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Quatrième de couverture :

Londres, à l’aube de la Première Guerre. John refuse de s’enrôler, à l’inverse de son meilleur ami Martin, mû par un patriotisme vibrant. Bercé par Keats et Thackeray, John préfère se consacrer à la littérature, loin de la violence du conflit. Mais celle-ci ne va pas tarder à se rappeler à lui lorsqu’il découvre une terrible lettre, que son père, facteur, a omis de remettre à la mère du jeune soldat.

Fresque d’une période où les notions de courage et de lâcheté paraissent soudain floues, Courrier des tranchées raconte le gouffre entre l’exaltation de la guerre et son effroyable réalité. En virtuose de la construction romanesque, Stefan Brijs donne chair à des personnages déchirants, portés par une intrigue ingénieuse qui surprendra le lecteur jusqu’à la dernière page.

Aujourd’hui 11 novembre 2015, les commémorations de l’Armistice évoquent ce qui s’est passé il y a cent ans, en 1915 : une guerre de tranchées où l’équipement des soldats devient un peu plus « résistant » mais où les techniques, les armes évoluent pour faire le plus de morts possible de chaque côté et tenter de faire basculer la victoire dans un camp ou dans l’autre, avec notamment les attaques au gaz et l’usage fréquent des grenades, les combats aériens, une guerre qui devient institutionnellement brutale donc ; une année marquée par la deuxième bataille d’Ypres, l’entrée de l’Italie aux côtés des alliés franco-britanniques et la bataille des Dardanelles. L’année où les Français ont subi le plus grand nombre de morts de la guerre, 380 000. Sans oublier le génocide arménien en Turquie.

Vous vous doutez que je tenais à présenter quelque chose de particulier en ce 11 novembre : j’avais repéré ce roman dans la Rentrée littéraire 2015 et j’ai eu la chance d’être la première à l’emprunter à la bibliothèque !

Stefan Brijs développe un aspect très intéressant de la guerre 14-18, celui de la pression que subissaient les jeunes hommes en Angleterre et de la propagande patriotique pour que le maximum de Britanniques s’engagent volontairement dès les premiers mois de la guerre. La Grande-Bretagne dispose en effet d’une armée de métier qui subira rapidement de lourdes pertes et tous les renforts étaient les bienvenus pour pallier ces manques. Au début, les jeunes gens doivent avoir au moins 19 ans et mesurer au moins 1, 70 m pour s’engager mais nombreux sont ceux qui tricheront et seront acceptés les yeux fermés par les médecins recruteurs. C’est le cas de Martin Bromley, le frère de lait du narrateur John Patterson, qui use aussi d’une autre entourloupe (que je ne vous révélerai pas) pour enfin aller en découdre avec « les Huns » de l’autre côté de la Manche. (L’auteur n’a pas manqué non plus d’évoquer la haine qui se déchaîne aussi envers les habitants d’origine allemande établis en Angleterre.)

Pendant longtemps, la guerre est présentée un peu comme une image d’Epinal, une « simple » affaire patriotique et les lettres envoyées aux familles des victimes ne sont que des formulaires qui présentent la mort des leurs comme une mort héroïque, directe (« une balle en plein coeur », « il n’a pas souffert »…). Bien loin de la réalité atroce des tranchées évidemment. C’est ce que comprend très vite William Dunn, un étudiant ami de John Patterson qui, comme lui, refuse de s’engager, par pacifisme, et démonte les mécanismes de la propagande britannique. John suit des études de littérature, il est soutenu par son père, facteur (dont le métier ne cesse de s’alourdir, physiquement et moralement) et collectionneur d’éditions de livres anciens et par madame Bromley, sa nourrice, mère de Martin, toujours bienveillante envers le jeune étudiant. Celui-ci ne cesse d’être partagé entre des sentiments contradictoires par rapport à l’engagement, à la notion de courage et de lâcheté, régulièrement montré du doigt par des recruteurs persévérants ou des amis plus ou moins proches.

La guerre évolue, et les zeppelins allemands réussissent à atteindre Londres pour la bombarder dès 1915. C’est lors d’une de ces attaques que la vie du jeune homme va changer radicalement et provoquer son engagement. Il se retrouvera vers la fin 1916 dans les environs d’Arras, ordonnance du lieutenant Ashwell,rescapé de la bataille de la Somme. Relativement protégé par son emploi, John n’a qu’une envie : savoir ce qui est arrivé à Martin. Lui qui refusait de s’engager est maintenant soldat à temps plein et sur le front, les questions de courage et de lâcheté, d’héroïsme sont bien éloignées de la réalité : on fait la guerre non parce qu’on le veut mais parce qu’il le faut, on suit les ordres pour sauver sa peau et celle de ses camarades, de son chef de peloton, pas question de reculer devant les Allemands sous peine d’être traduit devant une commission spéciale si pas la cour martiale. Et les manières de mourir racontées par Stefan Brijs sont loin du simple « Killed in action » envoyé aux familles. Personne finalement n’est vraiment un héros… mais on honore la mémoire de tous, les braves et les salauds, c’est ce qui ressort entre autres de cette lecture très riche.

L’histoire de John, d’abord sur « Le Front domestique » puis sur « Le Front occidental », anti-héros pas toujours très glorieux ni sympathique dans ses hésitations, mais qui finit par devenir terriblement attachant, les thématiques du courage et de la lâcheté, de l’héroïsme et de la propagande, les chagrins d’amour et les amitiés indéfectibles entre frères d’armes, les livres et la poésie, fragiles remparts contre la barbarie : autant d’éléments qui composent un roman captivant et dont les 600 pages se tournent toutes seules. Une lecture qui fait bouger les lignes.

Stefan BRIJS, Courrier des tranchées, traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin, Editions Héloïse d’Ormesson, 2015

Poppy Thiepval

Mémoire 14-18

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Une bonne moitié du roman se passe à Londres et l’ensemble met en scène des Anglais.

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