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Présentation de l’éditeur :

… Bien sûr, j’aurais pu m’en aller, fuir l’Allemagne. J’avais bien quitté Coventry, quelques années plus tôt. Partir, rester… Jamais je n’avais su m’y résoudre au moment crucial…

Un goût de biscuit au gingembre est l’adaptation du roman court, L’architecte du désastre, qui a donné le titre à un recueil de textes paru chez Belfond à l’automne 2005. L’action se passe en 1941 et met en scène un officier allemand, architecte de métier chargé d’évaluer l’intérêt artistique d’un monument aux morts – des gazés à l’Ypérite de 14-18 – promis à la destruction. Sur le thème de cet homme qui va révéler à lui-même son passé, ce roman est sans doute (selon Télérama) le plus douloureusement lumineux dans l’oeuvre du romancier. Pour l’adaptation en CL(Carnets littéraires), Hanotte a revu le texte publié chez Belfond et écrit un épilogue inédit. Le travail graphique à la mine de plomb de Claude Renard, qui a fait de ce roman une lecture très personnelle et engagée, ainsi que l’édition de ce texte majeur en un volume isolé des autres nouvelles avec lequel il était initialement paru lui donnent une force nouvelle.

L’écrivain : Xavier Hanotte
Né en 1960, en Belgique.
À l’instar de Tardi, son thème de prédilection est la Première Guerre mondiale avec de temps à autres des détours par la Seconde. Mais plus qu’une familiarité avec ces conflits mondiaux, il faut voir dans cette «obsession» une quête inlassable de la mémoire. Imprégné du réalisme magique de romanciers belges qu’il affectionne, son oeuvre est aussi teintée d’un humour subtil qui la tient à l’écart de la morosité. Il est entre autres l’auteur de Derrière la colline et des Lieux communs (Belfond).

Le dessinateur : Claude Renard
Animateur de l’atelier R, Claude Renard guida les premiers pas d’auteurs aussi célèbres que Swolfs, Schuiten, Sokal, Berthet, Francq… à l’institut Saint-Luc à Bruxelles. C’est sous sa houlette que ces jeunes talents publièrent leurs premiers travaux sous le titre de 9e rêve. Avec Schuiten, il réalise pusieurs albums dont Aux médianes de Cymbolia. Il fait aussi des albums en solo tel L’Evasion d’Ivan Casablanca. Depuis la fin des années 80, il a abandonné la bande dessinée pour se tourner vers le récit illustré comme : Galilée, journal d’un hérétique en 2001 (texte d’Yves Vasseur). Il travaille aussi à la réalisation de costumes et de décors pour le théâtre, le cinéma et les spectacles d’arts vivants.

L’Estuaire est une maison d’édition belge. Fondée en 2004 par Didier Platteau et Régine Vandamme, elle publie des carnets littéraires alliant les talents d’un écrivain et d’un artiste (peintre, photographe, graveur), dans un format original. (NDLR : Je ne crois pas que la maison publie encore aujourd’hui, le site internet est vide…)

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Gros soupir de bonheur en commençant à rédiger ce billet ! Bonheur évidemment et d’abord de (re)lire un texte de Xavier Hanotte : je l’ai déjà lu dans L’architecte du désastre il y a longtemps, je n’en avais pas vraiment de souvenir… ce fut donc quasiment une découverte. Ce n’est pas du tout péjoratif, mais c’est comme de se glisser dans des pantoufles connues, confortables, de retrouver toutes les sensations qui font que vous aimez cet auteur-là, et en particulier son humanité ! Le lieutenant qui est envoyé ce jour-là (en 1941 vraisemblablement) à Steenstraete pour donner un avis d’expert sur la démolition d’un monument glorifiant les soldats gazés par l’ennemi en 14-18 était dans le civil un architecte qui désormais, assume son appartenance à l’armée mais porte au coeur des souvenirs, des doutes, des regrets, une blessure secrète qui prendra sens lors de cette petite expédition légèrement dérisoire en terre flamande.

Tout ce qui fait le talent et, je me répète, l’humanité de Xavier Hanotte est là ; un héros pas figé dans les certitudes, l’audace de se mettre dans la peau d’un officier allemand, un mélange subtil de références à de vrais épisodes tristement célèbres de la Première et de la Seconde Guerre mondiale (l’utilisation du gaz moutarde, le bombardement et la destruction de Coventry et de Dresde) et la convocation d’éléments imaginaires (une troisième ville au patrimoine précieux, une actrice oubliée prêtant ses traits à un des personnages) qui laissent au lecteur une part d’initiative, de rêve, d’espoir. L’écriture est belle, élégante, les mots sont choisis, la mélancolie n’est jamais loin, cachée derrière une pointe d’humour qui laisse affleurer les émotions.

Dans cette lecture, ont résonné pour moi les échos d’Un bouquet de coquelicots et de La Langue de ma mère, dans l’évocation d’un nationalisme flamand naissant en 14-18, exacerbé en 39-45. Et coïncidence encore plus étonnante, Xavier Hanotte cite l’anecdote célèbre de trois poilus, deux frères flamands et un soldat wallon morts ensemble et dont on n’a su vraiment « départager » les corps, ils furent donc tous trois enterrés au mémorial flamand de Dixmuide. J’ai lu un article sur cet épisode récemment : à l’époque, les Flamands ne se réjouissaient pas du tout de ce compagnonnage forcé, aujourd’hui on y voit un symbole de l’union des Belges contre l’envahisseur allemand… relecture de l’histoire… complexité des sentiments, des influences, des comportements en temps de guerre que Xavier Hanotte s’attache à décrire avec intelligence, sans lourdeur dans ce « roman bref ».

Le plaisir de lecture a été doublé par les dessins, les croquis de Claude Renard, puisque c’est le principe de ces Carnets littéraires hélas disparus. On peut deviner le caractère d’un homme à son trait, m’a dit un jour une collègue prof de croquis : le moins que l’on puisse dire, c’est que Claude Renard dessine avec élégance, d’un trait affirmé sans être trop appuyé, son dessin est juste dans tous les sens du terme. On sent dans ce travail une belle complicité entre les deux créateurs qui se présentent l’un l’autre à la fin de l’ouvrage avec pudeur et humour !

« J’aurais dû monter à l’arrière mais, selon moi, jamais les privilèges liés au grade n’avaient aboli le ridicule de certaines situations. Jouer les condottiere à bord d’une petite Kübelwagen pétaradante, surtout décapotée, faisait appel à un sens de l’humour que j’avais perdu. En tout cas, si ce produit du génie aryen remplissait un jour, sous des atours plus civils, sa mission annoncée de voiture du Peuple, on pouvait escompter avant mille ans un durcissement des postérieurs allemands propre à réjouir les eugénistes au pouvoir. (…)

Aucun véhicule ne nous croisait. Par prudence, le chauffeur avait laissé les phares allumés. Sous leurs paupières métalliques, ils n’éclairaient pas grand-chose. De part et d’autre de la grand-route, telle une lente marée, la brume matinale recouvrait les prairies humides, d’où émergeaient ça et là les ducs-d’albe de maigres bosquets noirs. A ce paysage sans véritable relief, elle prêtait pour un temps un double fond inattendu, où le mystère trouvait refuge en brouillant les formes du quotidien. Perdues dans leurs pensées, quelques vaches fatalistes ne daignaient pas lever les cornes sur notre passage et ruminaient sans appétit l’herbe des fossés de drainage. Plus haut, des clochers pointus dressaient les rares amers d’une côte ennuagée, où aucune falaise ne barrait la vue. » (p. 55-56)

Xavier HANOTTE et Claude RENARD, Un goût de biscuit au gingembre, Carnets littéraires, Estuaire, 2006

A écouter en lisant : le War Requiem de Benjamin Britten, créé pour la commémoration du bombardement de Coventry (qui eut lieu le 19 novembre 1940) et dont le livret est constitué notamment de poèmes de Wilfred Owen (poète pacifiste mais soldat britannique mort le 4 novembre 1918 et dont les textes ont été traduits par… Xavier Hanotte)

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