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Quatrième de couverture :

4 septembre 1957, Little Rock, Arkansas, rentrée des classes sous le signe de la fin de la ségrégation scolaire. Les neuf enfants noirs inscrits au lycée jusque-là réservé aux seuls blancs sont encerclés par une foule hystérique.

La photographie de l’une des Neuf, Elizabeth Eckford, 15 ans, huée et insultée, fait la une des journaux le lendemain. L’Amérique est bouleversée. Commence alors un bras de fer qui oppose le gouverneur de l’Arkansas Orval Faubus au président des États-Unis Dwight Eisenhower. Thomas Snégaroff, spécialiste des États-Unis, est allé sur place pour enquêter sur cet épisode majeur de l’histoire de la lutte pour l’égalité des droits. Grâce à des témoignages inédits et des archives publiques exploitées pour la première fois, il nous livre un récit captivant et émouvant qui brosse un portrait de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.

Le journaliste et historien Thomas Snégaroff (qui intervient notamment le dimanche soir dans C Politique sur France 5) s’est emparé de « L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique » (le sous-titre de son livre). C’est l’histoire dont s’est inspirée Annelise Heurtier pour son roman Sweet Sixteen dont je vous ai parlé il y a une semaine.

L’intérêt du livre de Thomas Snégaroff est qu’il contextualise cette fameuse rentrée scolaire de 1957 à Little Rock. Il rappelle les combats pour l’égalité scolaire dans les états du sud, il explique en détail comment la Cour suprême des Etats-Unis a ordonné de déségréger les écoles, il rappelle aussi les violences dont ont été victimes les noirs de l’Arkansas, notamment l’horrible lynchage de John Carter en mai 1927, dont l’ombre planait encore sur la communauté noire de Little Rock en 1957. Thomas Snégaroff démonte aussi les mensonges et les manigances électoralistes d’Orval Faubus, le gouverneur de l’Arkansas (cela ne l’a pas empêché d’être réélu en 1958…) Etonnamment, on apprend que le président Dwight Eisenhower, qui a certes soutenu officiellement les neuf étudiants, ne voulait pas intervenir trop fortement car il ne voulait pas enflammer les états du Sud. 

Thomas Snégaroff s’intéresse à chacun des neuf lycéens, il nous raconte leur histoire individuelle tout en les considérant aussi comme un ensemble (d’ailleurs les neuf garderont toujours des liens étroits, on parlera longtemps d’eux ;  devenus adultes, ils témoigneront longuement de cette année d’intégration et ils ont été invités à l’investiture de Barack Obama en janvier 2009). Les neuf n’auraient pas pu tenir bon sans Daisy Bates, militante de la NAACP (National Association for Advancement of Colored People), une femme qui aurait pu se laisser dévorer par la haine envers les Blancs mais qui a su (grâce à son père) tourner cette haine en combat pour les droits civiques.

« Tu es pleine de haine… La haine peut te détruire, Daisy. Ne hais pas les Blancs juste parce qu’ils sont blancs. Si tu hais, fais en sorte que ça soit pour quelque chose. Hais les humiliations que nous subissons dans le Sud. Hais la discrimination qui détruit l’âme de chaque homme et femme noirs. Hais les insultes hurlées par les Blancs. Et essaye de faire quelque chose de cette haine, sinon elle n’aura servi à rien. »

« Ce soir-là, dans ce salon balayé par le vent chaud du mois d’août qui pénétrait par le trou béant de la baie vitrée, Daisy Bates prit conscience qu’elle était une cible dans la guerre qui se profilait. Non qu’elle eût peur. Ce sentiment lui fut toujours étranger, mais elle comprit l’importance historique de l’événement qui s’annonçait . Et qu’il faudrait du courage. Pour elle, mais aussi, et davantage encore, pour les jeunes Noirs qui allait braver un interdit séculaire. Daisy refusa de faire réparer sa baie vitrée. Cela aurait été un trop bel encouragement à la détruire de nouveau. Et puis, il fallait que la ville sache que la violence était du côté des ségrégationnistes et non de la NAACP. »

Le livre de Thomas Snégaroff se lit facilement, c’est fluide, rythmé, il s’est documenté sur place, en rencontrant notamment quelques-uns des neuf lycéens de 1957 et on apprend (ou plutôt j’ai appris) de nombreuses informations sur les droits civiques (un certain pasteur Martin Luther King, pas encore célèbre, a soutenu les lycéens noirs de Little Rock) et sur la ségrégation « cachée » qui règne encore aux Etats-Unis (ainsi, le programme d’amélioration des routes lancé par Eisenhower a systématiquement fait passer les autoroutes urbaines par les quartiers noirs, les démantelant et les privant de leur vitalité, aucun quarter blanc n’a jamais été touché par des expropriations). C’était, malgré la rudesse du sujet, une lecture passionnante.

« Dans cette ville traumatisée par l’histoire, où le système « separate but equal » est encore bien vivant, Central High dénote. Comme si l’on avait voulu préserver le mythe, le grand lycée de la ville offre aujourd’hui le visage d’une déségrégation réussie. Central High, qui affiche un excellent niveau académique, moderne, dynamique, envoie chaque année des élèves dans les plus grandes universités du pays. Les parents blancs n’hésitent pas à parcourir de longues distances chaque matin pour conduire leurs enfants dans un lycée pourtant situé dans un quartier majoritairement noir. Aujourd’hui, 58% des élèves de Central High sont noirs, un chiffre étonnamment stable depuis les années 1980. Le lycée devait demeurer un symbole. Un symbole, quitte à être une exception. »

Thomas SNEGAROFF, Little Rock 1957, L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique, 10/18, 2019 (Taillandier, 2018)