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Présentation de l’éditeur :

Frappée par une attaque cérébrale sur ses vieux jours, la mère de l’auteur perd sa langue : elle s’exprime désormais en un baragouin furieux et inintelligible, qui traduit son désespoir et sa colère d’être incomprise. Durant toute son existence cette commerçante, bouchère à Saint-Nicolas, bourg de la province d’Anvers, a été actrice dans une compagnie d’amateurs. La langue était son instrument. Elle la maniait en virtuose au théâtre comme dans la vie où sa volubilité et son sens de la répartie, combinés à un caractère bien trempé et autoritaire, faisaient d’elle un personnage haut en couleur et parfois redoutable.

Tom Lanoye est un personnage célèbre dans son pays. Depuis vingt ans, il défraie la chronique littéraire de Flandre et des Pays-Bas. Dès ses études à l’Université de Gand, il déclame ses propres textes sur la scène de divers cabarets littéraires. En 1985, il conquiert la notoriété avec Un fils de boucher avec de petites lunettes. Suivent à partir de là nouvelles, romans, essais, recueils de poèmes et pièces de théâtre dont deux, Méphisto for ever et Atropa, la vengeance de la paix furent montées en France et firent sensation en Avignon en 2007 et 2008, avant d’être représentées au Théâtre de la Ville de Paris et de tourner dans tout le pays. Digne successeur de Hugo Claus dans son célèbre Chagrin des Belges, il allie un regard sarcastique sur la société flamande avec une tendresse ironique et lucide.

En novembre dernier, je suis allée voir Tom Lanoye sur scène dans le « spectacle » qu’il a tiré de La langue de ma mère. J’avais commencé à lire le roman pour ‘occasion mais j’avais dû l’abandonner pour cause de lectures plus urgentes, aussi ce mois belge et ce rendez-vous flamand du jour étaient-ils parfaits pour reprendre ce livre !

S’il est présenté comme un roman, ce texte a bien sûr une grande part autobiographique. S’il part des deux années de fin de vie de sa mère et raconte ainsi l’histoire de sa famille, de ses parents bouchers à Saint-Nicolas dans le pays de Waas (pas très loin d’Anvers), l’auteur parle aussi de lui, benjamin de cinq enfants, de son rapport à ce couple parental, à sa mère en particulier dont il a hérité le goût du théâtre et du verbe, la mauvaise foi patente et le sens de la répartie cinglante. Tom Lanoye passe un long moment à expliquer comment ce livre est né, les difficultés à accoucher de cette histoire (qu’il n’a pu mener à bien au’après la mort de son père, peu de temps après sa femme) et il clôture d’ailleurs son livre en se posant toujours la question de savoir s’il aurait plu à son père et s’il aurait été accepté par sa mère… Il s’agit bien d’un roman puisqu’il recrée le personnage de Josée Verbeke, sa mère, qu’il va et vient à son gré entre le passé lointain, le passé plus récent et le présent de l’écriture, tentant sans cesse de prendre distance avec l’histoire et les émotions, faisant le métier qui est le sien, celui d’un homme de la parole et des mots, puisqu’il est acteur, dramaturge et romancier.

Les mots, la parole, la langue sont au coeur du récit : quand il parvient enfin à le commencer, Tom Lanoye nous assène l’enjeu du livre. « Tant chez les connaisseurs que chez les non-initiés persiste opiniâtrement le malentendu selon lequel écrire signifierait « conserver ». Fixer ce qui a existé, tel que cela a existé. Il est évident que c’est exactement le contraire. Ecrire, c’est détruire, faute de mieux. C’est seulement après cela et à cause de cela que ce que vous écrivez devient du passé. La littérature consiste à lâcher prise. Ecrire, c’est chasser de son souvenir. Allons-y donc. Prenons congé. Faisons une croix bien grosse et bien épaisse là-dessus, même si nous la traçons avec tendresse. Une croix sur elle, sur lui. Leur quartier, leur époque, leur existence. Les grands tableaux d’un coin de petite ville et d’une famille nombreuse , dans une maison d’angle sans jardin, un magasin dont la porte ne cessait de sonner – ma chambre était juste au-dessus et pendant bien des cauchemars du matin, j’essayais notre trancheuse à jambon sur les doigts des clients les plus matinaux, ces sadiques anonymes ne se doutant de rien, semeurs de terreur quotidienne qui nous pourchassaient et contrôlaient de l’aurore au soir avec leur sonnette infernale. Une croix sur tous les clients, les crocs à viande cette trancheuse. Je passe au hachoir toute la zoologie humaine de ma jeunesse, dans laquelle l’animal le plus remarquable porte mon nom, mes lunettes et mes défauts, mes cicatrices et mon zézaiement. C’est à ce prix seulement qu’elle, La Josée, deviendra ce qu’elle a toujours voulu être. Plus grande qu’elle-même, larger than life. Car de même que je ne peux rien raconter d’elle sans m’étendre sur lui, je ne peux écrire sur eux deux sans m’étendre sur tout ce sacré petit monde que j’ai connu et sur lequel elle a régné des années durant. » (p. 69-70)

Dans ce récit si personnel, chacun pourra sans aucun doute reconnaître l’une ou l’autre anecdote, l’un ou l’autre décor, des images d’enfance, des principes d’éducation. Un coin de Flandre aussi, si proche de la Wallonie par bien des côtés (les points Artis-Historia à échanger contre des albums que tout le monde a collectionnés, les carnets où les ménagères collaient les points Valois… à une époque que les moins de … ans ne peuvent pas connaître ! en tout cas je m’y suis reconnue) mais un récit bien implanté, avec abondance, en pays flamand « conformément aux normes et traditions de notre peuple. Car c’est ainsi que nous sommes et – merci beaucoup – nous nous y trouvons magnifiquement à l’aise, tant en ce qui touche les habitudes culinaires que les structures romanesques. » (p. 144)

On pourra aussi se retrouver dans l’expérience de la déchéance physique d’un très proche attaqué par la maladie. Il n’y a pas que Josée qui est fracassée par la thrombose, il y a aussi le mari et le fils, intimement touché dans sa « langue maternelle » (et le titre flamand est beaucoup plus explicite : « Sprakeloos » signifie « sans parole, sans langage »). « C’est déjà assez pénible de la voir couchée là, souffrante, mais ce qui jaillit de sa bouche, tantôt sur le ton de la colère, tantôt sur celui de la supplication, ça, c’est un crime. Pourquoi faut-il que ce soit elle qui tombe victime de ce mal , Elle qui soit affligée de cette impuissance hurlée. Ce n’est pas pour rien qu’on nomme patrie le pays du père et langue maternelle celle de la mère. La première, on peut la quitter et même déménager à l’autre bout du monde. La seconde, on ne s’en débarrasse jamais. C’est ce que je pensais. Jusqu’au moment où j’ai vu de mes yeux ma mère perdre sa langue, et donc la mienne. Depuis ce jour-là, moi aussi je suis frappé de mutisme, je peux écrire ce que je veux, tant que je veux, où je veux, mais comment pourrais-je jamais trouver des mots moins durs pour exprimer cette espèce de baragouin rageur ? Quelle sorte de mot puis-je mettre en regard de ça, pour l’effacer, le retrancher de ma mémoire ? Comment pourrai-je jamais oublier ce scandale, cette honte, comment est-ce possible que cela existe dans ce que tant de gens osent nommer ‘la création’ et qu’ils attribuent à des êtres supérieurs ? Elle, entre toutes les femmes. Et ceci, entre toutes les horreurs. Je ne sais quoi dire. Je n’ai plus d’autre langue que celle des gestes. Effondré, je pose la main sur son front et je sursaute en sentant sa sueur froide. » (p. 170-171)

Heureusement Tom Lanoye ne s’est pas fâché définitivement avec les mots, au contraire, il en use avec talent pour tracer le portrait non seulement de Josée, qui poussait à son apogée l’art du théâtre pour obtenir tout ce qu’elle voulait dans la vraie vie, mais aussi de tous les personnages pittoresques de son quartier : la propriétaire, Dikke Liza, le frère Guy « Notre Plus Difficile », Philomèneke Du Prior, Sidonie Bec-De-Lièvre, Wivina, La Mère et La Fille, et bien sûr le père, boucher de talent (on salive rien qu’à lire la liste des commandes de Noël à la boucherie), un taiseux toujours amoureux de sa Josée qui n’a jamais embrassé d’autre homme que lui. Sous la plume de Tom Lanoye, les émotions se succèdent, on passe sans cesse du rire aux larmes, du quartier de la chaussée d’Anvers où il habitait enfant aux institutions où Josée finit sa vie, touchée par des attaques répétées et une aphasie qui ne guérira jamais. On devine entre les lignes sa prise de position pour une mort librement choisie, mais ce n’est pas le désespoir qui l’emporte au final : la truculence de l’auteur, son sens du détail, son art du portrait, l’abondance de son verbe font penser à un tableau de Brueghel ou de James Ensor.

« Je regrette beaucoup mais je dis non aux écrits scrupuleusement parcimonieux. Même pas vocation ou par élan doctrinaire. Je dis non parce que l’anorexie dans l’écriture serait une trahison à l’égard de mes sujets et de leur environnement. Evidemment, je suis desservi par moi-même, par ce tempérament que je n’ai pas hérité de n’importe qui. Je ne vois pas l’intérêt d’un apaisement forcé dans le rendu d’une tempête ou d’une symphonie, je ne m’enthousiasme pas pour le dénuement censé traduire la luxuriance, l’usage des teintes pastel et de l’esthétisme fragile pour exprimer la vraie chair et le vrai sang me fait chier. Que chacun fasse ou ne fasse pas ce qu’il veut, surtout celui qui, de nos jours, ose encore se risquer dans le noble art de l’écriture, mais s’il existe dix termes pour un seul et même phénomène, pourquoi donc quelqu’un comme moi n’en utiliserait-il qu’un seul au lieu de tous les dix ? » (p. 298)

Hommage suprême à la mère, mais aussi aux mots et à l’écriture, évocation d’une époque et d’un art de vivre, la lecture de La Langue de ma mère a été un moment d’émotion aussi fort que le spectacle où Tom Lanoye alterne le flamand et le français avec maestria, pose avec jubilation sa galerie de portraits avant de s’effacer devant trois photographies en noir et blanc où Josée apparaît dans toute sa splendeur. Une simplicité fulgurante et intense.

Tom LANOYE, La Langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, Editions de la Différence, 2011

L’excellent billet de Voyelle et consonne

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