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Chroniques d'une échappée belle

Quatrième de couverture :

Les cahiers où j’écris sont les vêtements de mes histoires. Le carnet de Lili est le premier que je ne choisis pas, mais j’écris un bouquin que je n’ai pas choisi. Je le lui rendrai bien sûr, avec le texte écrit de ce voyage qui change ma présence au monde. J’ai rédigé les premiers mots à deux heures du matin dans une chambre d’hôpital.
Une ambulance hurle dans la nuit. À son bord, le narrateur s’accroche au brancard et aux voix qui l’entourent. Luc Baba nous livre ici le récit intime et pudique d’un homme qui traverse sa souffrance, qui la mesure et l’observe sans jamais renoncer au monde, et lance un hymne à la vie.

Dès que j’ai commencé cette lecture, je me suis sentie enveloppée de douceur et de sensibilité, même si le récit que nous livre l’auteur Luc Baba n’a a priori rien de doux. Il raconte ou plutôt il évoque à petites touches une hospitalisation en urgence et plusieurs opérations au ventre qui ont mis sa vie en danger, et puis la vie qui revient peu à peu, les sensations, les gens qui l’entourent, sa compagne et la fille de celle-ci, Lili, les soignants, les amis. Après avoir subi des douleurs atroces, une simple gorgée d’eau (r)éveille ses sens et il perçoit avec émerveillement de simples manifestations de vie. Son regard a changé après cette traversée intime et l’écriture l’aide à rassembler ce souffle nouveau.

C’est avec ce récit que j’ai découvert la plume de Luc Baba et ce n’est rien de dire que j’ai apprécié sa sensibilité, sa simplicité dans ce texte à la fois introspectif et plein de reconnaissance envers la vie et les personnes qui l’ont accompagné durant la traversée de la souffrance. J’avais envie de noter plein d’extraits tant c’est bien écrit ! Je pense que le prochain mois belge me donnera l’occasion de découvrir d’autres facettes de cet artiste belge. C’est aussi la première fois que je lis un livre de chez Maëlström et j’ai apprécié le soin de l’édition.

« J’écris dans le carnet de Lili. D’habitude, je choisis mes cahiers en tâtant le papier comme un vêtement d’hiver, j’étudie les motifs et les couleurs de la couverture.  Aussi, j’en ai de toutes sortes, de petits carnets pour les toutes petites notes que je découperai un jour d’un regard afin de commencer un poème.

Je n’écris jamais sur des lignes, à moins qu’elles ne soient discrètes, et je déteste les quadrillages. Blanc cassé uni, épais, supportant l’encre des plumes, une cordelette en garde-page.

Le carnet de Lily est le premier que je ne choisis pas, mais j’écris un bouquin que je n’ai pas choisi. A ce point, c’est la première fois. » (p. 7)

« Je viens de sangloter dans une musique du Cap-Vert. J’ai pleuré dedans comme dans un mouchoir de soie. C’est une musique où un type encorde sa tristesse pour la changer en or, une saudade sans trop d’épines, intense et trouble. Les sanglots, c’est passager, me dit-on, rassure-toi, c’est normal. Mais je n’ai pas dit que cela me déplaisait, d’ailleurs je le fais exprès parfois. J’écoute Mercedes Sosa qui chante pour moi seul gracias a la vida, je ne comprends pas tout, je répète les mots, merci à la vie, et mes yeux se mouillent, et j’aime ça, je me lève, je me joins à l’hymne invisible et ne suis plus rien de construit. 

Je pense que le sanglot, c’est la mer qui remonte dans mes yeux à travers les guitares. Elle repart et me laisse des embruns en aumône pour la nuit. Et ce qui touche, c’et l’estran, ce paysage de sable et de pierre, de galets, de coquillages broyés, que la mer couvre puis découvre, et recouvre à nouveau, cet espace dont je suis jaloux parce que la mer le caresse infiniment depuis la naissance de l’eau. » (p. 15-16)

« Je sais :  si mon corps continue de refuser l’eau, il faudra m’opérer une troisième fois en désespoir de cause, à l’aube. Elle (l’infirmière) s’en va. Ma solitude est profonde et le monde absent. Je serais seul au milieu des foules, de toute façon, avec mon ventre enflé, les muscles fondus, la fatigue, les fourmis dans les doigts, les perfusions, la sonde, et la peur qui me surprend, un spectre au pied du lit. (…)

Enfin je bois sans hâte, les yeux clos, trois fines gorgées, quelques gouttes, et soudain, bon dieu, c’est le paradis qui s’ouvre à l’intérieur. Non, ce n’est pas que je la bois, cette eau, je la reçois comme une terre craquelée reçoit la première pluie d’orage, et j’en remercie le goût. Je ne l’avais jamais connu, le goût de l’eau. Il tient du torrent, de la neige des cimes, de la petite oseille, des fontaines de pierre polie, il porte la douceur la plus désarmante. Trois gorgées pour vivre. Trois fils d’eau pour un bonheur qui se cache de nous, et qui m’attendait là. » (p. 20-21)

« Il n’est pas le seul, ils sont tellement nombreux depuis le premier soir. Bien sûr elle est organisée, cette humanité, elle se dessine en éventail de tabliers et d’uniformes qui se relaient avec chacun sa boîte à outils, ses poches pleines, ses pouvoirs étudiés. Mais elle existe, je l’ai trouvée sans avoir à creuser, elle met dans les voix un bon miel de montagne, elle polit les pavés noir de l’enfer devant les pas, prend le temps, sourit pour apaiser, elle vient aux nouvelles sans regarder par la fenêtre. 

Je devrais me souvenir de cela aussi, de tous ces gens dont le métier consiste à prendre soin, du nombre de métiers inventés pour venir en aide, même si d’aucuns l’oublient parfois, et deviennent des suites de mouvements mécaniques, impatients. Ceux-là je ne les ai pas rencontrés. Peut-être que les hommes et les femmes aux métiers de secours finissent par agir mécaniquement parce que trop de voix se plaignent d’eux malgré tout, et ne voient pas le chaud de leurs gestes. » (p. 28-29)

« Mais le vol des oiseaux, c’est la plus grande merveille du monde ! Qu’ils planent, ou plongent, qu’ils soient pointes de flèche ou carrés de soie posés sur le vent, traits d’union entre la terre, le ciel et l’eau, qu’ils fuient sous les épines d’une haie ou qu’ils tracent des orbes entre les montagnes, je ne cesserai pas de les chercher des yeux, de m’en nourrir et de m’en inspirer, pour me taire mieux, ouvrir les bras, divaguer librement. » (p. 63)

« Dans les lieux où l’on voudrait ne pas être, les oreilles et les yeux souffrent, enchaînés, mais il existe un remède : se trouver bien. La chambre d’hôpital est le lieu idéal pour cet exercice du nénuphar. L’homme est un un nénuphar qui a reçu le pouvoir d’imaginer, on ne peut pas lui enlever ça. Et ma chambre n’est pas un désert de plomb.  J’y ai trouvé hier de quoi pleurer de bonheur, il suffit à présent que je m’en souvienne, que je choisisse bien ma façon d’ouvrir ou de fermer les yeux.

Le luxe qui m’est offert, c’est le temps, et c’est précisément le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à un écrivain. Le monde est son espace mais il rêve de temps. » (p. 65)

Luc BABA, Chroniques d’une échappée belge, Maëlström rEvolution, 2018

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