battre pour une cause que l’on croit juste‚ donner sa vie pour la démocratie et la liberté‚ c’est bien. Sauf si l’on a quinze ans et qu’on s’est fait « tourner la tête » par des extrémistes qui‚ au nom de Dieu‚ envoient des jeunes à la mort.
La guerre civile en Syrie a causé des dizaines de milliers de victimes et la communauté internationale n’en fait pas une priorité absolue. Pendant ce temps–là‚ des innocents meurent et‚ parmi ceux–ci‚ des adolescents venus de France et d’ailleurs.
Ce roman à plusieurs voix raconte l’émoi soulevé par le départ de deux élèves sans histoire : la Syrie devient leur enfer‚ mais‚ pour ceux qui restent‚ c’est l’enfer aussi.

La maison Mijade, basée à Namur, fête ses 25 ans cette année et j’ai choisi ce roman de Frank Andriat (dont j’ai déjà lu il y a quelques années Aurore barbare) pour ce rendez-vous Jeunesse.

Je t’enverrai des fleurs de Damas, c’est la promesse que fait Wassim à son amie Myriam, des fleurs rouges, couleur de l’amour et du martyre et des fleurs blanches, symbole de pureté. Wassim et Othmane ont quinze ans, ils ne sont pas rentrés au collège après les vacances de Pâques : ils sont partis en Syrie, pour s’engager aux côtés des rebelles qui tentent de renverser le régime de Bachar al-Assad. Leur départ plonge leurs compagnons, leurs professeurs et même leur directeur dans un immense désarroi. Difficile de rester concentré quand on s’attend sans cesse à ce qu’on vienne vous annoncer la mort violente d’un copain de classe dans ce conflit. Difficile de garder le cap sur ses valeurs de prof d’histoire ou de français quand des choix radicaux vous pètent à la figure. Comme Othmane et Wassim téléphonent de temps en temps à leurs amis,on comprend vite que leur idéalisme de départ s’est fortement teinté d’islamisme radical et qu’ils ont évidemment été manipulés en France même.

Dans ce roman polyphonique – le journal « ultra » de Youssef, les lettres qu’écrit Myriam, amie de Wassim, à son prof de français, les réactions d’un élève anonymes et les réflexions du prof de français -, Frank Andriat montre comment un jeune peut se radicaliser à la vitesse grand V, victime de manipulateurs qui ont grand soin de rester dans l’ombre et comment les départs en Syrie plongent les familles et l’entourage des jeunes dans la souffrance et l’incompréhension. L’auteur met aussi en scène des adultes solides, tous du monde scolaire, des bouées de sauvetage pour ces jeunes en perdition.

J’ai trouvé un peu curieux que Frank Andriat, auteur belge, place cette histoire en France (sans autre précision géographique) alors qu’en Belgique, il y a proportionnellement de nombreux cas de jeunes partis en Syrie : pour assurer un rayonnement plus large au roman ? pour ne pas stigmatiser un peu plus certaines communes belges pointées du doigt pour avoir laissé courir naïvement la radicalisation islamiste ? D’autre part, le côté très pédagogique du roman (l’auteur est prof, on ne se refait pas) est à la fois une qualité et un défaut (à mes yeux) : pour les jeunes lecteurs, c’est évidemment l’occasion de se questionner sur ses valeurs, de comprendre les mécanismes de la manipulation et de la radicalisation, de prendre distance ; moi adulte, j’ai trouvé la démonstration un peu trop parfaite pour que je sois emportée par le roman (j’en prends pour exemple la division un peu manichéenne des adultes). Mais, je le répète, je lui reconnais son pouvoir de sensibilisation.

« Cher Professeur, votre monde d’adultes semble si compliqué et, plus je grandis, plus j’ai le sentiment que le mien le devient. Il y a quelques années encore, je n’avais aucune de ces préoccupations et l’important était de faire plaisir à mes parents et de m’amuser. Wassim, le petit gars qui me courait derrière dans la cour, est devenu un homme et il porte peut-être une mitraillette en bandoulière. »

« C’est étrange : dans chaque groupe, certains élèves demeurent des ombres dont le prof ne sait rien du début à la fin de l’année alors que d’autres, comme Myriam, brillent dès le premier jour. Un mystère qui me frappe depuis longtemps. Seront-ils aussi transparents dans la vie qu’ils le sont à l’école ? Et que deviendront des filles lumière comme Myriam, Lorena ou Samia une fois qu’elles entreront dans l’existence adulte ? Auront-elles toujours ce punch qui les distingue des autres ? »

Frank ANDRIAT, Je t’enverrai des fleurs de Damas, Mijade, 2014

Mijade vous offrira aussi à la fin de ce Mois belge un album délicieux et plein d’humour : Comment être aimé quand on est un Grand méchant Loup ?

  RDV Jeunesse      Lieu

Les notes du jeudi : Anniversaires belges (2) Le Choeur de chambre de Namur

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Ce jeudi c’est un anniversaire de 30 ans que je vous invite à fêter avec le Choeur de chambre de Namur, un ensemble vocal spécialisé dans la musique baroque placé depuis 2010 sous direction de Leonard Garcia Alarcon.

Voici deux moments musicaux, l’un en répétition : le Salve Regina de Tomas Luis de Victoria – l’autre en concert à l’église Saint-Loup de Namur : le Requiem extrait du Grand Motet De Profundis de Jean-Baptiste Lully.

Les chemins de Compostelle, tome 2 – L’ankou, le diable et la novice

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Présentation de l’éditeur :

A la pointe Saint-Mathieu, dans le Finistère, un crime odieux a été commis. Dominique, un jeune vagabond qui rôdait dans le coin cette nuit-là, rejoint un groupe de marcheurs à leur point de départ des chemins de Compostelle bretons. L’Ankou, personnage légendaire de la mort, les regarde partir.
Au même moment, Blanche, dans les Ardennes, passe par la ligne Maginot.
Le personnage de la mort hante les lieux…
Le mystérieux Dominique disparaît ensuite du groupe de marcheurs. À l’occasion d’un fest-noz, grand bal breton, son chemin croise alors celui de Céline, partie seule du Mont-Saint-Michel. Ensemble, ils quitteront le chemin traditionnel vers Compostelle pour se rendre dans la forêt de Brocéliande, toute proche, lieu magique et légendaire, mais pas sans danger ?!

Nous continuons sur les chemins de Compostelle en suivant particulièrement les deux femmes du voyage : la Belge Blanche, dite Petite licorne et la novice du Mont-Saint-Michel, Céline. On est encore bien loin de Compostelle : Blanche traverse les Ardennes en passant par la ligne Maginot et Charleville-Mézières, ville de Rimbaud évidemment, mais connue aussi  pour son festival de marionnettes. Céline traverse la Bretagne et particulièrement la forêt de Brocéliande, guidée par « Angelo ». Les deux régions sont reliées par leur profil géographique et surtout leurs origines celtes. C’est ce que Jean-Claude Servais s’amuse à montrer à travers ses planches toujours aussi raffinées (ses dessins d’arbres, de forêts, de maisons, d’églises… certaines images ont une précision photographique, un régal !) Il aime toujours s’attacher aux légendes, au terroir des régions traversées. Il sait distiller le doute et l’angoisse : autant la marche de Blanche, sur les pas de son grand-père brasseur et alchimiste, est assez sereine, autant la route de Céline ne paraît pas du tout sûre : un tueur dangereux opère dans la région et on se demande qui est réellement ce Dominique (ou Angelo ou Paul) parti de Bretagne et qui croise la route de la jeune novice, dont on apprend dans ce tome le pourquoi de son entrée au couvent.

A bientôt donc pour le tome 3 !

Jean-Claude SERVAIS, Les chemins de Compostelle, tome 2 – L’ankou, le diable et la novice, Dupuis, 2015

InSyriated, film de Philippe Van Leeuw

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J’ai enfin eu l’occasion de voir le film de Philippe Van Leeuw (chef opérateur belge basé à Paris, également réalisateur de Dieu est parti en voyage), sorti en septembre 2017.

Dans un appartement d’une ville en guerre, une famille vit enfermée. Ils ne peuvent sortir que la nuit pour échapper aux snipers terrés dans le quartier. On ne perçoit la guerre que par les bruits de bombardements, de balles sifflantes, de cris et par les quelques vues furtives de la rue dévastée. L’immeuble est vide à part cette famille qui a recueilli les voisins du dessus par solidarité. Ces derniers s’apprêtent à fuir à l’étranger avec leur bébé grâce à un passeur, mais le mari se fait abattre par un sniper le matin même de leur départ. Oum, la mère de famille, décide de cacher le drame à Halima, la jeune maman, car il est impossible d’aller récupérer le corps avant la nuit.

C’est un huis-clos qui se déroule comme une tragédie grecque sur une journée de temps. Mais la caméra de Philippe Van Leeuw est suffisamment mobile dans ce lieu fermé pour ne pas faire penser à du théâtre filmé. Durant cette journée, la violence extérieure va faire irruption, et de terrible manière, dans cet appartement pourtant bien protégé.

Rien que pour le fait de percevoir – à peine, car on est bien installé dans son fauteuil de cinéma, bien à l’abri – la réalité de la guerre, le manque d’eau, les pannes d’électricité, l’incertitude permanente, le bruit, la peur qui vous colle au ventre, le désenchantement, ce film en vaut la peine. Il vaut aussi par la performance des deux actrices principales, Hiam Abbass (Oum) et Diamond Bou Abboud (Halima), l’une en femme de tête, mère-courage obstinée, l’autre en jeune femme dont l’espoir va voler en éclats tout au long de cette journée. Elles sont accompagnées par des personnages secondaires intéressants, le grand-père revenu de tout mais qui sourit encore grâce à son petit-fils, la servante elle-même sans nouvelle de son fils, sans oublier les enfants. J’aurais aimé les accompagner encore plus peut-être pour partager leur quotidien.

Impossible en sortant de la séance de ne pas penser à ces visages de réfugiés, venus de Syrie ou d’ailleurs, ni à ces atroces images récentes de femmes, d’hommes et d’enfants victimes d’attaques au chlore…  Le film ne milite absolument pas pour un camp ou l’autre. Il montre la réalité de la guerre. Il montre les choix auxquels sont confrontés ceux qui la vivent au quotidien. Il dit la force et la fragilité des femmes. Et nous laisse avec des questions effrayantes.