Il est sourd-muet professionnel. Son père dit que ce n’est pas un métier, sourdmuer. Mais c’est ainsi : l’hiver, il vend des fleurs – défraîchies, il est vrai, mais teintes : vert fluo pour les fêtes, bleu électrique en janvier et en février, orange en mars – ; l’été, il sourdmue entre les tablées de touristes de Santorin. Ce jour-là, alors qu’il ramasse les porte-clefs, les feuillets explicatifs et les quelques euros sur les tables d’un restaurant, il croise son regard. Elle le reconnaît. Il s’enfuit. Surtout ne pas risquer d’être démasqué.

Elle le retrouve. Ils se confient. Son père qu’il vénère, sa mère qu’elle adore. Et leurs absents. Sa mère qu’il hait, son père qu’elle fuit.

Sa mère (à lui) s’est envolée pour Charm el-Cheikh il avait huit ans. Pour les beaux yeux de Ronald, son amant. Son père l’a élevé en lui rappelant constamment de se méfier des femmes. Oh ne croyez pas que mon père m’a empêché de rencontrer des filles, il s’est contenté de m’en fournir le mode d’emploi et comme il le dit si bien lui-même, le meilleur mode d’emploi est celui que tu n’emploieras jamais.

Son père (à elle) a passé sa vie à réussir les couples des autres (il dirigeait une agence matrimoniale), tout en ratant complètement sa vie de famille. Indifférent à ses deux filles, il les aime pourtant, mais si mal. Sa mère donne les biberons le bain la main son corps à la médecine et le reste à ses enfants jour après jour, de jour comme de nuit. La mère est une sainte familiale, elle n’a d’yeux que pour sa progéniture, elle progène avec un amour infini, elle panse les blessures, elle pense aux chaussures, aux chasubles et aux cadeaux d’anniversaire ; la mère est un ange à temps plein ce qui la distingue d’emblée d’un fantôme à temps partiel.

Deux solitudes. Deux manques. Deux vies amputées. Deux êtres brinquebalants. Qui se trouvent et s’accrochent l’un à l’autre.

Outre l’histoire et les personnages, ce qui m’a fascinée dans ce roman dès sa sortie et chaque fois que je l’ai relu, c’est le style de Thierry Bellefroid. La manière dont il tord les mots, les moule, les déforme, les reforme. L’originalité des images qui me surprennent à chaque fois. La poésie qui s’en dégage. Particulièrement dans les logorrhées de notre ami sourd-muet. Voici ce que qu’en pense « la femme » et que je reprendrai à mon compte pour l’auteur quant à son écriture :

Je ne sais pas où il a appris à parler mais je ne m’en lasse pas. Je suppose que c’est le genre de type qui doit saouler son auditoire la plupart du temps. […] Moi, il m’amuse. Il m’emporte. Il ne parle pas comme nous, après avoir réfléchi et conçu une idée dans son cerveau. Il parle comme il respire. […] Il ne s’arrête jamais. Un comble pour un sourd-muet professionnel, comme il se définit lui-même ! Tout sort en même temps. Ce qu’il pense de toi. Ce qu’il voulait dire. Ce à quoi ce qu’il voulait dire lui a fait penser. […] Sans césure. […] Tu ne sais jamais comment il passe d’une idée à une autre, il les a toutes en même temps […] Lorsqu’il parle, c’est un cyclone qui te passe dessus. Tu peux t’accrocher à tout ce qui passe, cela n’y change rien : tu es emportée. Loin, très loin. Ce garçon t’emmène dans son monde, que tu sois d’accord ou pas. L’écouter, c’est voyager.

Un autre extrait où le « sourd-muet » nous fait part de l’effet que lui fait « la femme » :

Tu vois ces types qui partaient à l’assaut du château du seigneur voisin sur leurs échelles et qui recevaient de l’huile bouillante en guise de cadeau de bienvenue ? C’est un peu ce qui m’arrive lorsque je me mets à regarder ce qui, à détailler ce que. Et les mots m’en tombent. La femme est belle, belle à se couper la langue, à s’amputer du bras droit, à s’arracher les jambes à coup de mines antipersonnel, belle à manger des barbelés […]

Et, enfin, extrait du premier dialogue entre les deux personnages. Lui ne parvient pas à terminer ses phrases :

– Dites-moi, vous ne terminez jamais vos phrases ?

Je n’aime pas les fins de phrases, elles emprisonnent les idées. Les mots sont plus beaux quand ils ont l’illusion d’être libres. C’est pourquoi j’aime ouvrir un peu la barrière au fond du jardin, pour qu’ils puissent.

– Pour qu’ils puissent ?

Pour qu’ils puissent.

Thierry BELLEFROID, Mon père, sa mère, Editions Racine, 2006

 

Nadège a tenu à publier ce billet aujourd’hui, jour anniversaire de l’auteur ! Bon anniversaire donc, Monsieur Bellefroid… Par contre, je suis désolée, mais je n’ai trouvé aucun visuel du roman, ni l’année de sa parution (Wikimachin est muet sur cette année).

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