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Quatrième de couverture :

«Certaines nuits, j’étais tenaillée par d’horribles crampes aux mollets, et là, pas de Roger possible. Et quand ma carapace d’héroïne se fissurait de partout comme un hublot de sous-marin plongé à des profondeurs abyssales, il y avait maman. Je me projetais sur un champ de bataille, la jambe en charpie, les fourmis qui la rongeaient dans mon lit devenant du sang qui se répandait en me brûlant la chair. Il ne fallait pas crier ni geindre, rien. Endurer en silence pour faire honneur à la compagnie. Avaler la douleur pour m’en trouver grandie.»

Elle se fait appeler Joe. Elle aimerait vivre au XVIIIe siècle car elle a l’âme romantique et le goût pour les drames. Elle vit dans un quartier peuplé de gens cabossés par la vie. Le plus étrange est son nouveau voisin, M. Roger, un vieil homme aux dons chamaniques qui passe son temps à jurer comme un charretier tout en attendant sa dernière heure. 

Un roman réjouissant sur l’amitié et les désillusions de l’enfance.

Quelle galerie de personnages attachants dans ce roman ! Difficile de ne pas penser à La grosse femme d’à côté est enceinte pour le décor, un quartier populaire où vivent des gens isolés, des oubliés de la vie et de l’administration (ou presque), des gens border line et des familles comme celle d’Hélène ou plutôt Joe. Une gamine de huit ans au coeur et au courage grands comme ça, qui puise de la noblesse et du courage dans les aventures de son héroïne télévisuelle (on est dans les années 80), Lady Oscar, qui se faitpasser pour un homme à la fin du 18è siècle. Alors Hélène se fait appeler Joe et s’imagine un destin merveilleux pour transcender un peu son quotidien ordinaire. Alors Hélène livre des journaux tôt le matin pour améliorer discrètement l’ordinaire de sa famille, de ses parents et de ses trois soeurs. Son père qui noie ses doutes dans l’alcool (c’est la première fois que je trouve un alcoolique sympathique), sa mère qui tient la maison d’une main de fer pour cacher le velours de son coeur de maman.

Il y a plein d’amour et de tendresse dans ce roman, de l’humour, cette proximité de Joe avec la mort, son bon sens instinctif. Et l’art de la romancière de se mettre dans la peau d’une petite fille puis d’une jeune adolescente. Et la collection inénarrable de jurons de Roger dont on découvre l’émouvant secret à la fin du roman.

Bon, encore une fois j’ai du mal à parler de ce (premier !) roman, mais c’est parce que je l’ai tellement aimé !!

« Roger m’avait expliqué que les sœurs étaient toutes mariées au même homme et qu’elles devaient prier très fort pour ne pas mourir d’ennui. Le cercle posé sur la tête du gars en question illustrait très bien le caractère cercle-vicieux de la vie qu’il leur réservait : prier pour survivre à une infernale vie de prière. » 

« Ça devenait supportable de souffrir seulement quand elle se flanquait à mes côtés pour me regarder faire. Autrement, ça débordait. Comme quand j’étais seule à regarder quelque chose de trop beau — une pleine lune sur le toit d’un immeuble, par exemple — et que je sentais que la beauté se gaspillait parce que ça me semblait beau au moins pour deux.

C’était une femme au visage complètement fané dont les yeux sans couleur ne s’accrochaient à rien. Des ombres floues dans des flaques d’une gélatine inconsistante. Même ses cheveux de paille séchée avaient renoncé à faire vivre ce visage déserté.

Je ne savais même pas qu’il fallait mourir de quelque chose. Et encore moins qu’il y avait une meilleure façon de le faire.

Toutes les éternités ont une fin.

Ma mère savait tout et devinait le reste. »

« Elle était si belle quand elle oubliait d’être dure ma mère. J’avais depuis longtemps compris que maman C’est-Toute, ce n’était pas pour moi ni pour mes sœurs, mais pour elle, une façon de tenir le coup et de ne pas ramollir ses enfants, une façon de se convaincre qu’elle était dure, alors qu’en réalité c’était tout friable en dedans. Ma mère était une gaufrette. « 

Marie-Renée LAVOIE, La petite et le vieux, Folio, 2015 (première édition au Québec chez XYZ en 2010)

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