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Présentation de l’éditeur :

Lucie Lachapelle a fait plusieurs séjours au Nunavik, où elle a enseigné en 1975. Elle en a rapporté des paysages et des personnages qui ont inspiré ces histoires nordiques en partie autobiographiques, en partie inventées.

Dans ces histoires, les paysages de toundra et de glace sont grandioses et les personnages, plus grands que nature. Ce sont des Inuits, bien sûr : Qumaluq, le solitaire hanté par la guerre où il a perdu l’usage d’une jambe; le père de Pitaa, un chasseur qui intimide les enseignants; Akinisie, la vieille guérisseuse; Kitty, l’adolescente déjà mère ; Tamusi, le séducteur des Blanches… Ce sont aussi des Blancs : Jean-Claude Mailly, le représentant de la province, paternaliste et condescendant; Kurt, le géant blanc, commis à l’aéroport, et surtout Louise, l’enseignante fascinée par le Nord et pleine de tendresse pour ses habitants.

La rencontre de l’Autre est au cœur de ces histoires d’amour et de violence, d’adversité et de courage, où le monde nordique est décrit dans toute sa grandeur et avec tous ses malheurs. Qu’elles soient dramatiques, poétiques ou teintées d’humour, elles traitent avec une grande sensibilité des différences culturelles entre le Sud et le Nord.

De Lucie Lachapelle, j’ai lu le premier livre, Rivière Mékiskan, publié en 2010, dont j’avais déjà apprécié la simplicité et l’authenticité et voilà que je découvre ces Histoires nordiques, parues trois ans plus tard, avec la mention « Nouvelles » sur la couverture.

En réalité, la frontière entre les nouvelles et le roman est très mince ici, me semble-t-il. Certes on peut lire chaque histoire séparément, mais un fil rouge parcourt le livre en la personne de Louise, jeune institutrice venue s’établir dans le grand Nord pour enseigner aux enfants inuits. D’autre part, la construction du recueil, son architecture, va clairement dans le sens d’un roman (il paraît que auteur et éditeur ont hésité à classer le livre dans un genre ou l’autre) : treize histoires (j’ai envie de dire chapitres) constituent l’ouvrage et la nouvelle du milieu (la septième), très courte, intitulée La folie, constitue très clairement la clé de voûte de l’ensemble. La folie, c’est ce qui guette, dit-on, les Blancs quand ils restent trop longtemps dans le grand Nord. Et de fait, les six premiers textes présentent des aspects très positifs de la vie là-bas, Louise se passionne pour son métier, ose aller à la rencontre des parents, même ceux jugés réfractaires à l’influence des Blancs, elle apprend la langue, l’inuktitut, elle se fait des amies, « subit » l’humour d’une vieille guérisseuse et a même un petit ami avec qui elle espère s’installer et avoir des enfants. Et puis la solitude et la nostalgie la frappent et les six derniers chapitres vont sur une pente descendante, où Louise voit surtout l’alcool, les cauchemars qui hantent un vieil inuit, l’abandon, la trahison et finalement la décision de repartir dans le Sud.

Cette carte-là, celle de la construction de la narration, c’est une carte gagnante avec moi, c’est ce que j’ai sans doute le plus apprécié dans ce livre, d’autant qu’elle est vraiment au service de l’évolution de son héroïne et de l’aspect presque documentaire que Lucie Lachapelle glisse dans ses histoires : les coutumes inus (comme celle de l’hospitalité qui consiste à ne jamais verrouiller sa porte et à laisser entrer qui veut dans votre maison), le rôle des femmes, la langue, la pêche, le racisme ordinaire entre Blancs et autochtones, la rudesse du climat, la longueur de l’hiver et la banquise qui craque avec l’arrivée du printemps… autant d’aspects passionnants qui nous sont dépeints avec simplicité et authenticité, avec respect et même amour.

Cette simplicité se traduit aussi dans la langue de Lucie Lachapelle, mais ici, je lui ai trouvé une justesse, une élégance naturelle qui montre à quel point elle a encore progressé depuis son premier roman.

Enfin le dernier chapitre dévoile encore des liens supplémentaires entre Louise et ses amis du Nord, tout en montrant aussi le fossé qui les sépare (sera-t-il jamais comblé ?) dans une sorte de bouquet qui relie passé et présent et qui m’a vraiment beaucoup touchée, ajoutant ainsi – avec les quelques dessins en noir et blanc de Jean Kazemirchuk – au plaisir que j’ai eu de lire ce livre. Un vrai coup de coeur !

« Un troupeau de caribous a traversé la rivière et poursuivi sa marche millénaire. Le son des sabots a remplacé celui des bottes et les bramements, les voix des soldats. Les bêtes passent tout près de lui, le frôlent. Il sent leur chaleur, hume leur haleine. Elles sont là, pour lui, avec lui. Qumaluq respire. Les fantômes ont disparu. La peur aussi.

Qumaluq est resté éveillé, a bu beaucoup de thé noir. A la barre du jour, il prend son fusil, son sac, un bout de bannique. Il part à la recherche de ses chers aqiggiqs, ces petites proies qu’il aime tant. En passant près de l’aéroport, il aperçoit le géant blanc qui s’affaire. Un avion est attendu pour l’après-midi. L’homme lève les yeux vers Qumaluq, lui ait une signe de la main. Qumaluq ne le salue pas. » (p. 87)

Lucie LACHAPELLE, Histoires nordiques, XYZ éditeur, 2013

Une semaine au Québec avec Marilyne qui vous présente de son côté le roman Rivière Mékiskan : aujourd’hui nous avions rendez-vous avec Lucie Lachapelle !

 

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