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Présentation de l’éditeur :

Dans un pays du Proche-Orient, un enfant et sa mère occupent une maison jaune juchée sur une colline. La guerre vient d’emporter le père. Mère et fils voudraient se blottir l’un contre l’autre, s’aimer et se le dire, mais tandis que l’une arpente la terrasse en ressassant ses souvenirs, l’autre, dans le grenier où elle a cru opportun de le cacher, se plonge dans des rêveries, des jeux et des divagations que lui permet seule la complicité amicale des mots.
Soudain la guerre reprend. Commence alors pour Jean une nouvelle vie, dans un pays d’Europe où une autre mère l’attend, Sophie, convaincue de trouver en lui l’être de lumière qu’elle pourra choyer et qui l’aidera, pense-t-elle, à vaincre en retour ses propres fantômes.
Ce texte, cruel et tendre à la fois, est avant tout le formidable cri d’un enfant qui, à l’étouffement et au renoncement qui le menacent, oppose une affirmation farouche et secrète de la vie. C’est ce dur apprentissage, fait d’intuition et de solitude, qui lui ouvrira plus tard des perspectives insoupçonnées.

Pourquoi ce livre ? Evidemment parce qu’il e reçu le Prix Première 2014, décerné par un jury de lecteurs auditeurs de la Première (radio RTBF) auquel j’ai participé en 2013, et parce que j’avais été frappée par le lien entre les deux romans primés ces deux dernières années : tous deux parlent de guerre et leurs auteurs sont aussi poètes. L’enthousiasme de mes libraires préférées, les présentations vues ici ou là (Antoine Wauters présente son roman sur le site de l’éditeur), l’avis en direct de Nathalie, jurée 2014 ont emporté mon adhésion. Autant dire que mes attentes étaient intenses par rapport à ce premier roman…

Le premier abord paraît expliquer les choses d’emblée : « Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et si comme tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies. » Une citation déjà tranchante et touchante p.9 signée Jean Charbel. Et dans cette première partie, où l’enfant raconte sa vie dans ce pays en guerre (qui ressemble au Liban), dans ce grenier où il est confiné par « nos mères », où il veut « Parler de tout et de n’importe quoi », on découvre que Jean Charbel n’est autre que cet enfant, que ce héros malgré lui. Et il nous fait entrer dans sa vie de manière fragmentée comme elle, l’écriture est heurtée, peuplée d’échos et de répétitions, comme ces rafales de kalachnikov et ces grenades qui explosent sous les pieds des enfants qui jouent, criblée de mots doux et fous, les mots d’amour des mères impuissantes à retenir leurs enfants et leurs hommes… Si elle est heurtée, l’écriture d’Antoine Wauters n’en est pas moins poétique, il vient de là, il est du pays de la poésie qui donne chair et cherche sens à cette guerre, à cet amour, à ce pays que l’on voudrait ne pas quitter et que Jean laissera pourtant, bien malgré lui…

Nous le retrouvons dans la deuxième partie (« Tout ce que j’ai écrit ») de l’autre côté de la Méditerranée, dans un village qui ressemble à un coin d’Ardenne, adopté par une autre femme, Sophie, qui voudrait bien aimer Jean et que Jean l’aime aussi. Mais elle a bien du mal à saisir les douleurs de l’exil vécu par le garçon, elle peine à trouver les mots qui cerneront sa propre douleur. Ici l’écriture change, comme le décor, comme la nouvelle mère qui aimerait tant s faire appeler « maman » : si j’ai lu ce passage la boule au ventre, impuissante devant cette souffrance de l’arrachement, de la solitude vécue par Jean, il y a déjà malgré tout un sentiment de calme malgré le froid ardennais et l’absence de baisers, un sens de la responsabilité vis-à-vis de cette mère étrange, difficile à comprendre, un amour des mots, une tendresse qui m’a fait sourire grâce à Alice, c’est tout cela que l’écriture d’Antoine Wauters laisse affleurer avec grâce. « Un roman plein de résilience », a souligné Corinne Boulangier en lui remettant son prix et je ne peux que me permettre de reprendre cette expression (au point d’être une nouvelle fois surprise quand Jean réussit à établir des listes de choses à faire très réalistes, et bouleversée quand il réussit à lâcher prise…)

La troisième et dernière partie m’a d’abord laissée perplexe : je ne comprenais pas l’intérêt, la place de « Un souvenir de mon père, avais-tu dit ». Ici, il est question du père de Sophie, qui était instituteur de village. L’écriture est élégante, maîtrisée, comme ce que cet homme laissait à voir aux étrangers (et je vous laisse bien sûr découvrir comment il était au dedans). Il m’a fallu un certain temps pour donner une place à ce dernier chapitre : s’il témoigne de ce que Jean est devenu grâce à l’écriture, il me semble surtout être comme un contrepoint masculin à l’histoire de Jean Charbel et de ses mères puisqu’il est question de la relation d’une fille à son père et il y a de nouveau, je me répète, un va-et-vient entre le dedans et le dehors, une guerre plus intérieure, comme celle qu’affronte Sophie.

Ce premier roman révèle donc si besoin en était (car Antoine Wauters a déjà été reconnu par ma (petite) ville où il a reçu en novembre 2013 le Prix triennal de littérature de la ville de Tournai pour Césarine de nuit, déjà sur ma PAL, pas encore lu mais je sens que cela pourrait bien se faire pendant ce mois belge…), il révèle donc, disais-je, un auteur, une écriture, un sens de la construction étonnant, toujours surprenant mais jamais gratuit, construction qui, j’espère l’avoir bien fait percevoir, joue beaucoup sur les mots, l’amour des mots et de la littérature que Jean découvre avec bonheur et que son créateur (sans doute son alter ego adulte ?) manie avec tant d’attention, en une boucle à la fois savante et tendre.

Roman de l’intime et de l’exil, roman des mots et des rêves, de l’amour des mères et des enfants, livre de l’unique et des multiples, ce texte original m’a accroché le coeur, il me restera longtemps en bouche, mélange étonnant et savoureux de l’hommous oriental et d’une poêlée de champignons belges !

« Par chance, mes frères sont là et me crient dans l’oreille : le jeu et sa joie ! le jeu et sa joie ! le jeu et sa joie ! Et comme ils le disent, on le fait : on joue, on est heureux. 

Voilà comme nous tenons.

Tout haut : rien.

Tout bas : le jeu et sa joie.

En apparence : rien. En profondeur : le jeu et sa joie, et la tête qui nous tourne, un peu, un peu plus, au fil des jours… » (p. 29)

« Lorsque je sors du trou, que le pire de la migraine est passé, je trouve des cairns de peaux mortes à mes pieds. Mes mollets sont en sang, mes cheveux arrachés. Je m’assieds alors sur mon lit et, des heures entières, pensant à vous, vivant de vous, je vous écris, en me répétant qu’écrire est égal à survivre. 

Et me le répétant, quelques secondes, quelques instants, il advient. » (p. 88)

« Des mots qui ne sont pas dits, Alice, je lui souffle à l’oreille, des mots qu’on ne crie pas ou qu’on n’écrit pas, sont des mots morts, des demi-mots. Tu comprends, mon amour ? Et j’enchaîne : les mots, Alice, quand ils ne sont pas dits, nous tuent à petit feu. Voilà la vérité. A chaque fois que ce qui te brûle est passé sous silence, à chaque fois que tu as mal et que tu ne le dis pas, c’est une minute de ton coeur vibrant et brûlant qui s’envole pour toujours. Et pourtant, mon amour, si seulement on pouvait être heureux sans le secours des mots, hein, comme des idiots regardant tomber la pluie. » (p. 100)

Antoine WAUTERS, Nos mères, Verdier, 2014

Je suis plus que ravie de commencer ce mois belge avec ce roman dont vous découvrirez d’autres billets en lecture commune chez Les couleurs de la vie, Charline (Book-s now), et un peu plus tard chez Laeti et Nadège. Je mettrai les liens à jour au fur et à mesure !

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