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Quatrième de couverture :

En 1789, quand la Révolution française éclate, Axel von Kemp a vingt ans et se morfond dans son château de Regel, près de Berlin. Botaniste mais aussi éminent prospecteur minier des gisements de Saxe, cet ami de Goethe qui rêve de liberté sexuelle et de grands voyages exotiques finit par s’embarquer avec son amie de coeur, Lottie, une jeune femme juive aussi excentrique que profondément désespérée.
  Bardé d’instruments de mesure de toutes sortes, d’herbiers et d’un véritable laboratoire de chimie, leur tandem va arpenter, à pied ou à cheval, la majeure partie de l’Amérique du Sud, depuis le Venezuela, où tous deux débarqueront au terme d’une traversée épique sur un navire négrier, jusqu’au plus haut volcan des Andes, en passant par la remontée de l’Orénoque en pirogue. Dans les mystères de la jungle obscure, qu’ils vivront comme une épreuve initiatique bouleversant leur sexualité, ils trouveront enfin une forme d’épanouissement existentiel et intellectuel sous le signe du romantisme, quand l’écologie naissait à peine et que les poètes allemands pensaient ardemment l’union de l’homme et de la nature.
 Dans ce roman aussi puissant qu’enlevé, dont le protagoniste est très librement inspiré d’Alexander von Humboldt, le plus grand explorateur et scientifique allemand du début du xixe siècle, Régine Detambel s’empare de l’esprit d’une époque dont elle revisite le génie et toutes les passions avec une impeccable érudition que vient voluptueusement bousculer une langue irrévérencieuse.

Juste avant de commencer ce billet, je viens de lire la présentation d’Alexander von Humboldt sur Wiki et je me rends compte à quel point Régine Detambel s’est en effet inspirée très librement de sa vie pour créer le personnage d’Axel von Kemp. Ceci n’est pas du tout une critique négative, au contraire, c’est assez amusant comme elle mélange de vrais noms (comme Willdenow, l’ami botaniste) et des paronymes (comme Regel, le château familial qui, en réalité, s’appelait Tegel). Si l’on compare la fin du roman (qui s’arrête aux frontières de la Patagonie) et la suite de la vie du vrai Humboldt, cela n’a vraiment rien à voir : j’avoue que j’aurais aimé, à la fin du roman ou sur le site de l’éditeur, avoir une explication sur l’inspiration de la romancière. Je crois qu’elle a voulu parler d’une époque, du génie de la science et de la découverte, du lien entre la nature et l’homme au travers d’un personnage complètement atypique, notamment dans ses relations amoureuses (cet aspect du roman étant complètement supposé, si j’en crois la biographie de Humboldt).

La quatrième de couverture en dit beaucoup d’un certain point de vue mais ce n’est pas gênant : très vite, Régine Detambel nous plonge dans les tourments d’un garçon marqué par le suicide de son père, mené à la baguette par une mère autoritaire, troublé par ses pulsions homosexuelles et bridé dans sa soif dévorante de connaître la nature. La mort de sa mère, tout en le déstabilisant d’abord profondément, le libérera définitivement et lui permettra de s’envoler pour les voyages tant espérés.

« Il est facile d’aimer la vie à l’étranger. Jamais on n’est à ce point son propre maître que là où personne ne vous connaît, où votre nom ne dit rien, ne suscite aucun souvenir, et où votre existence est donc exclusivement entre vos mains. Facile de venir à bout du malheur quand il ne peut plus prendre les dimensions de la honte, qu’il n’est plus réfléchi par les innombrables miroirs de l’entourage familier, et que leurs rayons d’infamie ne reviennent pas sur vous, concentrés, pour vous brûler. » (p. 117)

C’est époustouflant de lire les expéditions, les connaissances d’alors, les mesures, les croquis, les carnets de notes, d’abord aux Canaries, puis en Amérique du Sud, sur l’Orénoque, dans les Andes, expéditions au cours desquelles Axel et Lottie vivent des expériences extrêmes, sans craindre de torturer leur corps face au froid, au manque d’oxygène en altitude ou la canicule, les morsures d’insectes et bestioles en tous genres dans la jungle. Une soif de découverte comme une quête sans cesse recommencée d’accomplissement de soi.

On est au début du dix-neuvième siècle et les questions touchant les droits de l’homme, la place de la femme, la colonisation de l’Amérique latine, l’esclavage ne sont pas absentes des observations et des choix de vie de nos deux protagonistes. La réflexion prend parfois un tour féroce sous la plume de Régine Detambel :

« L’esclavagiste Colomb était si pieux qu’il n’enchaînait jamais le dimanche. Ce mécréant d’Axel débarque à Cumana pendant la grand-messe, et les cloches sonnent à toutes volées. Pour son premier pas sur le Nouveau Monde, il a revêtu son uniforme d’inspecteur des mines de Prusse : jaquette bleu foncé à revers blanc, gilet blanc, bottes blanches dans lesquelles il crève de chaud mais qui produisent une forte impression. Une délégation de la Capitainerie générale,menée par Vincente Emparan, gouverneur de la province, avachi dans une calèche aux armes de l’Espagne, attend sur une butte avec les clés de la ville ce légendaire prospecteur annoncé par Charles V. Une sonnerie de clairon fend l’air, un drapeau se gonfle dans le vent. Les Prussiens sont emmenés au son des fanfares dans un carrosse tiré par huit chevaux noirs et huit juments blanches. Un détachement de fantassins surveille la voiture. Derrière, dans la calèche, avancent le gouverneur et l’évêque. Plus une foule de prêtres. Comme cette époque était digne ! » (p. 117)

Il y a même une forme d’Europe avant l’heure :

« Quel malheur que ce soit Colomb qui ait découvert l’Amérique, dit soudain le Français. Maintenant on est obligés de se farcir des tas d’Espagnols arrogants.

C’est toujours mieux que des Anglais ! remarque Axel. » (p. 195-196)

Le corps est omniprésent dans ce roman, la sexualité, l’accord avec la nature, la fatigue, la maternité, une manière de rejoindre la sensualité et la beauté du monde. Je ne sais si le personnage de Lottie a vraiment existé, rien ne permet de l’affirmer, en tout cas Lottie et Axel détonnent complètement d’abord dans cette société prussienne qui semble bien manquer d’imagination (et pourtant il y a Novalis, Goethe, abondamment évoqués), ensuite au coeur de leurs expéditions, dans leur relation d’amitié intime, dans leur quête de liberté.

Au final, sous la langue alerte, leste, pétillante de Régine Detambel, un roman foisonnant, des personnages attachants, des questions toujours actuelles : de quoi passer un excellent moment de lecture !

Régine DETAMBEL, Le chaste monde, Actes Sud, 2015

Et encore un pied en Amérique du Sud, je me rapproche de l’Argentine.

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