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Inutile de présenter le premier roman d’Albert Camus, publié en 1942, qui commence par une des phrases les plus célèbres de la littérature française et a été résumé de façon lapidaire et si juste par Camus lui -même : « C’est l’histoire d’un homme qui est condamné à mort parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. »

J’ai relu ce roman en janvier 2013, à l’occasion d’une sortie scolaire (l’adaptation théâtrale du roman, que j’avais trouvée très réussie) et pour une fois je n’avais pas rédigé de billet, incapable que je suis de coucher sur le papier mon ressenti face à c roman que j’adore. L’écriture d’Albert Camus me touche infiniment, par sa seule beauté formelle, au delà de sa philosophie de l’absurde illustrée par le destin de son héros, Meursault. Aussi je ne ferai pas ici de développement philosophique (dont je suis parfaitement incapable) ni n’ajouterai de grain de sel bien inutile et vain à l’analyse du roman, mais je me contenterai d’expliquer simplement comment Jacques Ferrandez a rendu honneur au roman à travers ses images et sa mise en page.

Si le texte entier de la BD est bien extrait du roman, Jacques Ferrandez a eu l’intelligence et l’élégance de ne pas placer la célèbre première phrase dès la première planche, mais de planter le décor, une avenue d’Alger, un bus vers lequel se précipite Meursault et dans lequel il monte déjà essoufflé. Alors seulement l’histoire peut commencer : « Aujourd’hui maman est morte »… Et nous voilà partis sous le cagnard, ce soleil qui exerce une si grand influence sur le jeune homme. Ambiance de chaleur, d’écrasement, de malaise que Ferrandez fait ressentir à merveille, avec ses tons chaleureux de sable et de désert, ses contrastes marqués entre le blanc-jaune éclatant de la lumière et le noir des vêtements de deuil.

Mais le dessinateur a plus d’une corde à son arc : il sait se faire plus doux avec ses couleurs posées en aquarelles, les atmosphères délicates des intérieurs, les scènes intimes, les vues fondues sur Alger et montre son goût du détail lors des scènes du procès, dans le dessin des visages et la précision des costumes et accessoires.

Sa mise en page est inventive et variée : des planches classiques pour raconter les anecdotes, les conversations des différents personnages, pour insister sur les regards, les expressions, les confrontations entre Meursault et ses juges et une distribution originale des cases sur la double planche, autour d’un décor central qui ancre le récit dans cette Algérie rêvée de Camus, par exemple autour d’une vue de la ville,  du port ou de la plage où se rendent Raymond, Marie et Meursault, ou encore au beau milieu de la salle du tribunal. Les ambiances contrastées de la fin du roman m’ont semblé particulièrement bien rendues dans les dernières planches et m’ont même fait comprendre un peu mieux le projet de Camus dans ses dernières phrases que je ne peux m’empêcher de citer :

« Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » (p. 182-184 de l’édition Folio)

Jacques FERRANDEZ, L’Etranger, d’après l’oeuvre d’Albert Camus, Collection Fétiche, Gallimard Jeunesse, 2013

Demain 7 novembre, on fête le centenaire de la naissance d’Albert Camus. Je publie déjà ce billet aujourd’hui mercredi, pour les mercredis BD chez Mango, je pense que Denis, du blog Bonheur de lire, me pardonnera cette petite avance. Il y aura ici un autre livre dès demain.

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